DES TERMES
Sommaire. — 9. Les grandes divisions. — 10. Le besoin et la satisfaction. — 11. L'utilité. — 12. La richesse et les forces productives. — 13. La définition de quelques autres termes.
9. Les grandes divisions. — Les grandes divisions d'un traité d'éconoûiie politique correspondent aux trois grandes évolutions de la richesse.
Il faut d'abord la créer; Téconomie politique étudie la production de la richesse : première phase ou évolution.
Il est très rare, on peut môme dire que, dans l'état social, il est à peu près impossible que les hommes créent la richesse sans avoir recours à leurs semblables, pour leur demander soit des matériaux et des outils, soit la coopération directe de leur travail, et il est rare aussi, quand ils l'ont créée, qu'ils emploient eux-mêmes le produit.
De là, il résulte que ceux qui ont contribué à créer la richesse ont droit à une part de ce produit : c'est ce que l'économie politique étudie sous le nom de répartition ou distribution de la richesse. La répartition, étant une conséquence de la coopération et par conséquent un des phénomènes de la production, est confondue avec elle dans une même division par certains économistes.
L'économie politique étudie le mouvement de la richesse qui se transmet de propriétaire en propriétaire par l'échange sous le nom de circulation : seconde phase ou évolution de la richesse et troisième division de la science.
Enfin, quand la richesse est arrivée à sa destination dernière, elle est employée ; le produit créé par l'industrie humaine est détruit ou du moins cesse d'être dans le commerce, et, suivant l'expression du langage économique, il est consommé : c'est le but et la fin de la production. L'éco-
nomie politique étudie en quatrième lieu la consommation de la richesse, qui est la troisième phase ou évolution.
La richesse est faite par les hommes, pour les hommes et consommée par eux : aussi la question de la population prend-elle une place considérable dans la consommation et dans l'économie politique tout entière. Il en est de même du gouvernement^ qui, chargé des intérêts communs et administrant par les finances une partie de la richesse nationale, est, après la population considérée dans son ensemble, le plus grand consommateur.
D y a donc trois phases de la richesse et on peut diviser en quatre parties un traité d'économie politique :
i^^ phase (l""® et 2« parties) : production, répartition.
2e phase (3® partie) : circulation.
3** phase (4« partie) : consommation (avec population et finances publiques).
Dans la science économique , comme dans toutes les sciences, c'est par un effort de l'analyse et de l'abstraction qu'on opère les grandes divisions du sujet. Dans la réalité, les phénomènes sont complexes; en effet, le fabricant, en créant un produit, en consomme plusieurs autres, il répartit la richesse produite entre ses coopérateurs, et il fait en môme temps circuler la richesse par ses achats et par ses ventes.
iO. Le besoin et la satisfaction. — Pourquoi l'homme produit-il? Pour satisfaire ses besoins, dont le plus impérieux est de vivre.
/ Tous les êtres animés possèdent l'instinct de la conserva- ' tion, et tous emploient la plus grande partie de leurs forces et de leur temps à le satisfaire en pourvoyant à leur subsistance, depuis l'araignée qui tisse sa toile et qui attend le moucheron jusqu'à l'hirondelle qui poiysuit et happe l'insecte au vol, depuis la biche qui va cherchant les meilleurs pâturages de la forêt et tondant l'herbe ou les jeunes pousses jusqu'au lion qui rôde et s'apprête à surprendre sa proie.
L'homme ne fait pas exception à cette loi. Lui aussi, dans l'état sauvage, il guette sa proie dans la forêt ou au bord de la rivière une partie du jour, et il va cherchant les fruits et
les racines propres à le nourrir. Mais Tinlelligence supérieure de rhomme civilisé lui apprend qu'il peut, dans certaines limites, soumettre la nature à sa volonté et qu'il lui est plus profitable d'employer son temps à produire lui-môme les choses dont il a besoin qu'à récolter les choses que la nature produit spontanément.
Nos besoins sont très divers ; il est de règle générale qu'ils augmentent et se raffinent à mesure qu'augmentent nos moyens de satisfaction. Il y a même des besoins qui, dans l'état civilisé comme dans l'état sauvage, résultent de la corruption et du vice et qui sont absolument condamnables ; il n'en est pas moins vrai que l'homme consomme de la richesse pour les satisfaire. Qu'est-ce qui limite la somme de tous nos besoins? Les moyens mêmes de satisfaction.
