L. B. — ÉcoN. PoL
l'autorité publique veille sur la vie de l'inventeur des soufflets en bois pour le soustraire à la colère des ouvriers fabriquant les soufflets en cuir. En Rolland t en 1623, on interdit une scierie mue par le vent ; e France, on prohibe dans le même temps les soufflet faits à la mécanique.
Dans des temps plus près de nous, des pêcheur: mettent en pièces les premiers bateaux à vapeur. L( conseil des prud'hommes de Lyon fait brûler le siège de Jacquart, l'inventeur du célèbre métier qui porte son nom, et Jacquart lui-même court trois fois le risque d'être tué.
Heargreaves, l'inventeur du métier à filer, est poursuivi par les ouvriers et meurt dans la misère.
Les ouvriers anglais exaltés en 1830, sous le nom de Luddites, détruisent les charrues nouvelles et les instruments agricoles perfectionnés.
Môme de nos jours, il se passe des faits analogues. Le président Santa-Anna au Mexique s'opposa à un projet de chemin de fer par intérêt pour les pauvres muletiers. Des Bédouins pour ménager le travail des porteurs d'eau détruisent une canalisation amenant l'eau à la ville de Dschidda. Dans plusieurs ports du continent européen, les ouvriers veulent empêcher par la force l'installation des premiers élévateurs à grains.
Dans la récente grève des verriers belges les ouvriers ont brisé les « fours à bassin », qui rendaient l'ouvrage plus rapide et moins coûteux.
Ainsi l'imprimerie, les soufflets en bois précédant ceux de fonte, les métiers à bas ou à rubans, la machine à filer, les scieries à vent en attendant celles à vapeur, les machines agricoles, les bateaux à vapeur, les locomotives même, tous ces engins ont suscité l'animadver- •ion populaire. Que serait notre humanité si chaaue
génération n'avait enrichi son patrimoine de quelquesuns de ces puissants auxiliaires ou de ces précieux abréviateurs du travail humain?
Le préjugé contre les machines subsiste cependant} on le retrouve vivant et arrogant dans de récentes dé « positions faites aune enquête parlementaire en France.
Avantages des machines. — Passons sommaire / ment en revue les avantages des machines, puis les cri f tiques qu'on leur adresse :
l^Lepremieravantage des machines, c'est de diminuer) la fatigue de Thomme pour une foule de travaux exté-| nuants. Qu'on pense à l'affreux travail de l'esclave tournant la meule pour moudre le grain, ou à l'épouvantable banc des rameurs sur les anciennes galères. Le moulin à vent, à eau ou à vapeur et le navire à hélice ou à voiles a libéré ces infortunés. Les porteurs de lourds fardeaux sur la tête, les femmes qui faisaient le halage, ont été aussi relevés, par des inventions récentes, de ces tâches bestiales. Les souffleurs dans les verreries perfectionnées commencent à n'avoir plus besoin d'épuiser leur poitrine et d'abréger leurs jours dans un travail dont une machine se met à se charger.
N'y eût-il à l'actif des machines que ce seul avantage, cela leur vaudrait la bienveillance des philanthropes. La dignité humaine se trouve dans bien des cas relevée par les machines.
2° Les machines font certains travaux que jamais des hommes, en si grand nombre qu'on voulût les réunir, ne pourraient faire. Elles excellent à la fois dans l'infiniment grand et l'infiniment petit. Qu'on pense aux marteauxpilons de certaines grandes usines métallurgiques, lesquels pèsent 8 à 10,000 kilogrammes et peuvent frapper 2 à 300 coups par minute; aux chaudières à vapeur de certains navires ayant une force de 8 à 10,000 chevaux,
c'est-à-dire de 20 à 30,000 hommes qui ne se reposerriient jamais. D'un autre côté la machine à diviser de i'erreaux peut partager un millimètre en 3,000 parties égales. A une des dernières expositions figura une» .uacnine qui avec une livr^ de coton faisait un fil de 320 milles anglais de long, soit de plus de 520 kiloi^iiiètres. Les machines employées dans les chemins de ^ierpour imprimer les billets en font jusqu'à 70,000 par 'our.
Dans Tinfiniment grand et dans l'infiniment petit les 'nachines dépassent prodigieusement la main de l'homme. Ces merveilles ne pourraient être accomplies par aucune collection d'individus.
