‹ Précis d'économie politiqueChapitre 16 sur 62 · RÉSULTATS · texte numérisé non relu

RÉSULTATS

Il résulte

les services.

CD

LA PRODUCTION Ëï SSS CONDITIONS 21

On peut même dire, en confondant la définition de la prodùction matérielle et celle des services en une formule plus concise, mais sur lacpielle il serait dangereux de raisonner si on ne se rappelait pas toujours que travail implique deux éléments bien distincts, puisqu'il signifie à la fois travail proprement dit et capital :

La production est du travail {travail et capital) créant de rutilité.

Tout travail n*estdonc pas nécessairement une production, puisque produire ne consiste pas à se donner un mouvement stérile, mais à créer de rutilité. Le résultat seul tranche la question. En travaillant Thomme consomme des produits, sa subsistance et son entretien personnel d'abord, en second lieu ses matières premières, ses outils qu'il use ; il détruit par conséquent des utilités, et il n'a réellement produit que si, tout compte fait, la somme des utilités quil a créées est supérieure à la somme des utilités qu'il a détruites,

Qu'a-t-il produit dans cette hypothèse? Précisément l'excédent de l'utilité créée sur l'utilité consommée. L'utilité créée s'appelle le produit brut; l'excédent s'appelle le produit net. Mais, si l'utilité créée est moindre que l'utilité consommée, il y a perte de richesse et appauvrissement.

C'est parle produit net que les individus et les sociétés s'enrichissent. Cependant la considération du produit brut est très importante pour juger de l'économie générale d'une nation.

Nous étudierons successivement les trois éléments de la production : travail, capital, nature.

RÉSUMÉS

Vhomme, principe actif., et la nature, principe passifs sont les sources premières de la production des richesses industrielles.

Les trois éléments de la production sont : travail, capital, nature.

La production est du travail [travail et capital) créant de Vu\ilité.

Sommaire. — 16. Le travail. — 17. Le travail musculaire. — 18. Le travail intellectuel. — 19. L'art et la science dans l'industrie. — 20. Le rôle de la science dans la production. — 21. Le bon marché et la gratuité des services de lintelligence. — 22. Le capital intellectuel.— 23. La propriété industrielle.— 24. L'instruction et l'éducation.

le. Le travail. — C'est le travail qui est la principale source de la production. Le rôle prédominant appartient en effet à l'homme dans cette œuvre ; la nature est l'instrument passif, tandis que le travail est l'agent actif. C'est en mettant en lumière cette vérité fondamentale qu'Adam Smith a mérité le titre de père de l'économie politique.

L'homme est à la fois un corps et une intelligence ; quand il travaille, le corps se meut et l'intelligence le dirige. Aussi distingue-t-on deux espèces de travail : le travail musculaire et le travail intellectuel.

En réalité, tout travail, quel qu'il soit, suppose une coopération du corps et de l'esprit. Car, d'une part, le travail le plus matériel, celui du manœuvre tournant une manivelle, ne pourrait avoir lieu, si son cerveau ne commandait aux muscles de ses bras et ne réglait la direction et la vitesse du mouvement; d'autre part, le travail le plus intellectuel, la leçon du professeur ou la pensée de l'écrivain, ne pourraient se manifester si la bouche n'exprimait les paroles ou si la main ne conduisait la plume.

Néanmoins la distinction est fondée; elle signifie prédominance de l'action musculaire ou de l'action intellectuelle.

19. Le travail musculaire. — Nous avons dit qu'à quelque travail que l'homme se livre, il est obligé de faire agir ses muscles. Nous pouvons ajouter que, quelque aidé qu'il soit par des machines dans le mouvement à imprimer à la matière, il faut toujours que ses bras ou ses pieds commandent et dirigent ce mouvement.

On appelle ordinairement travail manuel^ c'est-à-dire travail des mains, tout travail dans lequel prédomine l'action musculaire. Or, il n'est pas de produit industriel qui n'exige une dépense plus ou moins considérable de travail musculaire; le travail manuel est ainsi un des facteurs essentiels de la production.

En traitant de la répartition, nous dirons combien on le paye; il suffit ici de voir comment il agit. îl peut être accompli par diverses espèces de personnes, soit des artisans travaillant pour leur propre compte, soit des ouvriers et des employés travaillant pour le compte d'autrui.

Il peut être plus ou moins efficace suivant l'objet auquel on l'applique et suivant l'outillage dont on l'arme. Mais l'ouvrier ne fait d'ordinaire qu'obéir à la direction qu'on lui donne, et la question des facultés de travail inhérentes à l'homme est distincte de celle de l'outillage; nous traiterons plus loin de la direction et de l'outillage.

L'efficacité du travail en lui-même dépend surtout de la force musculaire du travailleur, de son habileté et de son application .

La première condition est toute physique. Le sexe et Y âge établissent à cet égard de notables différences entre les individus : c'est pourquoi le travail des femmes et celui des enfants sont en général moins rétribués que le travail des hommes. La race exerce aussi une influence marquée; ainsi on a calculé que les terrassements de chemin de fer dans llnde revenaient au même prix qu'en Angleterre, quoique les ouvriers hindous fussent payés 4 pence 1/2 à 6 pence par jour, tandis que les ouvriers anglais gagnaient près de dix fois plus, et cela à cause de la différence de productivité du travail des deux races. Les conditions climatériques^ chaleur, humidité, miasmes paludéens, exercent aussi une influence considérable en raidissant ou en amollissant l'énergie des populations. Entre plusieurs personnes de même race, de même sexe et de même âge, il y a des différences qui tiennent à la. vigueur individuelle et qui influent sur la quantité de travail.

Toutefois ces différences ont pour limite supérieure la force

corporelle des hommes les plus vigoureux, laquelle 8*élève rarement au double ou au triple de la force d'un homme ordinaire.

Les qualités intellectuelles et morales mettent entre les hommes des différences beaucoup plus grandes que les qualités corporelles. Une population, qui, ayant de bons salaires, se donne une nourriture substantielle, un certain bien-être, et contracte des habitudes de propreté et d'ordre, est capable d'un travail plus efficace qu'une population misérable. Des individus qui ont appriâ leur métier par une longue pratique ou par un sérieux apprentissage, ceux qui ont l'esprit développé par une instruction générale et professionnelle, ceux auxquels la nature et l'exercice ont donné une dextérité d'organes particuliers ont plus d'adresse et d'habileté, et leur travail est plus productif.

Il ne suffit pas d'avoir la force et l'intelligence nécessaires pour le travail : il faut avoir aussi la volonté de travailler et l'empire sur soi-même. Le flâneur, pendant qu'il est au travail, se laisse distraire souvent; le paresseux, qui, préférant son plaisir à son ouvrage et même à son gain, chôme le lundi, fournit au bout de la semaine une somme de travail insuffisante. Celui, au contraire, qui a le sentiment du devoir, qui emploie consciencieusement son temps à l'atelier et qui y vient assidûment, est un ouvrier qui rend plus de services.

