L'Économie politique pure et l'économie politique
appliquée. — Une science est la connaissance de lois générales. Par sa nature, elle ne doit donc pas chercher à expliquer tous les détails de chaque cas particulier; elle ne saurait le faire, parce que la complexité de certains phénomènes en rend l'analyse trop difficile.
Aucune science n'est certes plus précise que les mathématiques, et il n'y a pas de loi naturelle qui soit plus universelle et plus simple que la gravitation. Et pourtant une môme pierre qui tomberait d'une même hauteur, vers le centre de la terre, pourrait donner expérimentalement des résultats très différents; s'il vente, elle dévie; si elle est jetée du mât d'un navire en marche, elle suit le mouvement du navire; si, du haut d'une montagne, elle éprouve moins de résistance dans un air moins dense, et elle subit une attraction moins forte; si, d'un lieu voisin de l'équateur, elle est contrariée dans sa chute par la force centrifuge. Ces conditions accidentelles n'empêchent pas les savants de formuler très exactement les lois de la pesanteur.
Il ne faut pas, à plus forte raison, exiger qu'une science morale, telle que l'économie politique, rende compte de tous les faits si variés et si complexes qui peuvent naître du jeu de la liberté humaine et du choc des libertés individuelles dans les sociétés.
Quelques écrivains, à cause de cette difficulté, ont divisé la science économique en économie politique pure, laquelle ne renfermerait que les lois nécessaires et générales et mériterait seule le nom de science, et en économie politique appliquée, qui étudierait les applications variables du détail et l'influence des lois humaines sur les lois naturelles scientifiques, et qui serait plutôt un art qu'une science.
Cette distinction, quelquefois commode, ne répond pas à
la nature des choses; en réalité, il n'y a qu'une seule et même économie politique. Tout fait que Ton observe est une application, et partant un phénomène complexe sous lequel la loi est plus ou moins voilée. Les lois elles-mêmes que le savant formule ne sont pas toutes également universelles ; ii y a des lois particulières qui ne se produisent que dans certains cas déterminés; il y a aussi des exceptions considérables qui méritent d'être étudiées, quand on veut connaître la science de la richesse et il y a des applications très variables suivant les lieux, les sociétés, dont Tétude appartient à l'art autant qu'à la science économique.
Les lois fondamentales sont d'ailleurs en petit nombre et ne sont, en quelque sorte, que les données du bon sens, présentées sous une forme méthodique. C'est pourquoi certains esprits ont une tendance à les traiter légèrement, parce qu'ils croient les connaître déjà et n'avoir rien de nouveau à y apprendre. Qu'ils y prennent garde. C'est quelquefois pour ne pas posséder d'une manière assez forte et assez raisonnée les données du bon sens qu'on se laisse entraîner dans la vie aux plus graves erreurs.
8. Les origines. — Les faits économiques sont aussi anciens que la présence de l'homme sur la terre. Mais les hommes ont été longtemps avant d'en faire l'objet d'une étude particulière. Cependant, chez les Grecs, Aristote y avait songé et voulait déjà la nommer « science de la richesse ». Xénophon avait écrit des Economiques, mais qui ne roulaient que sur l'économie domestique : l'esclavage était alors un obstacle à l'examen des lois naturelles de la production.
Au moyen âge, le commerce et la banque florissaient dans les républiques italiennes. Des Italiens traitèrent la question des monnaies et commencèrent ainsi l'étude de l'économie politique par une de ses branches importantes. Mais les faits économiques avaient encore trop peu d'importance dans la politique générale des nations pour que la science se constituât.
Au xvn® siècle, Golbert, appliqué à favoriser les manufactures et désireux de procurer à leurs ouvriers une nourriture à bon marché, avait gêné le commerce des grains. Pour prouver le vice de ce système, Boisguilleberty ami et colla-
borateur de Vauban, écrivit; il aborda réconomie palitique par un de ses principaux aspects, la liberté du commerce.
Au siècle suivant, à une époque où Tagriculture devenait en faveur, un médecin de la cour de Versailles, Quesnay, voulant pousser les grands seigneurs à s'occuper de leurs terres et le fisc à ménager les paysans, analysa le phénomène de la production et fonda la première école d'économistes français, dite école des physiocrates^ parce que cette école considère, 4)ar erreur, la terre («puatç, nature) comme ayant seule la puissance de produire la richesse. Turgot, esprit supérieur, qui, dans son trop court ministère, essaya d'appliquer des idées justes sur la liberté du travail, est le plus illustre de ses disciples.
Cependant, dans la Grande-Bretagne, où l'industrie manufacturière et le commerce étaient devenus très florissants et où la liberté du travail était à peu près consacrée par l'usage, un professeur de philosophie morale, Adam Smith, écrivait et publiait en 4776 le premier traité d'économie politique sous le titre de Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations. Connaissant la doctrine des physiocrates et instruit par le spectacle de l'activité qui se déployait sous ses yeux, il changea le fondement étroit sur lequel Quesnay avait placé la science, et, au lieu de la terre, il montra le travail comme étant la source principale de la richesse; au lieu de la nature, l'homme : il mérita ainsi d'être appelé le père de réconomie politique, qui désormais prit rang parmi les sciences morales.
Ainsi, la science économique se constituait à Vépoque même où les phénomènes économiques commençaient à prendre une grande importance dans la société.
Elle revint, transformée, d'Angleterre en France, quand la France eut été transformée par la Révolution et dotée de la liberté du travail. Elle fut cultivée par plusieurs savants, surtout par Jean-Baptiste Say, dont les écrits, peu goûtés sous l'Empire, commencèrent à être mieux compris durant la période pacifique de la Restauration, et qui, professant au Conservatoire des Arts-et-Métiers dans la première chaire ouverte en France à l'enseignement économique, donna un
ordre didactique à rexposition de cette science. Malthus^ Bicardo, plus tard VoÀn Stuart Mill en Angleterre, Sismondt\ Bossi, Dunoyer, Michel Chevalier^ Wolowski, Bastiat,- Hippolyte Passy en France, Carey en Amérique, Bau en Allemagne, pour ne parler que des écrivains morts, ont contribué, au xix® siècle, à étudier, à discuter les questions à mesure que les phénomènes, devenant plus nombreux, plus variés et plus importants dans la société contemporaine, attiraient davantage leur attention, et, par là, à mieux éclairer les problèmes de la science ou à améliorer ses méthodes d'exposition.
Aujourd'hui que les intérêts économiques ont pris un développement considérable et qu'ils occupent une grande place dans la politique, comme dans la société, l'économie politique est devenue non-seulement une science, mais une de celles dont l'étude est nécessaire.
RÉSUMÉS
L'économie politique est la science morale qui a pour objet Tétude des lois naturelles suivant lesquelles, dans Vétat social, l'homme produit, échange et consomme la richesse.
L'économie politique est une science d'observation. — La statistique est son auxiliaire.
La science économique s'est constituée à l'époque où les phénomènes économiques commençaient à prendre une grande importance dans la société. — Adam Smith peut être considéré comme le père de l'économie politique.