‹ Précis d'archéologie du moyen âgeChapitre 3 sur 135 · LES DONNÉES HISTORIQUES · texte numérisé non relu

LES DONNÉES HISTORIQUES

Le milieu. — Les maîtres d’œuvre : leur formation. — Leur savoir. — La sincérité de l’art; les négligences. — Les ressources. — Le programme : prescriptions canoniques et traditions.

Le milieu. — On ne peut pas comprendre l'art du Moyen Age à moins d’avoir présent à l’esprit le milieu politique et social dans lequel il s’est formé et a évolué.

La France fractionnée, émiettée par le régime féodal en provinces qui réciproquement s’ignoraient ou même se combattaient. Des moyens de transport rudimentaires; le réseau des voies romaines mal entretenu ; une multiplicité de péages qui gênaient les voyages et les charrois, qui arrêtaient l’échange des idées et des matériaux.

C’est dans ces conditions que l’architecture du Moyen Age a vécu.

Les maîtres d’œuvre ; leur formation. — La distinction entre l'art et l’industrie, la démarcation entre l’artiste et l’artisan sont d’origine moderne. Au Moyen Age, les tailleurs de pierre étaient l’objet d’égards dont ils ne bénéficient plus ; ils travaillaient dans une loge couverte et gantés. Quant aux architectes ou, comme ou disait, aux maîtres de l’œuvre, ils n’avaient pas reçu dans une école spéciale un enseignement théorique : c’étaient des ouvriers plus intelligents, formés aux leçons de ce maître incomparable qui a nom l’expérience. On ne peut même pas dire qu’ils sortaient des rangs : ils restaient ouvriers et continuaient à besogner de leurs mains; des vitraux les représentent tenant le compas et l’équerre d’appareilleur. Leur science, toute pratique, n’était pas l’aile de formules incites empruntées à des écoles mortes, mais de procédés bien vivants,

de solutions données par l’observation et le bon sens à des problèmes actuels.

Par contre, comme tous leurs contemporains, les maîtres d œuvre sont incapables de ces découvertes scientifiques qui, en un clin d’œil, révolutionnent une industrie. Ils sont, de plus, fermés aux influences extérieures. L’un des plus intéressants d entre eux, \ illard de Honnecourt, qui vivait au treizième siècle, avait beaucoup voyagé. « J'ay esté en moult de terres », écrit-il; il avait habité la Hongrie « maint jor », longtemps. Son esprit avait fait effort pour arriver à la compréhension des œuvres étrangères. Et cependant il ne parvenait pas à les voir telles qu’elles étaient; sur son album, qui est présentement conservé à la Bibliothèque nationale, il a dessiné des sculptures romaines; le modèle antique est absolument déformé dans le sens gothique : ce sont des contemporains de saint Louis jouant, avec des accessoires de leur temps, des personnages de l’époque des Empereurs.

La conséquence de cet état d’esprit, c’est que l’architecture progressait avec lenteur, que les diverses écoles évoluaient trop isolément et sans échanger leurs idées. En un mot, la tradition tenait dans l’art un rôle prépondérant.

Les maîtres d’œuvre : leur savoir. — Nos ingénieurs ne possèdent pas encore une théorie pleinement satisfaisante de la construction voûtée; à plus forte raison les maîtres d’œuvre des époques romane et gothique étaient réduits aux tâtonnements. A force d'ingéniosité, ils sont parvenus à réaliser des merveilles, comme ce chevet de Beauvais, dont Choisy, Inspecteur général des Ponts et Chaussées, a dit qu’il est « le plus splendide vaisseau qui ait jamais été construit ».

Ils se transmettaient de maître à apprenti le résultat de leurs observations; ils le fixaient en des formules dont Viollel-le-Duc pensait avoir retrouvé des vestiges dans les proportions d’édifices fameux. La hauteur par rapport à la largeur serait déterminée par le tracé et la superposition de triangles divers : triangle isocèle rectangle, qui s’inscrit dans un demi-cercle; triangle

Page 1