Le milieu social dans lequel les ouvriers vivent exerce à cet égard une grande influence sur leurs mœurs. S'ils sont au milieu de flâneurs et de paresseux, les esprits faibles — et c'est d'ordinaire le plus grand nombre — finissent par prendre aussi de mauvaises habitudes. S'il y a, au contraire, une forte discipline dans les manufactures de la contrée, si la population ouvrière se fait à elle-même une obligation de la régularité et du travail, les enfants et les jeunes gens prennent de bonne heure et conservent le pli du bien. C'est ce qui se voit dans certaines localités industrielles des États- Unis, où des jeunes filles, convenablement élevées et ayant le sentiment de leur dignité personnelle, travaillent dans les filatures et les tissages. C'est ce qui a lieu souvent aussi

quand les ouvriers ont un intérêt peràoùnel <}ueleonque au succès de Tentreprise; le travail à la tâche, bien organisé^ peut produire des effets analogues. Un économiste anglais a dit avec raison : « Partout où vous trouverez un pays riche, soyez certain qu'il y a un peuple soumis à la loi morale et obéissant au devoir. »

La surveillance et l'action intérieure que le travailleur exerce sur lui-même par sa volonté ont une influence beaucoup plus directe et plus efficace pour le résultat de la production, au double point de vue de la qualité et de la quantité des produits, que la surveillance extérieure des contre-maîtres et du patron, que les règlements d'atelier et même que les primes promises à l'activité. Ce qu'on appelle la conscience de Vouvrier peut être considéré comme la qualité maîtresse du travailleur et surtout du salarié,

i8« lie travail intellectuel. — Si tout travail manuel suppose une certaine action de l'intelligence, tout travail intellectuel, avons-nous dit, ne se manifeste extérieurement — et il faut qu'il devienne extérieur pour contribuer à créer un produit ou pour rendre un service — que par une certaine action musculaire.

Pour décider si un travail est intellectuel, il y a non seulement une question de degré, mais une question d'espèce. Un bon ciseleur qui déploie une habileté et un goût dignes d'un artiste, fait cependant un travail manuel. L'artiste, qui de ses mains a composé la maquette d'après laquelle le fondeur a coulé le bronze et le ciseleur lui donne le fini, a fait uu travail intellectuel : l'art l'emporte sur la maind'œuvre.

Dans une grande fabrique, Vingénieur qui est chargé de la direction des machines et qui, par ses observations et ses calculs, invente une disposition des arbres de couche et des poulies de renvoi qui augmente la quantité de force disponible ou économise la dépense du combustible, fait un travail intellectuel très profitable; ce sont des ouvriers qui, par un travail manuel, exécuteront ses plans. Le patron qui lit sa correspondance à chaque courrier, qui donne à ses commis ses instructions pour les réponses à faire et pour les comptes

à dresser, qui .expédie ses ordres d'achat et fait ses offres de vente, qui se promène dans ses ateliers en surveillant les contre-maîtres et les ouvriers, fait un travail intellectuel qui est de la plus grande importance ; car c'est de lui que dépend principalement le succès ou l'insuccès de l'entreprise, et c'est la gestion, de l'entrepreneur qui fait que toute la somme des efforts et des capitaux dépensés dans sa maison aboutit à une création d'utilité ou à une perte.

Artiste, ingénieur, patron font les uns et les autres des travaux intellectuels.

Les qualités que réclame le travail manuel s'appliquent aussi au travail intellectuel. Mais il y en a une qui domine incontestablement et de très haut toutes les autres : c'est V intelligence.

Nous montrerons plus loin quelle puissance exerce l'intelligence dans l'œuvre de la production. Nous pouvons cependant dire déjà que, si les différences entre les qualités corporelles sont très limitées, si celles qui proviennent de l'habileté manuelle sont limitées aussi, quoique leurs bornes soient plus reculées , les différences qui peuvent exister entre deux individus sous le rapport du travail intellectuel sont illhnitées^ comme le sont les perfectionnements de l'industrie par la science.

Les principaux effets de l'intelligence appliquée à la production sont :

1° Sur la matière : découvrir des matières ou des forces inconnues; donner de nouveaux emplois et partant plus d'utilité à des matières et à des forces connues ; prévenir le gaspillage de la matière ou de la force employée ; perfectionner r outillage*

2° Sur y homme : accroître l'habileté individuelle du travailleur; diriger le travail manuel ou lui donner une direction plus profitable; tirer un parti plus avantageux des forces combinées pour la production par une division et une organisation meilleures du travail, 19. L'art et la science dans l'industrie. — > Dans tOUS les

pays et dans tous les temps, l'industrie humaine a reçu sa lumière d'en haut : l'intelligence est en quelque sorte des-

cendue sur le travail manuel et l'a fécondé en lui inspirant, par les règles de Part, le sentiment du beau^ et, par les méthodes de la science, les moyens les plus économiques d'atteindre VuHle.

Mais Tintelligence n'a pas toujours fait sentir son action bienfaisante de la même manière et avec la même puissance.

L'art varie avec les. temps. Il se perfectionne, se raffine, dégénère comme les sociétés dont il exprime certaines tendances et dont il résume l'esprit ; dans ses efforts pour traduire par des formes sensibles l'idée du beau telle que la conçoit chaque siècle et chaque civilisation, il est plus instinctif ou du moins plus spontané que la science qui exige de longues réflexions et des expérimentations accumulées. C'est pour cette raison que l'antiquité, dont le trésor scientifique était encore peu considérable, a pu briller dans l'art d'un si vif éclat et laisser des modèles dont la pureté et la simplicité n'ont jamais été dépassées. C'est aussi pour cette raison que l'industrie a eu Fart pour premier maître avoués et qu'elle s'est mise docilement, dès les temps les plus reculés jusqu'à nos jours, sous sa discipline, bâtissant les demeures, façonnant les meubles et les ustensiles conformément aux types que l'art, et surtout l'architecture, la sculpture, et la peinture, proposaient à son imitation. L'industrie a donné ainsi à ses productions un cachet particulièrement distingué aux époques où l'art lui-même a été le plus florissant, comme en Grèce au temps de Périclès, en Italie et en France au temps de la Renaissance.

Le goût artistique est un des modes de l'application de l'intelligence au travail que développent le spectacle des chefs-d'œuvre et l'étude du dessin : toute nation désireuse de conserver ou de donner à ses productions le cachet du beau doit le cultiver et le perfectionner avec le plus grand soin.

La science s'est tenue longtemps éloignée du travail, parce que le travail manuel était généralement dédaigné autrefois et parce que la science elle-même n'avait pas une assez pleine possession des secrets de la nature pour tracer des règles à la pratique.

^8 Là production

Noua pôriotiB ici, bien entendu, de k âèiehôé proprement dite, celle qui est professée par les savants; car, si nous comprenions sous ce nom toute connaissance raisonnée des choses, l'influence scientifique s'étendrait sur tous les temps sans exception, parce que tous les outils relèvent d'une pensée scientifique. C'est une pensée de ce genre qui a appris aux premiers sauvages à attacher avec une arête de poisson la peau de bête dont ils se couvraient, aux hommes des habitations lacustres à percer un os pour s'en faire une aiguille et aux hommes civilisés à remplacer cet os par une fine tige d'acier : c'est ce qui constitue Vart industrieL II faut bien distinguer l'art proprement dit, dont nous venons de parler, et l'art industriel qui consiste dans l'ensemble des procédés employés par l'industrie et qui dérive de la science.

C'est au xvnio siècle que la science proprement dite a fait, pour ainsi dire, son entrée dans la manufacture : Watt et Lavoisier ont été ses introducteurs, apportant, l'un la machine à vapeur, l'autre la chimie. La machine à vapeur, substituant aux bras des manœuvres et aux manèges une force régulière et considérable, a peu à peu transformé les fabriques dont tous les engins ont été soumis aux lois mathématiques de la mécanique ; la chimie, en mettant les éléments des corps à la disposition de l'industrie, n'a pas moins contribué à transformer les fabriques dont beaucoup sont devenues de véritables laboratoires. Actions mécaniques et actions chimiques, c'est-à-dire mouvements et combinaisons de la matière, s'accomplissent aujourd'hui dans l'usine avec la même régularité que dans le laboratoire du savant; l'industriel a, comme le savant, la connaissance raisonnée de leurs causes et de leurs effets.

