Les chances de la fortune. — En disant < à chacun
selon ses œuvres, > nous n'entendons pas que la fortune soit
la mesure du mérite des hommes, ni même, au point de vue purement économique, Téquivalent du travail et de Tintelli-^ gence dépensés pair chacun. La nature ne fait pas tous les êtres égaux; les uns naissent beaux et vigoureux, les autres laids et chétifs. Les conditions sociales ne les mettent pas davantage au même niveau; les uns sont élevés dans la richesse, d'autres dans la pauvreté ; tels ont l'intelligence vive et tels autres ont l'esprit lourd ou faux. Deux hommes peuvent entrer ensemble dans la carrière de la vie avec des qualités et des ressources égales et cependant rencontrer, chemin faisant, une suite de circonstances favorables ou d'obstacles imprévus qui, bien que le premier n'ait pas plus de mérite que le second, finit par le conduire à une grande fortune, tandis que son compagnon végète dans la médiocrité. Un homme voit ses affaires prospérer par son travail, mais des chagrins de famille empoisonnent son bonheur. Ces inégalités sont la condition même de l'humanité et de la vie sociale. Elles peuvent faire gémir parfois le moraliste compatissant à des misères imméritées, mais elles ne sauraient être imputées à l'économie politique.
Celle-ci étudie les faits et constate les lois qui régissent les phénomènes de richesse et donne des conseils favorables à la production et au bon emploi des biens ; mais elle n'affecte pas le rôle de redresseur des torts de la destinée et de réformateur du genre humain.
Elle considère la liberté du travail comme un droit et comme un mode d'organisation sociale propice à la richesse, et elle montre que, dans les sociétés où les institutions gênent cette liberté par des castes, par des ordres de personnes ou des corporations privilégiées, par des restrictions à la production ou à la transmission des biens, les individus sont arrêtés dans le déploiement de leur activité et peuvent moins facilement que dans les sociétés libres produire des œuvres économiques en rapport avec leur intelligence et obtenir une rémunération proportionnelle à leurs œuvres.
Au contraire, dans les sociétés fondées sur le principe de la liberté du travail, chacun peut s'élever par son activité aussi haut que son énei^e le portera, dans quelque direction
qu'elle le conduise, et les exemples abondent d'hommes qui montent, à chaque génération, des degrés inférieurs jusque vers les sommets, comme les exemples d'hommes qui, étant nés dans la région de la fortune, retombent par leur inertie ou par leurs vices dans les bas-fonds.
Les voies sont ouvertes ; chacun est libre de s'y engager et de cueillir au passage les fruits auxquels il a droit ; c'est en ce sens qu'on peut dire < à chacun selon ses œuvres ». Mais il est probable que le cavalier y avancera plus que le piéton, le piéton plus que le cul-de-jatte et que celui qui aura un beau temps cheminera plus commodément et plus vite que celui qui sera assailli par l'orage ou par la neige.
1*70. La lutte contre la misère. — Les efforts que font
les hommes pour améliorer l'état économique diminuent la misère, mais ne la suppriment pas. Chaque génération, bien qu'aidée par le legs de capital matériel et de capital intellectuel que lui ont transmis les générations précédentes, est tenue de vivre de sa propre industrie. Or, dans aucune génération, on ne saurait supprimer l'inégalité des forces acquises, c'est-à-dire de la richesse, sans un bouleversement inique, fatal à la richesse même et condamné à ne produire qu'une égalité très éphémère, et d'aucune génération on ne saurait extirper le vice et l'inégalité des intelligences sans une réforme radicale de la nature humaine qu'il n'est pas donné à l'homme d'opérer. Le progrès tend à diminuer certaines inégalités en mettant à la portée d'un plus grand nombre les moyens de s'élever, grâce à une instruction plus largement répandue et grâce au capital qui se communique d'autant plus aisément qu'il est plus abondant; mais il ne saurait abolir entièrement certaines causes permanentes d'inégalité. En présence de cette misère, F économie politique démontre que r expansion la plus large des forces productives^ en produisant l'accroissement de la richesse^ est le meilleur moyen d'obtenir la diminution du mal. Elle constate, en consultant les faits contemporains et l'histoire, que les sociétés dans lesquelles se rencontrent les plus grandes inégalités permanentes de fortune sont, en général, celles où la liberté et l'industrie sont peu développées, comme les sociétés antiques
constituées avec des maîtres et des esclaves, les sociétés féodales constituées avec des seigneurs et des serfs, certaines sociétés orientales fondées sur le despotisme, et que les so^ ciétés ou il y a, en général^ le plus d'égalité dans les fortunes et surtout le plus d'accès à la fortune sont celles oh il y a le plus de liberté^ d'instruction et de capital^ celles ou la classe moyenne est relativement nomhi^euse et ou toutes les carrières sont ouvertes à toutes les activités.
