L. B, — ÉcoN. PoL
pour but et pour effet de rendre plus intime, plus méthodique et plus consciente la collaboration de l'homme ^vec la nature.
Répartition inégale des dons de la nature, i Les biens et les forces de la nature ne sont pas répa | dus d'une façon uniforme et égale sur toute la surfa } du monde.
Au simple point de vue de la production alimentaire, tous lés sols ne sont pas également fertiles : les sables de la Poméranie sont inférieurs en fécondité agricole aux riches vallées de la Loire ou du Rhône; les steppes de l'Asie centrale le sont, môme avant tout travail humain, aux prairies des bords de la Seine. Dans l'enceinte d'un môme pays, les montagnes de la Lozère et du Cantal sont loin de valoir les plaines de la Flandre ou la Limagne d'Auvergne.
Ce n'est pas seulement sous le rapport de la fécondité du sol, c'est par d'autres traits importants que la nature est, suivant les pays, inégale et diverse.
De tout temps on a attribué une influence décisive sur la civilisation à l'aspect des lieux, au ^enre des productions du sol, à la conûguration géographique et au climat.
La disposition des lieux prépare des vocations natu-i Telles, chez les peuples comme chez les hommes ; elle dispose à certains genres de travaux. Elle fait les Phéni-< ciens, les Carthaginois, les Grecs, les Vénitiens, les ijaollandais, les Anglais, des peuples de navigateurs et de commerçants, ce que ne pouvaient ôtre, à un haut degré du moins, ni les Scythes, ni les Parthes, ni les Russes, qui habitaient on qui habitent encore des con tinents compactes, sans accès facile aux mers, sans réseau bien relié de cours d'eau.
On a beaucoup disserté sur le climat et la manière
dont il affecte l'organisme humain. Il est certain que l'excès et surtout la continuité de la chaleur oppriment le corps et l'esprit; que l'immensité des obstacles dans les pays tropicaux, tels que les tremblements de terre, les cyclones, découragent la volonté humaine et éloignent l'homme de la prévoyance. Il est dér#?ontré aussi par toute l'histoire que l'abondance et la spontanéité des produits naturels presque sans travail humain et la satisfaction facile des besoins élémentaires, comme ceux de la nourriture, de l'abri et du vêtement, émoussent chez l'homme, dans les climats des tropiques, le goût de l'activité et le talent d'invention.
Toutes ces remarques ne sont pas nouvelles, mais on en peut tirer des conséquences économiques impoi^ tantes.
Nous n'utilisons pas seulement dans la nature les produits ou les propriétés qui peuvent servir à la satisfaction directe et immédiate de nos besoins, comme les plantes, la chaleur du soleil, la tiédeur de l'atmosphère; nous nous servons encore des propriétés de la nature qui permettent d'employer la nature elle-même comme instrument dans nos travaux
Or, l'abondance presque spontanée des objets directement utiles à l'homme engourdit plutôt son corps et émousse son esprit. Au contraire, l'abondance des dernières propriétés naturelles, celles qui ne servent que d'une manière détournée à lasa >tisfaction des besoins de l'homme et après certains efforts de sa part, comme les mines de fer, de houille, les cours d'eau qui se prêtent au commerce, à l'irrigation, à l'emploi comme force motrice, l'abondance de cette seconde catégorie de propriétés naturelles est au plus haut degré favorable à l'essor de l'énergie et de la prévoyance humaines.
Les contrées septentrionales et les contrées tem«
pérées, moins bien pourvues de produits immédiatement utilisables, le sont mieux de ces matériaux ou de ces forces que la nature ne prodigue ni ne donne, mais qu'elle cède seulement aux efforts humains. De là le secret de la grandeur, lentement acquise, par les peuples situés dans les pays septentrionaux ou tempérés.