D ne se fait pas aujourd'hui une découverte dans le domaine de la spéculation théorique qui ne passe presque aussitôt dans le domaine de l'application pratique, qui n'y soit essayée, et qui ne devienne bientôt, si elle est jugée bonne, une des armes ordinaires de l'arsenal industriel. La pratique, enrichie par la spéculation, fournit à son tour à celle-ci un inimense champ d'expérimentation, la pressa de (questions et

l'oblige à préciser et à compléter ses découvertes. Il s'établît ainsi entre la science et Vindustrie un courant continu qui profite à l'une et à C autre : c'est un résultat de l'étude méthodique de la nature et un des traits caractéristiques du travail au xix» siècle.

HO. Le rôle de la seience dans la production. — - Il est

utile de remarquer qu'en général les muscles de l'homme servent beaucoup moins à façonner directement les produits qu'à mettre en jeu d'une manière convenable les forces de la nature qui le façonnent. C'est ordinairement l'outil qui travaille ; les muscles, mus par Tintelligence, n'ont qu'à le diriger.

Exemple, — L'enfant qui lance une pierre à la main dépense lui-même une force égale à celle qu'il communique au projectile; mais, s'il se sert d'une fronde, la force centrifuge fait une part de la besogne ; s'il se sert d'un arc pour décocher une flèche, l'élasticité du bois en fait une part plus grande; s'il se sert d'un fusil pour envoyer une balle, la force d'expansion des gaz en fait une bien plus grande encore; avec un très léger effort qui consiste simplement à poser la cartouche et à presser la délente, il projette une masse de plomb à une distance et avec une vitesse dont n'aurait jamais pu approcher l'effort le plus énergique de l'homme le plus robuste.

^utre exemple. — Un homme porte sur son dos dans une hotte — laquelle est déjà un instrument ingénieux inventé par l'intelligence humaine pour faciliter le transport des fardeaux — environ 60 kilogrammes et fait moins de quarante kilomètres dans sa journée. Le même homme, avec une brouette — instrument plus ingénieux que la hotte, — porte facilement une centaine de kilogrammes. Un cheval muni d'un bât en portera 200 ; attelé à une charrette, il en traînera 700 ; mais, pour atteindre ce résultat, il a fallu déjà que l'homme eût fait du cheval un animal domestique, qu'il eût inventé la charrette et construit des routes pour la circulation des voitures : autant d'efforts de l'intelligence et du travail dont chacun représente une étape de la civilisation. Ce n'est pourtant rien encore à côté de la locomotive, qui, dirigée par deux personnes^ le chauffent ^V \fe \si^ç,'ô.-

nicien, peut remorquer un train avec un poids de 700 000 kilogrammes et avec une vitesse plus que décuple de celle d'un piéton. Trois personnes (en comptant le conducteur du train) font, grâce à l'invention des chemins de fer, un travail qu'une armée de dix mille portefaix ne parviendrait pas à faire, puisqu'elle pourrait bien charger le fardeau dans ses hottes, mais non le transporter en une journée à la même distance.

Plus les outils se perfectionnent ^ plus, en général, tac^ tlon musculaire des travailleurs tend à diminuer et Vac^ tion intellectuelle à s^accroître.

Or, ce qui perfectionne les outils, c'est la science, et, par ce mot, nous entendons cette fois, d'une part, Vart industriel à tous ses degrés, depuis l'art tout élémentaire du cordonnier qui a imaginé, depuis bien des siècles sans doute, de se servir d'une courroie appelée tire-pied, pour maintenir sur son genou le soulier qu'il fabrique et conserver la libre disposition de ses deux mains, jusqu'à la machine électrique qui donne de la lumière ou de la force, et, d'autre part, la science pure, depuis la science d'observation du chimiste qui dans les fermentations de la matière découvre le secret de la guérison des maladies jusqu'à la science du mathématicien, qui, en fixant les lois du calcul infinitésimal, seconde puissamment l'astronomie et, par suite^ la navigation. Grandes ou petites, toutes les inventions industrielles se rattachent à la science pure qui les a, directement ou indirectement, engendrées et qui les explique.

On voit déjà, saiis plus de détails, combien vaste est ce domaine, qui est, en quelque sorte, l'arsenal de la civilisation, et combien est grand le rôle de la science et de tintelligence dans la production. L'homme ne saurait faire aucun acte personnel sans son intervention, ni agir sur la matière, fût-ce seulement pour remuer une pierre de taille, sans prendre dans cet arsenal une idée et un outil.

21 . Le bon marché et la fin^atuité des services de Tinteiiifi^ence. — Si nous voulons faire comprendre avec plus de précision l'importance des services de l'intelligence par le bon marché qu'elle procure, nous devons anticiper sur un

sujet que nous étudierons en traitant de la répartition et du prix.

Pour produire, il faut du travail et du capital; il faut aussi une certaine science qui dirige le travail et qui en règle le meilleur emploi. Travail et capital doivent être toujours rémunérés, et cela d'autant plus largement, comme nous le montrerons, que la production est plus abondante. Il n'en est pas de même du troisième élément : la science donne au début ses services au rabais; bientôt elle les donne gratuitement.

En effet, pourquoi une invention, c'est-à-dire uue création nouvelle de la science, se fait-elle accepter dans une industrie? C'est évidemment parce qu'elle permet de créer un produit nouveau, ou de fabriquer le même produit a moins de frais, ou d'obtenir avec les mêmes frais un produit meilleur; de toute manière l'invention adoptée implique une diminution de l'effort nécessaire pour atteindre une certaine satisfaction et, par conséquent, une raison d'économie. De cette diminution profite tout d'abord le vendeur qui a plus de bénéfice ou l'acbeteur qui acbète l'objet à un moindre prix, souvent l'un et l'autre à la fois dans une certaine mesure. Quoi qu'il en soit, on peut dire que la science a permis à rindustrie de donner ses produits à bon marché.

Comment de là passe-t-on à la gratuité des services de rintelligence ?

Dans cent ans ou dans mille ans, il faudra payer le capital qui s'use et se renouvelle sans cesse. On le payera peut-être d'autant moins cher qu'il sera plus abondant ; néanmoins il faudra lui assurer toujours une rémunération suffisante pour .déterminer les hommes à épargner et à créer des capitaux. D'ailleurs, comme nous le montrerons, une industrie perfectionnée emploie beaucoup de capitaux et a, par conséquent, une grosse somme d'intérêts à payer.

Il faudra payer aussi le travail ; car l'ouvrier qui donnera son temps et sa force aura toujours besoin de dépenser pour vivre. Nous pouvons même affirmer qu'on le payera d'autant plus cher que les progrès de l'industrie seront plus grands. Il faut se féliciter de cette tendance : un bien-être plus

répandu est précisément une des meilleures conséquences du développement de l'industrie.

Peut-on donc payer davantage tous les facteurs de la production et avoir cependant le produit à bon marché? Cette question a embarrassé les premiers économistes qui Tout étudiée, et plusieurs ont déclaré qu'une hausse générale des salaires était une absurdité. En effet, si le total de la production restait le môme, comment serait-il humainement possible de donner plus à chacun, plus à l'intérêt du capital, plus au salaire de l'ouvrier, voire môme plus au profit de l'entrepreneur? Si les métaux précieux surabondant perdaient la moitié de leur valeur, on pourrait sans doute donner aux uns et aux autres 2 francs au lieu de 1 franc; mais chaque franc ne procurerait plus qu'une quantité de marchandises moitié moindre, ce ne serait pas la solution du problème.