Les doctrines socialistes, vivement émues par cette misère, proposent des remèdes qui ne feraient le plus souvent que l'aggraver, lorsqu'elles affaiblissent le ressort de Tactivité en amoindrissant le rôle de la liberté et de la responsabilité individuelles, et qu'elles prétendent attribuer à l'État le droit de faire une répartilion factice de la richesse.
1 Vf. Le résamé de rœuirre économique. — En face de la
nature est placérhomme, être intelligent etlibre. Pour vivre, il faut qu'il consomme; pour consommer, il faut nécessairement qu'il produise et presque toujours qu'il échange. C'est pourquoi l'homme pratique le travail et ce travail est d'autant plus fructueux que l'homme a préalablement exercé une action plus grande sur lui-même, sur la nature et sur la société.
Son action sur lui-même consiste à acquérir la science^ à développer son activité et ses qualités intellectuelles et morales, au premier rang desquelles se place la vertu de l'épargne.
Son action sur la nature consiste à discipliner les forces naturelles et à accumuler, sous forme de capital, les produits qu'il tire de la matière.
Son action sociale consiste surtout à assurer aux activités individuelles la sécurité la plus complète et la liberté la plus large possible, aux richesses la circulation la plus facile, à seconder le développement des forces productives et à procurer assistance aux plus faibles et aux plus malheureux.
Les résultats sont ordinairement faibles au début des sociétés. Mais, à mesure que la civilisation grandit et que les forces productives s'accroissent^ que l'organisation industrielle et sociale se perfectionne et que le gouvernement est meilleur, ils deviennent plus considérables, et la richesse augmente. Alors la nature est plus complètement assujettie
et l'homme en tire, avec plus de facilité et en plus grande abondance^ les produits qui servent à la satisfaction de ses besoins.
Ce n'est pas qu'il acquière par là le droit ni le moyen d'être oisif. Car, d'un côté, l'abondance est due en partie à un déploiement plus grand d'activité ; d'un autre côté, les besoins croissent avec les moyens de satisfaction. Mais, à mesure qu'une société est moins entièrement absorbée par le service des besoins rudimentaires du corps, elle consacre une plus grande portion de ses forces à la satisfaction des besoins moraux et intellectuels ; par là elle s'améliore. A mesure que la somme totale de la richesse s'accroît, non seulement les jouissances augmentent dans les rangs supérieurs et moyens, mais les privations diminuent dans les rangs inférieurs : par là encore elle s'améliore.
C'est ainsi que l'œuvre économique sert à la fois le déveveloppement matériel et le développement moral des sociétés. Dans la partie de l'œuvre qui concerne la production et la circulation, travail, intelligence, capital, direction imprimée aux forces de la nature, tout part de l'homme et, dans la partie qui concerne la consommation, tout retourne à r homme.
Aussi pouvons-nous répéter en terminant que, pour obtenir de bons résultats économiques dans une société, il importe de rendre, autant que possible, les individus énergiques au trs^ail, instruits et intelligents, moraux et surtout capables d'épargne, et de constituer une bonne organisation sociale et industrielle, propre à favoriser le développement des forces productives, V ordre et l'essor de la liberté,
RÉSUMÉS
L'humanité subsiste par la richesse. — Plus il y a de richesse, plus la population peut s'accroître et vivre dans le bien-être,
La richesse est une puissance : elle impose des devoirs à ceux qui la possèdent.
L'homme doit vivre de son fonds ou du fonds d'autrui. — Le travailleur et le rentier ont des moyens
d'existence légitimes qui servent à la fois l'intérêt privé et rintérêt public. — Le principe de la liberté du travail est conforme à l'idée de justice.
L'aumône irréfléchie peut être nuisible à l'intérêt public; l'assistance bien faite peut servir l'intérêt public. — Le vol et la fraude sont funestes à l'intérêt public comme à l'intérêt privé. — Entre l'intérêt public et les intérêts privés légitimes, il y a solidaiûté et harmonie.
L'activité, dirigée par l'intelligence, et la prévoyance sont les principales qualités nécessaires aux producteurs et sont avec la science et le capital, les plus efficaces pour la production. — C'est pourquoi l'économie politique conclut au développement le plus complet de la valeur intrinsèque de l'homme, c'est-à-dire à la formation de son activité, de son intelligence, de sa moralité, de sa liberté.
Il est juste de faire la responsabilité proportionnelle à la liberté : c'est un moyen de faire régner la justice dans les intérêts matériels.
Dans l'intérêt général, il n'y a jamais trop de forces productives.
Tout par le travail et par V épargne : à chacun selon ses œuvres. ^
L'économie politique prouve que l'expansion des forces productives est le meilleur moyen d'obtenir la diminution de* la misère en produisant l'accroissement de la richesse. — Les sociétés où il y a, en général, le plus d'égalité dans les fortunes et le plus d'accès à la fortune sont celles où il y a le plus de liberté, d'instruction et de capital, celles où la classe moyenne est relativement nombreuse et où toutes les carrières sont ouvertes à toutes les activités.