En toute chose, en effet, le désir marche ordinairement le premier, et va quelquefois bien loin en avant ; l'imagination le conduit, et rien ne l'arrête. Le désir est tantôt éveillé par un besoin préexistant, comme le besoin de nourriture qui fait désirer les aliments, le besoin de chaleur qui fait désirer les vêtements ; tantôt il éveille lui-même et fait naître le besoin, comme le désir de savoir qui précède, chez les adultes au moins, et crée le besoin de s'instruire.
Le besoin, moins aventureux que le désir, se tient davantage dans le cercle des choses nécessaires ou prochaines : un enfant peut avoir le désir de devenir général et rêver qu'il le sera ; il n'en éprouve pas le besoin.
Un besoin inassouvi est, comme l'a montré Bastiat, une souffrance; nous cherchons à calmer cette souffrance par la satisfaction. Dans toutes les conditions de la vie, à l'état sauvage comme à l'état civilisé, la satisfaction nécessite un effort, plus ou moins long, plus ou moins grand, et tout effort est une peine. L'homme fera-t-il cet effort?
C'est une question qu'il débat dans son for intérieur. Voici un chevreuil ; le sauvage sait ses ruses ; il peut le lancer, le rejoindre, le relancer encore et probablement le forcer après une lutte de plusieurs heures ; s'il est poussé par la faim, il n'hésitera pas, quelque peine que doive lui coûter la possession de cette proie^ à chercher la satisfaction de son
besoin pressant de nourriture. Voici un bel oiseau dont le plumage pourrait lui servir d'ornement ; mais le sauvage est fatigué ; pour approcher de l'oiseau, il aurait une rivière à traverser, et il le laisse. S'il n'eût eu qu'à lui décocher . une flèche du pied de l'arbre où il se trouve, il l'eût fait, et il eût peut-être donné satisfaction à son besoin de parure.
Il en est de môme pour l'homme civilisé. Beaucoup de personnes aimeraient à posséder de beaux joyaux; mais, pour les acquérir, il faudrait dépenser le fruit de trop de travail ou se priver de trop de choses plus utiles, et la plupart s'en passent. Voici une voiture publique. Tel parisien a une longue course à faire et a besoin de la faire vite ; il prend la voiture, estimant que la somme à payer au cocher est moindre que la peine d'aller à pied. S'il avait estimé le contraire, il aurait continué son chemin et gardé son argent. On fait si bien ce calcul que tel qui ne prendrait pas une voiture monte dans un omnibus, jugeant que la peine qu'il aurait à marcher est inférieure à 4 fr. 50 c. et supérieure à 30 centimes;
Que représentent ces 80 centimes? Probablement, le fruit d'un travail antérieur, le prix d'un effort, et c'est cet effort qu'on met en balance avec la fatigue. Il est d'ailleurs facile de comprendre que le jugement porté dans cette circonstance diffère suivant l'importance que la personne, d'après sa fortune, attache à la possession de fr. 30 et de 1 fr. 50 c, et suivant le degré de peine que, d'après sa constitution ou son âge, la marche lui cause.
Ainsi, en laissant de côté le désir, qui n'est qu'un avantcoureur capricieux, nous devons dire que le mouvement économique roule sur trois termes : deux termes extrêmes^ le besoin, qui tourmente, et la satisfaction, qui apaise, et un terme moyen, /'effort, qui procure la satisfaction. 11. L'utilité. — L'économie politique, comme toutes les sciences, se sert de certains termes qui lui sont propres ou auxquels elle attribue un sens particulier et qu'il faut définir avant d'aborder l'étude des phénomènes, afin d'éviter les erreurs d'interprétation et les obscurités qui proviennent souvent de l'incertitude du sens des mots. Nous avons déjà
défini ainsi les tonnes économie politique, besoin, satisfaction.
Pour obtenir la satisfaction, il faut consommer un produit ; mais il a fallu préalablement créer ce produit par l'effort qu'on appelle travail.
L'homme crée-t-il réellement dans ce cas? Non; aucun être, pas plus l'homme que. les animaux, n'a le pouvoir d'ajouter un atome de matière à la matière qui existe dans le monde, ni d'anéantir un seul atome de cette matière. L'homme ne peut que changer la forme des objets, en combiner et en décomposer les éléments.