Cette supposition rappelle un des procès qu'eut à vider Sancho-Pança dans son gouvernement de l'île de Baratarià. Un paysan défiant, ayant donné à un tailleur la quantité de drap nécessaire pour faire un chaperon, voulut voir si le tailleur ne le trompait pas et n'était pas homme à garder pour lui une partie du drap ; il lui demanda en conséquence s'il pouvait, avec la môme étoffe, faire deux chaperons. — Oui, je le puis, répondit le tailleur. — Le paysan, étonné de cette réponse, et toujours défiant, demanda si Ton en pouvait faire trois. — Oui. — Et quatre? et cinq? — Oui, oui. — Et, quelques jours après, le tailleur, ayant consciencieusement employé toute l'étoffe, apporta cinq chaperons propres à coiffer des poupées.

Il est, en effet, évident que, tant que le total des produits reste invariable, on ne saurait augmenter le nombre des parts qu'en faisant chaque part plus petite.

Ce que les premiers économistes n'avaient pas vu, c'est que dans la production industrielle l'étoffe s'agrandit. Car l'étoffe, c'est la richesse nationale, et cette richesse, on n'en saurait douter, a beaucoup augmenté depuis un siècle dans les sociétés modernes, beaucoup plus que le nombre des eo-partageants, en France particulièrement à cause du

lent accroissement de la population. Tandis que la population française augmentait dans la proportion de 1 à 1 1/2, le commerce extérieur, qui est un indice de la production, s'est élevé dans la proportion de 1 à 7 1/2.

.A rintelligence et à ses services gratuits est due en grande partie cette progression. Nous ne payons plus l'intelligence dépensée il y a cent ou seulement il y a cinquante ans, quoiqu'elle soit toujours pour nous une très efficace collaboratrice.

Dans cinquante ans, on ne payera plus l'intelligence que nous dépensons aujourd'hui et qui, tombée depuis longtemps dans le domaine public, continuera à faciliter gratuitement les travaux de nos petits-enfants, comme les efforts d'intelligence de nos pères facilitent les nôtres.

C'est ainsi qu'on se sert du levier en payant simplement la valeur de la barre de fer et la journée de l'ouvrier qui la manœuvre, mais sans avoir rien à donner à l'inventeur, quel qu'il ait pu être.

Que penseriez-vous d'un constructeur qui, supputant la puissance de sa machine, dirait : c Elle vous rendra autant de services que cent chevaux; il est juste que je vous la vende cent fois plus cher qu'un cheval de trait. » Vous ririez de lui et vous iriez chez le constructeur voisin, qui, calculant d'une manière plus raisonnable, dirait, comme ses concurrents : (( Ma machine m'a coûté tant en matières premières^ tant en salaires; j'y ajoute tant pour mes frais généraux et pour mon bénéfice; le total est le prix auquel je vous la cède. » Vous achèteriez à ce dernier, et vous profiteriez gratuitement de l'idée d'employer la vapeur comme force motrice. Rien de plus légitime, puisque cette idée est tombée dans le domaine public, et que le constructeur en avait lui-même profité gratuitement pour établir sa machine.

Ainsi ce facteur qu'on nomme intelligence se distingue des deux autres en ce qu'il tend à fournir promptement sa coopération à titre gratuit^ sans que la valeur intrinsèque du service qu'il rend devienne pour cela moindre.

La démonstration sera rendue plus sensible par un exemple numérique. Supposons une fabrique de calicots qui, dans le principe, fonctionnait avec un petit nombre de métiers

à bras et qui, grâce aux perfectionnements de la science^ s'est transformée en une grande manufacture avec une machine à vapeur et un grand nombre de métiers mécaniques. Dans ce dernier état, qui exige un capital beaucoup plus considérable non seulement dbmme premier établissement, mais comme fonds de roulement, la production est plus considérable. C'est précisément l'outillage nouveau, machine à vapeur et métiers mécaniques, mis à la disposition des travailleurs par la science, qui leur permet de produire plus et qui même exige qu'ils produisent plus dans le même temps. C'est lui qui est la cause de l'économie réalisée, et qui est en quelque sorte la clef du mystère, l'explication de ce paradoxe économique :

Etant donné que le prix de vente d^un produit se com^ pose du salaire des ouvriers^ du prix des matières premières^ de Vintérêt des capitaux et du profit de V entrepreneur^ il est possible^ grâce à la science^ de créer un produit a

MEILLEUR MARCHÉ, aVCC dcS MATIÈRES PLUS CHÈRES, dcS SALAIRES

PLUS ÉLEVÉS, PLUS d'intérêts pour Ic Capital et avec un PROFIT PLUS CONSIDÉRABLE pour V entrepreneur.

Ce paradoxe semble au premier abord signifier que plus ajouté à plus égale moins : ce qui serait un contre-sens arithmétique.

Mais, en examinant les chiffres du tableau ci-joint on voit clairement qu'il y a là non un contre-sens, mais une loi économique qu'on peut appeler loi d'harmonie et de progrès, et qui est de nature à dissiper certaines craintes d'antagonisme des classes et d'appauvrissement des masses exprimées autrefois par des économistes.

Il est bon en examinant les chiffres du tableau, de remarquer, indépendamment de la loi générale, ce phénomène particulier que, la valeur du produit diminuant en même temps que le salaire augmente, le revenu trimestriel de l'ouvrier, qui était égal à 4 pièces 1/2 de calicot (4,5484), est presque égal à 14 pièces (13,888) et que l'ouvrier bénéficie ainsi doublement du progrès scientifique, parce qu'il vend son travail plus cher et parce qu'il achète moins cher certaines marchandises.

^9, Le capital intellectuel. — Toute la masse des connaissances scientifiques, des inventions industrielles, des procédés et même des tours de main de fabrique que les générations se transmettent et accroissent constamment dans une société civilisée, constitue donc un immense réservoir de forces productives. C'est assurément un des trésors les plus précieux de la civilisation et, ainsi que nous venons de le voir, une des causes les plus efficaces de la multiplication des produits et de leur bon marché : c'est le capital intellectuel.

Il y a un autre genre de capital dont nous parlerons plus loin : c'est le capital matériel, celui pour lequel on réserve d'ordinaire l'expression de capital. En réalité, le capital social de r humanité se compose d'un fonds matériel et d'un fonds intellectuel, c'est-à-dire de la somme des capitaux et de l'ensemble des idées et des intelligences. C'est sur ce double fondement que la civilisation est assise. Tous deux sont très précieux, et le devoir de chaque génération est de les conserver l'un et l'autre, de les accroître et de les transmettre augmentés. à la génération suivante.

Le fonds intellectuel est le plus précieux des deux, parce qu'il est la source la plus abondante de la richesse, parce qu'il répartit avec le plus de libéralité ses bienfaits, et qu'il est celui dont la perte se répare le plus malaisément. Quand une armée ennemie vient à ravager le territoire d'une nation civilisée, la nation se remet à l'œuvre après la retraite des destructeurs , et quelques années suffisent parfois pour effacer la trace matérielle de leur passage : la France l'a éprouvé en 1814 et en 1870. Mais, quand la barbarie vient à étendre ses ténèbres sur une belle contrée, comme après l'invasion germanique au v® siècle, il faut de longs siècles pour la tirer de la misère et pour y faire de nouveau fleurir l'intelligence.

Le capital intellectuel est en réserve dans les ouvrages des savants et, par conséquent, dans les bibliothèques. Il se transmet par la lecture et par l'enseignement, soit l'enseignement direct et dogmatique des professeurs, soit les publica^ tions utiles de tout genre, la conversation, l'apprentissage et

les conseils des hommes expérimentés. Il opère pour la production industrielle par Torgane de tou§ ceux qui ont reçu une instruction quelconque et qui travaillent. Il s'enrichit de toutes les découvertes théoriques et de tous les perfectionnements pratiques que l'incessante activité 'de l'esprit humain produit et qui, de nos jours, avec la facilité des communications et la multiplicité des rapports intern^itionaux, ne peuvent pas demeurer longtemps le secret d'un homme ou le privilège d'une nation, mais qui circulent et entrent promptement dans le domaine de l'humanité.

