CHAPITRE VI
MONOGÉNISME ET POLTGÉNISME
Pendant toute la première moitié de ce siècle, une seule question a inspiré les travaux des anthropologistes et dominé leurs discussions : le genre humain comprend-il une ou plusieurs espèces?
Deux écoles étaient en présence. L'une, celle des monogénistes, affirmait que tous les hommes descendent d'une même souche, de laquelle se seraient détachés, comme les branches et les raineaux d'un tronc, les types et les races. Un petit nombre de races pures, issues à l'origine de cette souche primitive, sous l'action transformatrice des milieux, auraient successivement donné naissance, par la continuité de cette action infiniment diversifiée et grâce à de continuels croisements, à l'extrême variété des races actuelles. Celles-ci, ajoutait-on, sont bien des races, c'est-à-dire des variétés permanentes d'une espèce unique. Pour l'école opposée ou poiygéniste, il a toujours existé, au contraire, plusieurs races ou, plus exactement, plusieurs types humains distincts,
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qui se sont maintenus plus ou moins purs, avec leurs caractères initiaux, à travers les âges et les changements de milieu. Entre ces types, les diiîérences sont de celles que les zoologistes reconnaissent entre les espèces.
Ainsi posée, et bien qu'elle ne représente plus aujourd'hui qu'un des aspects du vaste champ de l'anthropologie, la question n'a rien perdu de son importance. Le transformisme, en venant ouvrir des perspectives nouvelles, ne l'a pas fait disparaître. Les deux points de vue sont, d'ailleurs, indépendants. Il n'est pas besoin de remonter aux origines de l'humanité pour se prononcer sur la valeur des différences qui existent entre les races, telles qu'elles se présentent actuellement à nous. C'est ainsi que nous avons pu déterminer la place de l'homme dans la série, sans nous être demandé au préalable si des liens de parenté l'unissaient aux espèces auxquelles nous le comparions. On a dit, il est vrai, que, des deux doctrines en présence, chacune renfermait une conception implicite des origines; que le polygénisme conduisait directement à l'immutabilité des espèces, tandis que le monogénisme était une doctrine transformiste. Si l'on reconnaît, en effet, que l'influence des milieux a été suffisante pour amener la transformation du Blanc en Noir ou inversement, pourquoi ne serait-elle pas capable de produire des espèces nouvelles? A cela, les monogénistes classiques ont depuis longtemps répondu que la variabilité des espèces est limitée (Isid. Geoffroy Saint-Hilaire) ; qu'elle peut bien s'exercer au sein d'une même espèce en y donnant naissance à des races distinctes, mais sans aller plus loin, et que les races humaines sont précisément des variétés de cette sorte. Les polygénistes transformistes ont répondu, de leur côté, que, si l'on accepte la multiplicité des formes ancestrales de Thorame, il n'y a plus danger de voir le polygénisme aboutir, par voie de conséquence logique, au dogme de la per-
manence des espèces. Séparons donc ce qui doit être séparé. L'argumentation des polygénistes a consisté surtout à opposer à leurs adversaires l'extrême diversité qu'offrent les caractères des races humaines, et à montrer que des différences moins profondes suffisent souvent en zoologie pour distinguer des espèces, voire même des genres. Cela est parfaitement exact; et l'étude des caractères ethniques nous fournira plus d'une preuve du bien fondé de cette observation. Comme l'a dit James Hunt S il y a d'aussi bonnes raisons pour faire du Nègre, par exemple, une espèce distincte de l'Européen que pour faire de l'âne une espèce distincte du zèbre ; et si, dans la classification, on fait entrer en ligne de compte les manifestations de l'intelligence, il existe certainement une différence bien plus considérable entre ces deux types humains qu'entre le gorille et le chimpanzé qui n'appartiennent pas au même genre. La réponse des monogônistes à cette objection a été que de telles différences, actuellement énormes, ne l'étaient point au début; qu'elles sont l'œuvre du temps et des milieux, qui, en combinant et accumulant leurs effets, ont pu à la longue les produire toutes. Nous avons vu ce qu'il faut penser de l'action des milieux, dont les partisans de l'unité de l'espèce humaine ont fait le principe fondamental de leur doctrine. S'ils ont varié depuis qu'ils existent, — et, dans ces variations, il faudrait établir ce qui revient aux croisements, — les types ethniques sont tout au moins extrêmement tenaces : tous ceux dont on a pu suivre l'histoire, sur les monuments ou dans les tombeaux, ont persisté sans changement jusqu'à nos jours, depuis un temps qui, pour certains d'entre eux, embrasse la durée entière des âges historiques. C'est ainsi que les types représentés sur les plus anciens monuments de