// ne crée pas, mais il produit, c'est-à-dire que, par son travail, il dispose la matière de telle façon qu'elle serve ses desseins et satisfasse ses besoins, que, d'inutile ou de nuisible même qu'elle était pour lui, elle devienne utile. Donc, si l'homme ne crée pas la matière, il crée /'utilité ; en d'autres termes (car c'est un point qu'on ne saurait trop éclairer) , il ne fait pas la substance des choses utiles, mais il fait la qualité qui rend les choses propres à satisfaire un besoin.
L'utilité d'un objet est variable. Elle peut augmenter ou diminuer. Quand cette augmentation ou cette diminution a pour cause une modification dans l'état matériel de l'objet, comme un bloc de marbre dont on fait une statue ou comme un vase dont on casse une anse, il est, suivant la distinction judicieuse de M. Gourcelle-Seneuil, objectif; quand elle a pour cause une modification dans le besoin de l'homme qui l'emploie ou qui le désire, comme une cruche d'eau sur le bord d'une rivière ou au milieu du Sahara, il est subjectif. • Toute chose qui possède la qualité d'utilité est richesse. . 18. La richesse et les forces productives. — Richesse, dans le langage ordinaire, signifie aboAdance de biens^ Dans le langage économique, tout objet utile est richesse, et la richesse se compose de l'ensemble des objets matériels qui ont de l'utilité.
On distingue deux espèces de richesses : les richesses naturelles, qui sont les objets matériels que la nature fournit spontanément, comme le poisson dans la rivière, le fruit dans la forêt vierge, la houille dans la mine, et les richesses
industrielles ou produits qui sont le résultat de l'industrie de rhomme, comme la houille extraite de la mine, le blé récolté dans un champ, la locomotive fabriquée dans Tusine. L'économie politique s'occupe presque exclusivement des dernières : ce sont les seules dont la statistique puisse essayer de dresser l'inventaire.
L'existence de richesses naturelles a cependant une grande importance pour un pays ; c'est souvent elle qui donne naissance aux industries. Ainsi, une bonne terre argilo-caleaire facilite la richesse agricole ; ainsi on pouvait prédire, il y a cinquante ans, que la région des États-Unis riche en mines d'anthracite, alors inexploitées, deviendrait un jour un grand centre de richesse industrielle.
Les forces productives sont les sources de la richesse : les produits sonfcréés par elles. Elles sont de deux espèces :
Les forces de la nature, forces générales, telles que la pesanteur, rélectricité, la chaleur, la force ^végétative, et forces particulières, telle qu'une chute d'eau ;
Les forces de rhomme, force musculaire et force intellectuelle.
Il n'est pas possible d'en dresser un inventaire, mais on sent à chaque instant l'influence de ces forces dans la vie économique. Gomme elles sont la cause efficiente de la richesse, elles ont d'ordinaire plus d'importance pour la prospérité d'une société que l'effet, c'est-à-dire que les produits. Une nation dont tous les ingénieurs périraient tout à coup perdrait plus que si toutes ses machines à vapeur étaient détruites subitement. Un déplacement de Taxe de la Terre qui donnerait à la France le climat du Groenland lui serait plus préjudiciable qu'un immense incendie qui détruirait toutes les récoltes de l'année. Nous reviendrons plus loin sur cette démonstration, comme sur la plupart de celle que nous indiquons ici sommairement en vue d'une définition.
Gertains auteurs ont désigné sous le nom de richesses immatérielles les forces productives, ainsi que la portion du travail des forces productives qui ne s'incarne pas dans la matière, comme la leçon d'un professeur, la consultation d'un médecin, l'exécution d'une symphonie, et ils ont réservé aux
richesses naturelles et aux richesses mdustrielles le nom de richesses matérielles. Pour eux le mot richesse, prenant un sens très large, comprend tout ce qui est ou peut être utile.
Nous n'emploierons pas le mot richesse dans ce dernier sens, pour éviter Tambiguïté. Si nous voulons exprimer Tensemble de ces conditions pour un pays, nous dirons que ce pays est riche en forces productives, en richesses naturelles et industrielles, ou qu'il a une grande puissance productive et beaucoup de richesse.