23. La propriété industrielle. — Puisque le travail intellectuel crée le capital intellectuel et que la société a un si grand intérêt à la conservation et à l'accroissement de ce capital, il est juste et utile de protéger le travail intellectuel et de sauvegarder ses droits sur les créations qu'il enfante.

La propriété, comme nous le dirons plus loin, dérive originairement et principalement du travail, qui est lui-même une émanation de la personne hîimaine; elle est aussi respecta* ble que la personne humaine.

Lorsqu'il s'agit d^un ohjet matériel, la question est facile à trancher : le fabricant est propriétaire du produit qu'il a fabriqué, et sa propriété lui est garantie par la société.

Lorsqu'il s'agit d'une chose immatérielle, d'une idée, d'une invention, le problème est plus complexe. Car, pour réserver la propriété de Vidée à l'inventeur, il ne suffit pas de garantir à celui-ci l'emploi de l'idée, il faut interdire à toute autre personne de mettre cette idée en pratique. Cependant, sans exercer aucune violence contre l'inventeur et sans rien dérober dans son domicile,^ chacun, une fois instruit du procédé, pourrait l'appliquer et en retirer le même bénéfice que lui. Première difficulté, qui est d'ordre pratique.

Voici une autre difficulté, d'ordre juridique, qui est plus grave. Lorsqu'un fabricant, avec certaine matière, a fait un produit, nul avec la même matière ne peut faire un produit semblable : la propriété est distincte et certaine. Quand une portion de la matière est possédée par un individu, elle ne saurait être en même temps possédée par un autre individu. Mais, lorsqu'un inventeur a imaginé une machine, il est ço^-

sible qu'un autre ingénieur, aussi instruit que lui, invente de son côte une machine analogue. Non seulement le fait est possible, mais il est probable, parce que les inventions industrielles ne sont en général que des perfectionnements et que, lorsque la mesure des connaissances dans une science ou dans une industrie est à une certaine hauteur, il ne faut qu'un effort limité dont plusieurs hommes sont ou seront bientôt capables pour Télever d'un degré de plus. Si la loi conférait à l'inventeur la propriété entière, par conséquent exclusive et perpétuelle, elle dirait au génie humain : « Tu ne monteras pas plus haut. » Tous ceux qui auraient pu trouver par eux-mêmes une idée semblable et l'appliquer seraient frustrés, et la société, qui aurait obtenu les services de cette idée à prix réduit par la concurrence des inventeurs, serait frustrée également. La liberté, qui est le fondement de la propriété, proteste contre une application abusive du droit de propriété dans le domame de l'intelligence ; la vérité est que Vinvention ne constitue pas une propriété entière et exclusive, c'est-à-dire une propriété dans la plénitude du sens de ce mot.

Nous reconnaissons pourtant l'immense influence qu'elle exerce sur la production de la richesse : le capital intellectuel est formé en grande partie par l'amas des inventions successives. Il est donc juste et utile d'assurer une part de la rémunération à l'idée, qui a une si grande part dans la création du produit. C'est ce qu'a fait la loi des brevets d'invention, qui garantit à l'inventeur la jouissance exclusive de ridée, mais une jouissance temporaire; quand le privilège est expiré, l'idée entre dans le domaine commun, et la publicité que l'État exige ne permet pas que le secret en soit perdu pour la société.

L'antiquité et le moyen âge n'ont pas connu les brevets dHnvention, la première parce qu'elle faisait trop peu de cas de l'industrie, la seconde parce que l'industrie, organisée en corporations, était exploitée dans une sorte de communauté de procédés qui excluait l'appropriation individuelle. Le brevet d'invention est contemporain de l'émancipation de l'industrie; le xviie et le xviii* siècle n'en avaient eu, en France,

qu'une idée confuse par Tinstitution des privilèges royaux. Il date, en France, de la loi de 1791, qui a posé le principe de la jouissance exclusive de Tinvention industrielle au béné fice de V inventeur pendant une durée dé quinze années au plus, et il est régi aujourd'hui par le loi du b juillet 1844.

Les dessins de fabrique rentrent dans la catégorie des inventions industrielles ; ils sont régis par une législation particulière (/oê rfw 18 mars 1806) qui en assure Impropriété pleine et entière à ceux qui en ont fait le dépôt au conseil des prud'hommes ; c'est une anomalie d'accorder à un simple dessin ou modèle un droit supérieur à celui que la loi reconnaît à l'invention d'un procédé industriel.

Les marques de fabrique sont d'une autre nature ; elles ne reposent pas sur une invention, mais elles sont en quelque sorte la signature apposée par le fabricant sur son produit, et leur valeur est en raison directe du crédit dont il jouit lui-même sur le marché. Elles ont donc un caractère tout personnel, et partant elles constituent un droit de propriété individuelle. Prendre la marque de fabrique d'un autre, ce n'est pas faire acte de liberté, c'est tout simplement voler clandestinement la réputation d'autrui ; aussi les lois du i§juin 1857 et du 26 nov. 1873 garantissent-elles la propriété exclusive de toutes marques de fabrique dont le dépôt a été fait au tribunal de commerce, .

24. L'instmction et rédaeation. — Ces démonstrations mettent en pleine évidence l'importance de l'instruction au point de vue économique. Si le travail intellectuel est le facteur le plus puissant de la production, si le travail manuel lui-même gagne beaucoup à émaner d'un travailleur intelligent, si le capital intellectuel est une cause si énergique de Tabondance et du bon marché des produits, combien n'importe-t-il pas de cultiver les intelligences, d'accroître le trésor des connaissances scientifiques et d'en répandre l'usage le plus largement possible?

Il faut ajouter qu'il n'importe pas moins de former et de fortifier le capital moral; l'éducation, comme l'instruction, intéresse l'économiste.

% Quand le corps est sain, l'esprit est sain, » a dit un an^

cîen. n faut donc d'abord faire V éducation du corps par rhygiène, par Texerciee et la gymnastique, et même, s'il est possible, par le maniement de certains outils, afin de communiquer de bonne heure à l'adolescent la vigueur et Yadresse.

Il faut faire Yéducation morale de l'enfant. Par de bonnes habitudes prises dans la famille et à l'école, cette éducation doit tendre à lui donner la probité et la loyauté dans les rapports de la vie, la persévérance de la volonté, Ja force d'application au travail.

L'économie politique n'a pas de programmes à tracer à la pédagogie. Elle constate seulement qu'ai/ point de vue de Tœuvre économique^ Vinstruction à tous les degrés^ pri^ maire, secondaire^ supérieur, technique, est nécessaire, et qu'elle est^ dans V ensemble, très productive de richesse. De là, cette conséquence que les sommes dépensées pour l'instruction, quand elles sont bien employées, sont un placement très avantageux ; la force productive qu'elles développent, autrement dit le capital intellectuel qu'elles créent, rend avec usure l'intérêt des capitaux matériels que l'instruction a coûtés.

Aussi, dans toutes les sociétés civilisées de notre temps, l'État s'est-il occupé avec une active sollicitude de l'instruction; les gouvernements, les communes, les particuliers s'imposent de grands sacrifices pour la répandre et la développer.

L'instruction comprend :

1° L'inst7*uction primaire, qui comporte plusieurs degrés et que tous les enfants sans exception doivent recevoir, du moins au degré élémentaire, afin que tous puissent plus tard participer de la vie sociale ;

2** L'instruction secondaire, qui a des formes et des programmes différents suivant la diversité des buts, enseigne* ment classique ou enseignement industriel ;

3® L'instruction supérieure, qui comprend des branches très diverses, parce qu'à mesure qu'on s'élève dans les études scientifiques, il faut, pour approfondir, se spécialiser davantage ;

4® L'instruction technique, qui a aussi des branches et

des degrés très divers, depuis l'école d'apprentis jusqu'aux grandes écoles d'ingénieurs et aux écoles d'art;

5** Les collections, bibliothèques, musées, etc., où sont conservées les œuvres de l'art et de la science.

