‹ Précis d'économie politique [microform]Chapitre 25 sur 47 · Des causes des variations de la valeur. — Pour · texte numérisé non relu

Des causes des variations de la valeur. — Pour

être un rapport essentiellement vaiiable, la valeur n’obéit pas moins à des lois. Nous venons déjà de voir comment elle est limitée par l’utdité, la rareté et le travail; elle est beaucoup plus étroitement circonscrite encore par la loi de l'offre et de la demande, qui est son principal régulateur.

1 Examinons d abord, ainsi que l’a fait clairement John Stuart Mill, le cas des monopoles. Que valait Tunique biscuit que le naufragé consentait à céder à ses neuf compagnons d infortune? La vie étant en jeu, le sacrifice que consentaient à faire les acheteurs n’avait pas de limite. Les plus pauvres n’y pouvaient donc prétendre, puisque les riches offraient plus qu’eux, et un seul, le plus riche de tous, devait 1 obtenir, en donnant un peu plus que la somme que le second en richesse pouvait offrir.

C’est ce qui se passe en réalité dans les enchères. Voici en vente un tableau de Rubens : c’est un chef-d’œuvre unique en son genre. Qui I aura? Tout le monde le voudrait; mais

l’échange et la valeur

ceux qui ne sont pas très riches savent qu’ils ne peuvent pas élever leurs visées assez haut, et ils n’entrent même pas en lice. Dix personnes en offrent 100 000 francs; les enchères portent le prix à 150 000 francs : huit prétendants tiennent encore; à 200 000 francs, cinq tiennent toujours; à 300 000, il n’y a plus que deux rivaux; mais Tun d'eux est à la limile du sacrifice qu’il veut faire, et une surenchère de 5000 francs suffit pour livrer le tableau au dernier prétendant, demeuré seul sur ce champ de bataille ou, pour reprendre une comparaison déjà employée, émergeant seul au-dessus de la marée montante du prix. La valeur d'un objet unique est fixée au point où, par les surenchères successives, tous les prétendants, moins un, ont été éliminés.

Seulement, dans l’exemple du biscuit où il s’agissait de la vie, le sacrifice n’avait pas de limite. Il en a une dans l’exemple du tableau; cette limite se trouve dans le nombre mô ne des amateurs, qui est d’autant moindre que l’objet est moins utile à l’existence ou moins recherché. G’esI ce que des faits journaliers démontrent. Que les noisettes viennent à manquer, beaucoup se passeront de noisettes cette année-là, la valeur de celles qui se vendront sur le marché n’en sera pas accrue de beaucoup. Qu’un produit nécessaire, comme le blé, le sucre, la laine, vienne à manquer, c’est une tout autre affaire. Il fallait 120 millions d’hectolitres de blé pour nourrir la nation française; la récolte n’en a donné que 90. Voilà donc — en supposant qu’on ne puisse pas en faire venir de l’étranger — le quart des habitants réduits à mourir de faim ou la moitié à ne manger pendant toute Tannée qu’une demi-ration. On ne se résigne aisément ni à Tune ni à l’autre de ces deux extrémités. On se dispute la précieuse et trop rare denrée, dont la valeur s'élève, non pas dans la proportion du manquement, mais dans une progression plus rapide, causée par la crainte et l’empressement des acheteurs.

2° Le second cas est celui de la concurrence illimitée. Sous ce régime, le produit peut être multiplié d’une manière à peu près indéfinie, sans que la production de la cent millième unité coûte plus que la production de la première : par exemple, le tissage d’un mètre de calicot, en supposant que

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PRÉCIS d’économie politique

le prix du coton brut ne varie pas, ou la fabrication de la poterie commune, dont la matière première, Targile, est si abondante. Lorsque la marchandise peut être midtipliée sans accroissement des frais de production — ce quia lieu pour beaucoup de produits manufacturés, — l’offre, c’est-àdire ta production, cherche à deviner et à solliciter la'demande; la demande se règle elle-même sur la valeur; la valeur se règle sur le coût moyen de production. En d’autres termes, les fabricants, par une vue juste de leurs intérêts et contrairement au premier mouvement qui les porterait à demander cher, sont amenés par la concurrence à vendre au meilleur marché possible, de manière à ne pas se laisser enlever la clientèle. Dans ce cas, le travail — ajoutons le travail productif — devient (avec les matières employées et les frais généraux) la mesure de la valeur de la marchandise.

