L. B. — ÉCON. POL
de personnes sont, au point de vue de l'ensemble de la société, productifs ou qu'ils pont stériles?
En principe, il ne saurait y avoir d'hésitation : ces classes de travailleurs concourent à la production, du moins quand elles ne sont pas en nombre excessif.
Supprimez les quarante mille gendarmes de France, les six ou sept mille juges; chacun sera tenu de s'armer, de faire la police autour de son champ, de poursuivre, d'arrêter, de châtier soi-même les malfaiteurs. Ou bien les citoyens seront amenés à se concerter, à se former en syndicats pour entretenir eux-mêmes des gendarmes privés, comme au moyen âge en Espagne, lors de la célèbre confrérie policière dénomn^ôe la Sainte-Herniandad; les simples particuliers devront aussi juger eux-mêmes et exécuter les jugements, comme le font, dans les territoires encore à demi peuplés de l'Amérique du Nord, les rudes pionniers qui, de temps à autre, se livrent à des exécutions sommaires, sous le nom d'application de la loi de Lynch.
Avec celte absence de police et de justice, les agriculteurs, les commerçants, perdraient un temps inûni en armements, en démarches, en allées et venues; la production serait singulièrement troublée, toujours précaire et fréquemment interrompue. Le préjudice qu'en éprouveraient les producteurs dépasserait de beaucoup les traitements qu'ils servent aux gendarmes, aux agents de police et aux magistrats.
D'une façon analogue, on peut reconnaître un caractère de productivité sociale, en principe du moins, et sous la réserve d'abus dans la pratique, aux administrateurs, aux employés de bureau, aux médecins, aux avocats, aux professeurs, aux musiciens, auxpoèles euxmêmes. Ils concourent ou, en théorie, doivent concourir ï aplanir les difficultés entre les hommes, à prendre
des mesures d*un intérêt général, à guérir les maux de l'humanité, à l'instruire, à lui procurer des distractions utiles. Concorde, santé, bonne humeur : ce sont là d'excellentes conditions de production. Les profes^ seurs et les savants qui transmettent les connaissances lacquises, les répandent, les épurent ou les accroissent, ont un rôle économique aussi indispensable à une civilisation développée que les travailleurs manuels.
Nous ferons la môme réflexion au sujet des domestiques : dans la mesure raisonnable, ils sont incontes^blemenl productifs. La cuisinière ou la femme de chambre qui épargne à un commerçant, à un médecin, à un savant, le temps qu'il devrait consacrer à divers soins de ménage ; le valet de chambre même, qui, par son activité, rend la demeure confortable et élégante, sont des travailleurs productifs au même titre que le garçon épicier ou que l'ouvrier ébéniste. Nous renvoyons au chapitre qui traite du luxe pour se rendre compte de l'influence que peuvent avoir, sur l'allure de la production sociale, l'embellissement et la largeur de vie des classes moyennes ou élevées.
De la proportion et de Téquilibre entre les diverses professions humaines. — Pour tous ces métiers dont nous avons parlé en dernier lieu, commerçants, transporteurs, fonctionnaires publics, hommes adonnés aux professions libérales, domestiques et gens rendant des services personnels, il y a, toutefois, une réserve à faire. En principe, ils sont productifs, parce qu'il y a une explication économique de leur rôle, et une raison d'intérêt social à leur tâche. Mais il se pose, quand il s'agit d'eux, une question de proportion de leur nombre à la fonction sociale dont ils sont chargés et à l'ensemble de la population. C'est ce qui distingue ces professions de la profession agricole.
«.A PT^ODUCTTON WES RICHESSES
Tout nouvel ouvrier ajouté &u travail des champ! produira une utilité quelconque ; tout nouveau coup de pioche ou de charrue, toute nouvelle main-d'œuvre pour le sarclage d'une pièce de céréales ou d'une vigne augmentera, dans une proportion variable sans doute mais dans une proportion quelconque, la productioi les objets utiles à l'homme.
On n'en peut dir'^ autant de toute nouvelle place de sous-préfet, ou d'employé de bureau, ou d'une façon générale de tout fonctionnaire public, ni de tout avocat, de tout médecin, de tout domestique, pas même de tout commerçant, qui vient ajouter une unité nouvelle au groupe, souvent déjà très nombreux, parfois exubérant, des gens de sa catégorie.
La distinction entre les fonctions du travailleur de l'agriculture et du travailleur de l'industrie d'une part, et les fonctions, soit directrices, soit auxiliaires, des autres professions que nous avons énumérées, c'est que la tâche des premiers est indéflnie; l'humanité ne produira jamaik trop soit de denrées comestibles, soit d'objets manufacturés pour les besoins si divers de l'homme; au contraire, la tâche des personnes, comme les commerçants, les fonctionnaires et les gens des professions libérales, qui ne font que répartir les produits ou en surveiller, diriger et seconder indirectement la production, est une tâche plus limitée, plus circonscrite et pour laquelle il peut y avoir beaucoup trop de rouages.
Le nombre des directeurs, des surveillants, des auxi Maires, en un mot des producteurs indirects, doit avoii un certain rapport et garder une proportion modeste avec le nombre des travailleurs de l'agriculture et des usines.
' Une certaine école d'économistes français, celle deii
physiocrates au dernier siècle, ne voulait reconnaître de travail vraiment productif que celui de la terre, qui fournil les matériaux que les autres professions mettent en œuvre. Il y avait làde l'exagération, mais cependant sous une forme trop absolue il se cachait dans cette doctrine un grain de vérité.
11 faut, en effet, toujours se rappeler que les tra vaux de la terre, c'est-à dire de l'exploitation du sol et du sous-sol, étant les premiers dans toute la série de la production et fournissant la matière première de tous les autres, déterminent en quelque sorte l'ampleur que pourront prendre tous les travaux qui viendront après; de môme que, dans une usine, les travaux des fileurs déterminent et limitent l'ampleur que pourront prendre les travaux des tisseurs, des teinturiers, foulonniers, appréteurs, etc.
Aussi, tous les progrès des industries diverses qui sont superposées à la production agricole pourraient accroître les agréments et les distractions de l'humanité, mais ils ne sauraient changer notablement la condition de celle-ci que dans le cas où l'agriculture ellemême multiplierait ses produits.
11 y a donc un certain fondement dans l'opinion ancienne qui accordait à l'agriculture une sorte de primauté sur les autres arts. Les vieilles sociétés s'en apercevront le jour où, le monde étant plus peuplé qu'il ne l'est aujourd'hui, les contrées neuves de l'Amé^ rique, de l'Océanie ou de l'Afrique ne pourront plu* fournir aux contrées vieilles d'aussi forts approvisionnements de denrées alimentaires et de matières premières.
Une conséquence pratique de ces réflexions, c'est que les peuples qui, par un mauvais système d'éducation, par l'appât de bourses trop nombreuses ou d'encoura*
céments artificiels, attirent vers les professions soit commerciales, soit libérales, ou vers les fonctions publiques, un nombre croissant d'habitants des campagnes, agissent contre leurs intérêts permanents. Ils détruisent ainsi, à leur grand détriment, l'équilibre qu doit exister entre les différentes occupations humaines, et en multipliant le nombre des travailleurs indirecte ment productifs, aux dépens de celui des travailleur, directement productifs, ils portent une atteinte à la force durable de la nation.
CHAÏ>ITRE ÏV