Pour composer une bonne armée, il faut de bons généraux qui commandent, de bons officiers qui transmettent les ordres, de bons soldats qui les exécutent. C'est la raison des divers degrés de l'enseignement, qui sont, les uns aussi bien que les autres, nécessaires à la formation de l'armée industrielle.

RÉSUMÉS

Le travail musculaire diffère selon l'âge, le sexe, la race, la vigueur individuelle et plus encore selon les qualités intellectuelles (adresse, etc.) et les qualités morales (assiduité, etc.). — Le travail intellectuel a une puissance beaucoup plus grande que le travail musculaire et, pour ainsi dire, illimitée.

L'art et la science sont les deux grands maîtres de l'industrie.

Plus les outils sont perfectionnés parla science, plus, en général, l'action musculaire des travailleurs tend à diminuer et Faction intellectuelle à s'accroître.

La science donne au début ses services au rabais, puis bientôt elle les donne gratuitement.

Paradoxe économique : Étant donné que le prix de vente d'un produit se compose du salaire des ouvriers, du prix des matières premières, de l'intérêt des capitaux et du profit de l'entrepreneur, il est possible, grâce à la science, de créer un produit à meilleur marché avec des matières plus chères^ des salaires plus élevés^ plus d'intérêts pour le capital, et avec un profit plus considérable pour l'entrepreneur.

Aussi le capital intellectuel est-il un des trésors les

plus précieux de l'humanité et une des causes les plus efficaces de la multiplication des produits et de leur bon marché. — Le capital intellectuel est protégé par le brevet d'invention, qui assure temporairement à l'inventeur la jouissance exclusive de son idée.

Le capital intellectuel se transmet et s'accroît par rinstruction.

Sommaire. — 25. L'épargne. — 26. La propriété. — 27. Le capital et le fonds de consommation. — 28. Le renouvellement du capital. — 29. L'importance du capital dans la production. — 30. Le rôle du capital à l'égard du travail. — 31. Les capitaux productifs et improductifs. — 32. Le capital fixe. — 33. Les machines. — 34. L'influence des machines sur l'état intellectuel des ouvriers. — 35. L'influence des machines sur le déplacement des intérêts. -— 36. Le capital circulant.

25. L'épargne. — Le travail est le premier élément de la production. Il n'est pas le seul, puisque dans tous les travaux de la civilisation, et môme dans presque tous les travaux de l'état sauvage, l'homme s'aide d'outils et emploie des matériaux diversement préparés, lesquels représentent toujours un travail antérieur et une richesse déjà créée. Cette richesse figure aussi au nombre des éléments de la production : elle est le capital, et le capital a sa source principale dans /'épargne.

Nous avons dit que l'économie politique était une science morale, ayant ses principes d'action dans des qualités inhérentes à la nature morale de l'homme. En effet, nous avons trouvé d'abord V activité laborieuse et intelligente qui crée. Nous rencontrons maintenant une seconde qualité, éga-

lement indispensable, la prévoyance, donnant naissance à l'épargne , qui ménage, conserve et amasse.

Epargner^ c^est ne pas dépenser immédiatement pour la satisfaction de ses besoins personnels tout le produit de son travail ou tout son revenu; la partie réservée est précisément répargne. Celui qui ne réserve rien est un imprévoyant. Celui qui, possédant un capital, productif ou non de revenu, ne se bornerait pas à consommer pour des satisfactions personnelles tout le revenu, mais ne saurait même pas s'abstenir de consommer immédiatement une partie ou la totalité du capital, et qui tuerait ainsi la poule aux œufs d'or, serait plus qu'imprévoyant : il serait prodigue.

Prenons pour exemple deux hommes vivant seuls dans une île, l'un péchant, l'autre chassant, tous deux échangeant une partie de leurs produits, afin de varier leur nourriture. Supposons que l'un, le pêcheur, ait la vertu de la prévoyance, et que l'autre ne l'ait pas.

Le chasseur consomme, jour par jour,, le gibier qu'il a tué ou le poisson qu'il a obtenu par échange, tantôt beaucoup, tantôt peu, selon la fortune; les mois s'écoulent pour lui sans améliorer son sort et sans le mettre à l'abri des horreurs de la faim, si la maladie le saisissait ou si la chance lui était obstinément défavorable. Ainsi agissent les peuplades sauvages ; c'est une des raisons pour lesquelles elles croupissent dans une profonde misère.

Le pêcheur, au contraire, fait constamment deux parts de sa pêche ou du gibier qu'il achète avec sa pêche. Il en mange une, jour par jour, pour se nourrir. Mais, dût-il se priver, il en réserve une autre, grande ou petite, comme il peut; il la sale ou la fume; il fait, en un mot, des provisions qui d'abord lui assureraient sa subsistance, si le poisson venait à manquer pendant quelque temps, et qui ensuite lui permettent d'employer des journées entières à faire de meilleurs filets, à se bâtir une cabane. Ses provisions s'accumulent sous diverses formes, telles que celle du filet, qui est un outil destiné à rendre de longs services, de la cabane, qui abritera le propriétaire pendant le reste de ses jours. Ce propriétaire s'élève bientôt à une position très supérieure à

celle du chasseur; il devient relativement riche : c'est à l'épargne qu'il doit cet avantage. Non seulement il jouit de plus de commodités pour la vie, mais, ayant plus d'outils et de meilleurs outils, il fait désormais chaque jour une pêche beaucoup plus lucrative que la chasse de son voisin.

Cet exemple est une image des faits qui se reproduisent constamment et sous les formes les plus diverses dans l'état social.

Les deux vertus cardinales de l'économie politique sont le travail et ^épargne, que ton peut nommer le principe créateur et le principe conservateur de la richesse* Il y a quatre états possibles à ce point de vue : 1° Un homme qui ne posséderait ni l'une ni l'autre vertu et qui n'aurait pas un capital dont le revenu, fructueusement placé entre les mains d'un producteur, le ferait vivre, ou une famille qui recueillerait son infirmité et sa vieillesse, serait, au point de vue économique, un être inutile, on pourrait môme dire presque nuisible à la richesse sociale, puisque son existence ne servirait qu'à en diminuer la masse.

2** Un homme qui n'^aurait que le travail sans l'épargne serait pour ainsi dire condamné à rouler le rocher de Sisyphe, c'est-à-dire à recommencer toujours la môme œuvre sans être jamais plus avancé; cependant, grâce surtout au mécanisme de l'échange, une partie des fruits de son travail pourrait être épargnée par d'autres et profiter à la société.

3** Un homme qui s'emploierait seulement à conserver les épargnes antérieurement faites par lui ou par ses parents serait utile à la société, par cela môme qu'il lui assurerait la jouissance continue d'un certain capital.

4<> L'homme le plus utile à lui-même et à ses semblables dans les conditions ordinaires de la vie économique, est celui qui réunit les deux vertus, produisant beaucoup et consommant moins qu'il ne produit. Chacun doit s'appliquer de bonne heure, en contractant l'habitude de l'activité et de l'économie, à devenir un de ces hommes.

Ce qui est désirable pour chaque individu en particulier est indispensable pour les sociétés considérées dans leur ensemble; toute société qui ne réunirait pas le travail et

l'épargne serait infailliblement condamnée à végéter et à dépérir.

26. La propriété. — L'idée de propriété est intimement liée à ridée d'épargne : c'est de Vépargne que vient le plus souvent la propriété.