3® 11 y a un troisième cas., celui où la production ne peut augmenter qu’avec une augmentation progressive des frais de production. C’est ce qui a lieu pour l3eaucoup de produits naturels. Si la demande s’accroît, on peut faire rendre à une surface donnée de terrain une fois et demie plus de substances alimentaires ; mais — en supposant que les procédés scientifiques demeurent stationnaires — il faudra peutêtre employer, en façons et en engrais, deux fois plus de capitaux. Tous les champs n’en auront naturellement pas exigé autant: cependant les produits auront-ils une valeur différente suivant la somme de travail dépensé sur le champ d’où ils seront sortis? Non. Sur le marché, on ne connaît que la qualité du produit, on ne s’inquiète pas des moyens de production. Si l’on a besoin de consommer 120 millions d’hectolitres, le dernier million est demandé et enlevé, aussi bien que le premier, dans le cours de l’année. Il faut donc que la consommation paye ce dernier million pour le moins au prix de son coût de production, soit, par hypothèse, 16 francs l’hectolilre, pour qu’on con.sen'c à le produire régulièrement chaque année. Or les autres producteurs, qui ont obtenu leur blé avec moins d’efforts, soit à raison de 14 francs, mais qui savent que la consommation est disposée à consentir au sacrifice nécessaii-e de 16 francs, se gardent

l’écdange et la valeur

bien de céder leur denrée à meilleur marché : et seize lianes deviennent le prix normal du marché. Lorsque la marchandise très demandée ne peut être produite en quantité croissante que par un travail plus coûteux, la valeur se règle sur le coût de production le plus élevé : de là le phénomène de la rente que nous avons déjà expliqué (voir § 49).

En somme, pour que la valeur se produise, il faut deux conditions : un objet désirable (utilité) et désiré, et l’impossibilité de se procurer cet objet sans effort (rareté et travail). A chacun de voir s’il aime mieux satisfaire son désir ou ne pas faire l’elfort, s'épargner la peine d'une privation ou la peine d'un sacrifice (travail ou argent) (voir § 6).

“ïo. La distinction entre vateur et ricîiesse. ^ — A faire

de la valeur le pivot de toute l’économie politique il y a un grave inconvénient. On peut être porté à conclure que. la richesse d’un nays se compose de l’ensemble des valeurs que ce pays possède et à préconiser la valeur : vue incomplète contre laquelle il faut être en garde. L’ulilile objective est une qualité positive, éminemment désirable on ne saurait jamais avoir trop de choses utiles. La rareté^ au contraire, qualité négative, est un mal que les efforts du travail tendent à combattre. La valeur a quelques-uns des défauts de la rareté, à laquelle elle est liée. Autrefois en France, quand la récolte était d’un quart inférieure au rendement ordinaire, que l’importation ne comblait pas le déficit et que le prix de l’hectolitre doublait, la valeur totale du blé, représentée par 1 dans les années normales, s’élevait à 1 1/2. Était-ce un bien, et la nation en était-elle plus riche? Évidemment non. Quand, par suite d’une invention, un produit manufacturé peut être obtenu avec moins de travail ou avec une consommation moindre de matières, la concurrence, qui tend à ramener toute chose vers la limite du coût de production, ne tarde pas à en réduire la valeur. Et pourtant n’est-ce pas là un bien ! Quand le commerce, apportant en beaucoup plus grande quantité certains produits sur le marché, détermine une abondance d’approvisionnement et une baisse de prix, doiton nécessairement s’affliger d’un supplément de richesse?

Le progrès de la science appliquée à la fabrication ou au

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transport des produits tend, précisément, à réduire sans cesse , le coût de production et, comme conséquence, la valeur des marchandises. Si cette réduction n’est pas plus apparente, c’est souvent parce qu’elle est très générale. En effet, si elle avait lieu sur une seule espèce de marchandises, deux unités de cette espèce ne vaudraient bientôt plus qu’une unité des autres espèces; mais si, en môme temps et dans la même mesure, elle avait lieu aussi sur les autres espèces (mais non sur les salaires, profits et revenus), une unité continuerait à s’échanger contre une autre unité. La valeur, c'està-dire le rapport résultant de l'échange, ne serait nullement modifiée; néanmoins, les hahilants du pays, pouvant se procurer plus de jouissances avec une même quantité de travail, seraient plus riches.

En généralisant cette observation, on arrive à comprendre une comparaison géométrique par laquelle un économiste américain, Carey, figurait ingénieusement le progrès industriel (voir la figure cijointe). Il faisait un angle : un des deux côtés (AB) représentant la nature, c’està-dire les forces et la matière, l’autre (AG) représentant le produit façonné par l’industrie humaine, apporté sur le marché par le commerce et prêt à être consommé; l’écartement des deux lignes mesurait l’effort nécessaire pour mettre la nature tà la portée de la consommation.

Dans les temps barbares, l’écart est très grand, comme on le voit par la ligne d : ce qui signifie qu’il faut beaucoup d’efforts et de travail pour obtenir la transformation des matériaux de la nature en produits propres à satisfaire des besoins. Si ce grand effort est nécessaire pour l’ensemble de la production, c’est la preuve que la civilisation économique est peu avancée ; s’il porte seulement sur tel produit particulier, ce produit pour la fabrication duquel on a dépensé beaucoup d’efforts a une grande valeur relativement à d’autres produits qui auront exigé moins d’efforts et cependant

l’Échange et la valeur 183

il ne représente peut-être qu’une somme peu considérable d’utilité. Quand l’humanité s’élève en civilisation et que les procédés industriels se perfectionnent, il faut moins d’efforts pour obtenir le même résultat, qu’il s’agisse de l’ensemble (le la production ou de la création de tel produit particulier : l’écart (ligne e) diminue. Il en faut moins encore quand le niveau de la civilisation économique s’élève jusqu’à la ligne f. Enfin, si l’humanité montait jusqu’en A, au sommet où les deux lignes se confondent, c’est que l’effort serait devenu nul; la matière se plierait d’elle-même instantanément à la satisfaction de tous nos besoins : ce serait un pays de Cocagne.