Il est des contrées où une civilisation très perfectionnée ne semble guère pouvoir se développer spontanément; il faut qu'elle y soit importée du dehors. L'espri de l'homme, en effet, engourdi par le climat et étouffé en quelque sorte, par l'abondance des produits naturels n'y serait pas porté à toutes les inventions, toute la prévoyance, toute l'accumulation du capital nécessaires pour avancer beaucoup en civilisation. La colonisation a précisément pour objet d'apporter les arts et les capitaux des peuples les plus actifs dans ces contrées où, par des conditions physiques à la longue défavorables, sous l'apparence d'une prodigalité de la nature, la civilisation perfectionnée n'aurait pu spontanément se développer et s'épanouir.
Les biens de la nature ne sont pas tous des biens communs à tous les hommes ni des biens gratuits dont l'usage n'exige aucun prix.
On dit, par exemple, que la mer et les cours d'eau sont communs à tout le genre humain, cela est faux. Il y a des pays qui possèdent une grande étendue de côtes relativement à l'ensemble du territoire, où peu d'endroits sont loin de la mer. Il est d'autres contrées qui constituent des continents énormes, compactes, massifs, où presque tous les points sont très éloignés de la mer, et où les mers qui les bordent, sur quelques points, sont fermées par les glaces à la navigation peni^ant une grande partie de l'année.
Les premiers pays ont une supériorité économique
LA NATURE ET LES FORCES NATURELLES. ti
naturelle sur les derniers ; la civilisation y naîtra plus tôt ; l'industrie de la pêche s'y développera; le commerce y prendra de l'essor; les transports des marchandises et des personnes y seront plus faciles et moins coûteux.
Ces avantages atteignent le point culminant là où le pays est une île oblongue, la Grande-Bretagne, Cuba, Java, le Japon. Il est clair que c'est là une supériorité économique qui se traduit en avantages pécuniaires pour la nation qui la possède. Dans ces contrées le travail de l'homme à égalité d'efforts peut être plus productif; les frais généraux de la production, notamment ceux des transports, sont moins élevés ; les capitaux, toutes autres circonstances restant égales, peuvent y être plus rémunérateurs. Dans ces pays privilégiés de la nature, on peut, sur une étendue donnée de territoire, entretenir un plus grand nombre d'hommes, ou assurer à une population de densité ordinaire une plus large aisance, par l'élévation des salaires et des profits. •
A défaut d'une situation insulaire et de la proximité de la mer pour tous les points du pays, une contrée peut posséder un réseau fluvial naturellement bien constitué, de grands cours d'eau navigables sans travail ou avec peu de travaux jusqu'à une partie assez éloignée de leur embouchure, voisins en outre les uns des autres, de sorte qu'il soit aisé de les rattacher par des canaux. La Chine, les États-Unis, même la France, sont dans ces conditions avantageuses. C'est pour eux une supériorité incontestable sur la partie de l'Amérique du Sud qui est au-dessus de l'Amazone et aussi sur la généralité du continent africain, sur certaines contrées d'Europe, comme l'Espagne et la Russie.
Ces avantages naturels ont pour le pays qui les possède une valeur économique. Ils équivalent à une sorte de capital qu'ils ont. été dispensés de former ou d'accu-
muler eux-mêmes ; à défaut de ces fleuves, en effet, se rapprochant les uns des autres, il leur aurait fallu faire f^eaucoup de routes et de chemins qui auraient exigé d'eux beaucoup de dépenses, des emprunts et des impôts.
En dehors de la qualité même du sol, puis de sa configuration et du climat, la part de la nature dans la production se manifeste encore dans le sous-sol.