« Voici mon gibier, dit le chasseur dans l'île' déserte : Je l'ai tué ». « Voici mon poisson, dit le pêcheur : je l'ai pêche. » — «Il est le résultat de mon travail, ajoutent l'un et l'autre, et, par conséquent, il est empreint du cachet de ma personnalité; je puis dire : cette chose est à moi. En effet, je puis la consommer, l'anéantir, comme je puis la conserver. Ce caractère qu'elle a aujourd'hui, elle l'aura encore demain, après-demain et les jours suivants. Je me suis approprié par mon adresse, je veux dire par un genre particulier de travail, un objet de la nature qui n'était à personne. »

Dans une contrée où toute la terre est occupée et où la civilisation est développée, l'appropriation n'est qu'une exception. Mais le cultivateur peut dire : « Ce champ que mon père m'a laissé ou que je loue, je l'ai labouré, ensemencé, moissonné, et j'ai obtenu par mon travail une récolte de blé: ce blé est à moi. » Le tisserand dit au même titre : « Sur le métier que je possède et avec le fil que ma femme a filé, j'ai tissé cette toile : cette toile est à moi. » L'ouvrier dira : « Pour prix de mon travail, j'ai reçu de l'argent, et avec une partie de cet argent j'ai acheté ce vêtement : ce vêtement est à moi. »

Quelle que soit la forme que le travail ait revêtue, filet, cabane, blé, tissu, métaux précieux, le fruit en est toujours au travailleur, si la matière sur laquelle il s'est exercé ou à l'aide de laquelle il a opéré était déjà sienne ou n'était à personne; c'est sa chose propre, sa propriété.

n s'en sert au même titre qu'il se sert de ses facultés personnelles, de sa force physique et de son intelligence, qui, elles aussi, peuvent être supérieures à la force et à l'intelligence de ses voisins, soit par une libéralité de la nature, soit par un effet de la prévoyance de ses parents qui ont soigné son enfance et de sa propre sagesse qui a ménagé, et développé ces facultés par le travail et la réflexion.

Ce propriétaire peut dire : « J'ai payé de ma personne cette propriété, puisque mon travail est une émanation de ma personne, puisque j'ai dépensé ma force et, par conséquent, une partie de ma vie pour la produire ou pour Tacheter. »

On peut définir la propriété le droit d'user et de. disposer des choses; on pourrait ajouter : le droit absolu, s'il n'était et ne devait être limité, dans Tétat social, par le respect du droit des autres membres de la société et par les conditions nécessaires à l'ordre social.

Donc le cachet de la personnalité humaine imprimé par le travail à la matière est la raison première de la propriété.

Si l'on peut user et disposer, on a le droit de disposer en faveur d'autrui comme d'user pour soi-même ; le droit de propriété implique le droit de vendre^ de donner, de léguer, et la transmission investit le nouveau propriétaire de tous les droits du premier.

C'est la conscience de ce droit de possession qui a déterminé le pêcheur à différer la jouissance. S'il n'avait pas eu cette conscience, ou s'il avait su que certaines violences extérieures l'empêcheraient d'user de ce droit, il aurait consommé immédiatement tout le produit de son travail ou ne se serait pas donné la peine d'en conserver le superflu, ou bien encore il n'aurait travaillé que dans la mesure strictement nécessaire pour satisfaire ses besoins immédiats, sans prendre souci d'un lendemain en vue duquel sa prévoyance eût été vaine.

On peut distinguer trois espèces de propriétés :

1<> La propriété pour chaque individu de ses propres facultés, de ses idées, de son activité personnelle, laquelle n'est autre chose que la liberté du travail;

2® La propriété mobilière^ qui est la possession de richesses matérielles, pouvant être déplacées et ayant le plus souvent ce caractère propre de pouvoir être multipliées par le travail ;

3** La propriété immobilière, qui est la possession d'une portion du sol et qui, par conséquent, dans une contrée donnée, est limitée en quantité.

De quelque espèce qu'elle soit, la propriété dérive des rapports naturels d'un être libre et actif avec ses semblables et afec la nature passive, et partant elle peut exister indépendamment des lois humaines.

L'appropriation, tout au moins l'appropriation de certains objets matériels, tels que les aliments, est un fait nécessaire à. la vie de l'homme : c'est en quelque sorte l'embryon de • la propriété.

L'embryon en se développant devient la propriété collective ou la propriété individuelle. Les lois humaines qui régissent la propriété et la protègent, comme elles régissent les rapports du travail et protègent la liberté des personnes, peuvent varier suivant 1 état de civilisation des peuples et les conditions de la politique. Tout en se soumettant au fait universel et nécessaire de l'appropriation de la nature par l'homme, elles peuvent favoriser davantage la propriété patriarcale, la propriété collective de la tribu et de l'Etat ou la propriété individuelle. Elles ont même pu, par une interprétation abusive du principe, étendre le droit de possession jusque sur l'homme et consacrer l'esclavage, en élevant, pour ainsi dire, un droit contre un droit, la propriété contre la liberté dont la propriété elle-même émane.

La propriété a son histoire, comme la liberté et tous les droits de l'homme ont la leur. En consultant cette histoire, on tire les conclusions suivantes :

1® Partout la loi consaa^e la propriété et en règle le droit en exerçant ainsi une grande influence sur la répartition de la richesse; mais le droit de propriété dérive naturellement des rapports économiques de t homme avec 'la matière et est logiquement antérieur à la loi,

2° Le respect deîapropriété est une des conditions et une des causes les plus efficaces de la richesse dans les sociétés.

3^ En règle générale, à mesure qu'une société s'améliore par la richesse, par l'instruction, par les droits civils et politiques, en d'autres termes, à mesure que la personne humaine vaut plus s les lois protègent plus complètement dans leurs diverses manifestations la liberté et la propriété individuelles ; c'e^^i la marche de la civilisation.

On a dit que la propriété avait pour fondement Futile. La proposition ainsi présentée n'est pas précisément exacte, puisque le véritable fondement philosophique de la propriété est dans l'activité libre de la personne humaine qui slncarne en quelque sorte dans la chose appropriée. Mais il est très exact d'affirmer que Vidée de la propriété est liée par des rapports intimes à Vidée d'utilité. En effet, sans épargne, les individus et les sociétés seraient éternellement plongés dans une irrémédiable misère, et, sans le respect de la propriété, il n'y aurait pas ou il y aurait peu d'épargnes : donc la propriété est éminemment utile. Lorsque l'intérêt personnel est vivement sollicité par des mobiles honorables, que les fruits du travail sont assurés entre les mains du travailleur, que la sécurité de la possession est entière, Thomme est plus disposé à épargner, il produit et il accumule davantage, il s'enrichit lui-môme et il contribue à enrichir ceux qui ont avec lui des rapports ; donc, le respect de la propriété individuelle, de quelque nature qu'elle soit, est éminemment utile. Cest là une des harmonies entre le juste et Vutile que le philosophe conçoit dans sa généralité et que l'économiste prouve par l'étude des faits sociaux.

27. Le capital et le fonds de consommatioii. — L'épargne n'est que le premier terme d'une évolution complexe; elle représente l'abstinence, le sacrifice de la jouissance immédiate en vue d'un profit ultérieur ; mais elle ne constitue pas par elle-même le profit. Un avare qui entasserait dans sa cave écus sur écus pendant toute la durée d'une longue existence ne tirerait pour son bien-être réel aucun avantage de ses accumulations successives et priverait momentanément la société des richesses qu'il retirerait de la circulation. Les épargnes^ une fois faites, peuvent être utilisées pour la production^ Qu'est- à-dire employées en instruction^ en ou* tilsj en matières premières, en salaires^ en instruments de production^ afin de former l'homme, de seconder ou de payer son travail : c'est ce qu'on appelle capitaliser.