Pays de chimères sans doute : atteindre cet idéal est absolument .impossible à l’humanité. Mais le progrès consiste à s’en rapprocher, et nous avons montré, en traitant de l’in telligence et du capital et en expliquant le paradoxe économique (voir § 19), comment on s’en rapprochait. Il s’ensuit qu’il tend à diminuer la valeur de chaque objet en particulier. Un progrès de ce genre n’empêcherait cependant pas que la somme totale des valeurs qu’enregistrerait un inventaire général des richesses d’une nation dans le même temps où se produisait celle diminution, ne se fût accrue par la multiplication des biens.

96. Le prix. — Le prix n’est autre chose que l'expression de la valeur dune marchandise en monnaie.

Puisque la valeur est le rapport qui s’établit par l’échange entre deux ou plusieurs marchandises, on peut l’exprimer comme on veut. On peut dire, par exemple : le lièvre vaut douze soles; le lièvre vaut un tiers d’hectolitre de blé. Mais une telle diversité de mesures causerait une confusion inextricable. Pour s’entendre, il a fallu nécessairenient que les hommes, dans un même pays, prissent un môme terme de comparaison, ici telle mesure du blé, là un bœuf. De b )iine heure, dans la plupart des pays, la supériorité qu’ont les métaux précieux pour servir de terme commun de comparaison a été reconnue, et la monnaie a été créée.

On a fabriqué des disques de métal auxquels on a donné certains noms particuliers. Ils ont constitué la monnaie, la-

quelle est un produit, obéissant, comme les autres produits, aux lois générales de l’échange. On ne l’obtient qu’en livrant un autre produit qui en soit l’équivalent. Le lièvre est sur le marché. « Combien? — Six francs. » Je l’achète et je dis : « Ce lièvre vaut six francs, ou six francs sont le prix de ce lièvre. » Je pourrais dire de même : « Six francs valent un lièvre. ® « Combien les soles? — Cinquante centimes ou six francs la douzaine. » « Combien l’hectolitre de blé? — Dix-huit francs » (quand il est cher). On a désormais un terme de comparaison, disons un dénominateur commun de toutes les valeurs : la monnaie^ laquelle sert en effet à exprimer la valeur des choses.

mentales de la valeur. — La valeur est le rapport de quantité qui s’établit par l’échange entre deux produits

La loi de l’offre et de la demande en

ulateur.

ou services. — est le principal reg

La valeur d’un objet unique est fixée au point où,

par les surenchères successives, tous les prétendants,

moins un, ont été éliminés.

La valeur d’une marchandise devenue rare s’élève non dans la proportion du manquement, mais dans une progression plus rapide : c’est le cas des monopoles.

Lorsque la marchandise peut être multipliée sans accroissement des frais de production, la valeur se règle sur le coût moyen de production . c est le cas de la concurrence illimitée.

Lorsque la production ne peut augmenter qu’avec une augmentation progressive des frais de production, la valeur se règle sur le coût de production le plus élevé : c’est le cas qui donne lieu à la rente.

La rareté est un mal ; on ne saurait jamais avoir trop

de choses utiles.

Si les produits de tout genre augmentaient en même temps d’une quantité égale et par un effort égal, leur valeur ne serait nullement modifiée ; néanmoins les habitants du pays seraient plus riches.

Le prix est l’expression de la valeur d’une marchandise en monnaie.

RESUME

La production et la consommation étant le principe et la fin de l’évolution économique, l’échange est la phase intermédiaire.

L’échange a diverses manières d’être : produit contre produit équivalent, travail contre produit, possession d’un produit contre jouissance temporaire d’une autre marchandise, produit contre ser\1ce. — De toute manière, les services s' échangent contre des services.

La richesse peut être répartie en vertu de l’autorité. — Dans l’échange, elle est distribuée en vertu de la liberté, conformément à la loi de l’offre et de la demande.

L'offre détermine la demande. — Dans le cas de monopole, l’offre restreint la demande par l’élévation du prix; dans le cas de concurrence (actuelle ou virtuelle), l’offre étend la demande par l’abaissement du prix. — La demande s’accroît en général daiis une progression plus rapide que la diminution du prix de la marcliandise offerte.

Utilité, rareté, travail sont les trois conditions fonda-

Sommaire. — 77. La nature et le rôle de la monnaie lilês des métaux précieux comme monnaie. — 79. I

— 80. La monnaie divisionnaire. — 81, Les systèmes monétaires. —

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