C'est une idée inexacte que de rapporter simplement Ja population d'un pays à l'étendue du territoire. Quand on dit, par exemple, que la Belgique possède 200 habi tants par kilomètre carré, l'Angleterre 106, la France 71 et l'Espagne 34, on ne se place qu'à un point de vue borné et insuffisant. Grâce à la facilité d'échanger les produits, une nation ne vit pas seulement de son sol, mais aussi de son sous-sol, c'est-à-dire des gisements de charbon, des carrières diverses, des mines métalliques, des sources de pétrole qu'elle possède. Il y a deux Belgique, il y a deux Angleterre ; la Belgique qui est éclairée par le soleil et la Belgique inférieure, celle des mines, celle du sous-sol; il en est de même pour l'Angleterre. La France ne possède des gisements houil 1ers ou miniers que dans une beaucoup moindre proportion, et aussi l'Espagne. Les pays, comme les deux premiers que nous avons cités, qui possèdent à la fois un sol fécond pour les produits de l'agriculture et un sous-sol abondant en matières premières industrielles, jouissent sur les autres d'un avantage naturel considérable: ils peuvent entretenir plus d'habitants ou procurer plus d'aisance à une population d'importance moyenne.
Ainsi les biens de la nature sont partout inégalement répandus. La diversité des productions incite à Véchange ; mais ces production» diverses ne font pa^
que tous les peuples et tous les pays soient également bien doués.
L'égalité est une simple idée de l'homme; la nature ne la réalise nulle part. Il y a des pays et des peuples naturellement favorisés. Dans l'intérieur d'une même contrée, il se rencontre des groupes d'hommes que la nature a inégalement bien pourvus de ses dons extérieurs. Ainsi le département de la Gironde, celui de |la Seine-Inférieure, sont incontestablement mieux traités de la nature que les départements de la Lozère ou des Basses-Alpes.
On considère, d'ordinaire, tous les dons naturels comme d'un usage gratuit et commun à tous les hommes. C'est une idée radicalement fausse. Les seuls dons naturels qui soient vraiment gratuits sont ceux qui sont également répandus dans tout le monde civilisé, et un seul semble être dans ce cas, et encore pas complètement, l'air respirable. Tous les autres, qui sont inégalement répartis sur la surface du globe, ont une valeur en eux-mêmes pour le peuple qui en jouit, lui rapportent de plus hauts profits, ou se traduisent par une économie de capitaux pour les transports ou pour les approvisionnements industriels; ils se transforment toujours en une supériorité dans les échanges et les rapports des peuples.
Si un peuple est naturellement propriétaire de tous les biens naturels qu'il détient, la justice et l'humanité exigent qu'il admette à la participation de ces biens naturels les autres peuples; c'est ce qui s'opère de deux façons : parles échanges internationaux, et parla faculté donnée aux étrangers, sous des conditions de police et de naturalisation ultérieure, de s'établir dans un pays plus privilégié que le leur.
Ce premier coup d'œil jeté sur la nature nous a
H LA PRODUCTION Ofcs RICHESSES.
montré la puissance de sa coopération à l'œuvre productrice, la diversité et l'inégalité de ses biens, d'où d oivent résulter l'échange entre les nations, la colonisa" tion et la liberté d'émigration et d'immigration. ^
Quand on parle de la nature, il ne faut pas considérer seulement la nature extérieure et inanimée, mais k nature même de l'homme : celle-ci aussi est très varia ble et très inégale, suivant les pays, les races et le? individus. Un homme, arrivé à l'âge adulte, est le produit d'une foule de facteurs divers : le milieu physique, l'hérédité, l'éducation, son propre passé, sa volonté, ont contribué ensemble à le former. L'homme est sorti des mains de la nature il y a des milliers d'années; pendant des centaines de générations une foule d'influences diverses soit physiques, soit héréditaires, ont contribué à faire chaque peuple et chaque individu ce qu'il est. La volonté survient avec les efforts personnels pour ajouter à cette sorte de fonds acquis pour le modifier ou le corriger; mais entre les peuples, comme entre les hommes, il y a des diversités et des inégalités au point de vue de la force physique, de la force intellectuelle, des habitudes morales, de la discipline, des traditions ; il en résulte une sorte de classement naturel de la valeur des hommes. Ce classement, toutefois, n'est pas absolument définitif. L'effort individuel ou collectif peut, dans une certaine mesure, le corriger : cet effort individuel ou collectif, quand i l'applique à la production, reçoit le nom de travaiL