Toutefois l'expression de capital, sans qualificatif, est ordinairement réservée par les économistes et doit l'être, afin d'éviter la confusion du langage, aux capitaux matériels;

les sommes dépensées pour rinstruction ne figurent pas dans celte catégorie, parce qu'elles sont employées à enrichir le capital intellectuel, lequel se compose de forces productives.

Toutes les épargnes ne sont pas immédiatement capitalisées. Chacun, en pareille matière, est juge de l'opportunité ; l'économie politique se borne à poser comme principe qu'il est bon que le plus d'épargnes possible soient le plus promptement possible capitalisées.

Dans le langage ordinaire, le mot capital a un sens plus large et plus vague, il désigne toute espèce de richesse. Nous ne lui donnerons pas ce sens, parce qu'il est bon de désigner des choses distinctes par des expressions distinctes.

Toute richesse n'est donc pas nécessairement du capital et n'est pas destinée à le devenu*. Les revenus des rentiers ne sont pas des capitaux. Quoique les salaires soient payés par le capital, ils ne sont plus un capital dès qu'ils sont en la possession des ouvriers et que ceux-ci les dépensent pour vivre. Il y a ainsi une grande partie du revenu d'une nation qui forme le fonds de consommation, c'est-à-dire la portion de la richesse dépensée pour Fentretien personnel et pour les consommations de luxe. Certains économistes, employant une expression plus explicite, disent fonds de consommation, de jouissance.

On conçoit qu'une même somme puisse passer d'une catégorie à l'autre ; ainsi, au moment où le patron tire de sa caisse l'argent. pour la paye de ses ouvriers, c'est un capital qu'il donne, et, lorsque l'ouvrier donne cet argent à son boulanger, c'est dans son fonds de consommation qu'il puise.

Dans quelques cas, relativement rares, le capital peut avoir une autre origine qu'un produit du travail humain. C'est ce qui a lieu quand, par droit d'accession, une bande de terre s'ajoute à la propriété d'un riverain, ou quand, dans une contrée inhabitée, le premier occupant ensemence un champ.

Pour qu'il y ait capital, il faut trois conditions ;

1» Un produit ou une chose matérielle appropriée par l'homme ;

2o \J épargne de ce produit;

S'^Uemploi en vue (Tune production ou, suivant un terme fréquemment employé, en vue de la reproduction, puisqu'il s'agit presque toujours d'un produit destiné à être consommé pour créer un produit nouveau.

Les deux premières sont les conditions préalables : d'elles dépend l'abondance ou la rareté du capital. Si l'on produit peu, il sera de toute impossibilité qu'il y ait beaucoup d6 capital; d'autre part, si^ tout en produisant beaucoup, on épargne peu, on sera encore réduit à n'avoir pas beaucoup de capital; car production, épargne, consommation, capitid sont des termes liés entre eux par des rapports étroits.

La somme totale des capitaux d'une nation se compose de toutes les épargnes accumulées antérieurement et qui, n'ayant pas été encore détruites par l'usage ou par le temps, sont utilisées ou propres à être utilisées présentement. Quand le corps social est dans l'état de santé, c'est-à-dire quand la société n'est pas sous le coup d'une crise passagère ou dans une période de décadence, à cette somme totale des capitaux préexistants, conservés ou renouvelés, s'ajoute annuellement la somme des capitaux formés dans Tannée. Cette dernière pro\ient de Vépargne de Vannée^ laquelle est égale à f ea:cédent de la production sur la consommation improduC" tive. Si Ton a beaucoup produit et beaucoup consommé, l'excédent est faible et peut être nul ; si l'on a beaucoup produit et beaucoup épargné, l'excèdent est considérable.

Il peut arriver qu'on n'épargne pas du tout et qu'on consomme plus qu'on n'a produit dans l'année; alors le corps social n'est pas en état de santé, et la nation est obligée pour subsister de commencer une portion des capitaux antérieurement formés.

Les capitaux, comme la propriété qui les fournit, peuvent être distingués en mobiliers et immobiliers. Considérés en eux-mêmes, ils se présentent sous deux aspects principaux : celui de capital fixe, lorsqu'ils sont immobilisés dans les bâtiments, les machines d'une manufacture ou d'une autre manière, celui de capital circulant^ lorsqu'ils sont sous forme de numéraire, de matières premières, de produits fabriqués.

28. Le renouvellement dn capital. — La troisième condition, remploi, est celle qui caractérise essentiellement le capital. Toute épargne, qu'elle soit sous forme de produit ou d'argent, lorsqu'elle est appliquée à la production, devient par là même capital. Elle peut être appliquée sous des formes très diverses. Cependant tous les capitaux ont comme trait commun d'être des avances à la production et, partant, de devoir être récupérés^ immédiatement et en totalité ^ ou peu à peu et par parties y sur le produit qu'ils servent à créer.

Quand on parle des capitaux accumulés, il ne faut pas se les figurer comme un monceau de richesses entassées, soigneusement mis en réserve, à l'abri de tout péril et de toute cause de destruction, et grossi d'année en année par une nouvelle addition de capitaux, comme le serait une pyramide d'Egypte à laquelle chaque génération superposerait successivement une assise de pierres. Ancien ou récent, le capital est toujours en activité , et cela par essence, puisque la richesse épargnée ne devient capital qu'autant qu'elle est employée. Les capitaux ne sont productifs qu'à condition d'être consommés.

Des capitaux que nous possédons aujourd'hui, lesquels nous viennent de nos pères? A l'exception des grands monuments qui sont demeurés à travers les âges et des travaux d'utilité puhlique, jetées, ports, routes, constructions, qui datent aussi quelquefois de loin, mais qui ne sont en état de servir que grâce à de fréquentes réparations, c'est-à-dire à des apports de capitaux faits par les générations successives, nous serions bien embarrassés de le dire. Les capitaux de nos pères ont été consommés pour créer des produits qui, devenant capitaux à leur tour, ont été consommés euxmêmes pour donner naissance à de nouveaux produits. C'est un renouvellement perpétuel et une chaîne sans fin.

Voici une machine à vapeur : c'est du capital. Comment a-t-elle été construite? A Paide d'un capital qui a payé les salaires, le fer et les autres matériaux. Ce capital lui-même, d'où venait-il? Peut-être d'un propriétaire qui l'avait prêté à l'usine et qui l'avait formé par des épargnes faites %\« ^^^

récoltes annuelles. Comment avait-il pu faire ces épargnes? Sans cloute parce qu*il était laborieux et vigilant ; mais aussi parce qu'il avait un bon outillage, acheté avec les capitaux que lui avaient légués ses pères, et des terres assainies et amendées par les travaux de plusieurs générations, c'est-àdire par du capital incorporé dans le sol.

Nous récoltons 100 millions d'hectolitres de froment. Estce une pure création tirée du néant par le travail des cultivateurs durant une année? Non certes. Ces cent millions n'existent que parce qu'il existait un capital, un peu moindie, il faut l'espérer, mais considérable cependant, qui a été employé en engrais, en semences, en nourriture et entretien de journaliers, en outils, en animaux de travail et qui était lui-même récemment né de la transformation de capitaux antérieurs. On en dirait autant des 17 millions de tonnes de houille que nous extrayons, des centaines de millions de mètres de tissus que nous fabriquons, et de tous les produits de notre agriculture et de notre industrie.

« Si le capital existant, a dit John Stuart Mill, se transmet (Tannée en année, de siècle en siècle, ce n'est pas par sa conservation, mais par sa reproduction perpétuelle , L'accroissement du capital est semblable à l'accroissement de la population. Tout individu qui naît meurt bientôt; mais le nombre de ceux qui naissent dans l'année excède le nom^ bre de ceux qui meurent, »

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