3« Les machines peuvent employer à des tâches qui exigeaient jadis une force extraordinaire des hommes de force moyenne ou même des femmes et des enfants. Cela permet une utilisation plus complète de l'humanité.
4" Les machines font l'ouvrage beaucoup plus rapidement, sans jamais se lasser ; c'est un avantage considérable dans certains cas, quand le temps peut manquer ou, par ses changements, porter un préjudice à Touvrage. Ainsi, en agriculture, les faneuses et les faucheuses qui permettent de rentrer les récoltes en peu de jours sauvent une partie des blés ou des foins que /es intempéries auraient soit détruits soit détériorés.
5" Le dernier avantage des machines, celui qui est le plus sensible dans l'organisation économique, c'est la faculté qu'elles ont de reproduire à l'infini une certaine production sur un même modèle ; c'est là que les machines atteignent toute leur puissance : le métier circulaire dans la bonneterie fait jusqu'à 480,000 mailles par minute. Avec les presses rotatives perfectionnées, dix compositeurs et cinq pressiers livrent autant de tra-
rail que 200,000 ou 300,000 copistes il y a cinq siècles.
De ces incoinnieiiSurables avantages des machines il résulte que le prix ûcs produits, dans les industries qui comportent un grand emploi de ces instruments et où la matière première a peu de valeur, tombe dans des proportions considérables. Certains objets, autrefois d(j grand luxe, finissent par être à la portée de Thumanit^ tout entière : le tulle et la gaze par exemple, les livres, les portraits, grâce à la photographie.
En 1428, on évaluait à 3,979 francs de valeur actuelle de notre monnaie les seize volumes qui composaient la bibliothèque d'un avocat italien; une Bible manuscrite se payait habituellement 4 à 500 florins, plus d'un millier de francs(l). Aujourd'hui, iln'est guère d'ouvrage utile ou célèbre qu'on ne puisse se procurer pour \ fr. 50, 2 ou 3 francs; on en a môme souvent des éditions populaires pour 50 centimes-
Les couches les plus profondes de l'humanité se trouvent avoir ainsi à. leur disposition un bien plus grand nombre d'objets d'utilité, d'agrément, d'éducation, d'ennoblissementdela vie. Aussi le genre humain doit-il remercier le ciel de la faculté qui lui a été donnée de perfectionner sans cesse ses instruments de travail; il doit s'incliner avec une pieuse reconnaissance devant les inventeurs de machines et, sinon leur dresser des autels et en faire comme autrefois des demi-dieux, du moins perpétuer leur souvenir par des statues et par la vénération publique.
Conditions nécessaires à l'emploi des machines. — Le champ pour l'emploi des machines, quoique s'étendant chaque jour, est limité par certaines conditions. Elles sont à peu près les mêmes que pour la dt
rio, Economia jaolitica del Medio jEvo,
86 ^ LA PRODUCTION DES RICl ESSES.
vision au travail. Le capital doit être très abondant pour fournir les énormes avances que nécessite, sou^ aes formes diverses, bâtiments, installations, outillage, l'établissement de ces engins. Le marché doit être trè» étendu et les voies de communication faciles pour que l'on puisse aisément vendre de grandes quantités de produits uniformes. L'instruction et l'habileté technique doivent être assez répandues dans la population pour qu'on y puisse recruter une main-d'œuvre capable de conduire, de servir et de réparer ces instruments délicats. Les machines conviennent donc surtout aux pays riches, avancés en civilisation et pratiquant la grande industrie.
Outre ces conditions générales, il est des conditions spéciales à chaque nature de production qui peuvent y rendre aisée ou difficile l'introduction des machines. Pour qu'il y ait avantage à employer les engins mécaniques, il faut qu'il s'agisse de produire des objets d'une très grande consommation, d'un débit constant, presque régulier, qui ne soient pas trop sujets à de fréquents changements de mode ; il faut aussi que le goût, l'art, ne tiennent pas une place prépondérante dans ces articles. Aussi les machines conviennent-elles surtout à la. fabrication des objets communs, d'usage vulgaire; elles n'ont qu'une part très restreinte dans la production des objets de luxe, qui exigent une certaine variété et de la fantaisie. Elles sont moins répandues dans l'industrie de la soie que dans celle du coton, dans les soieries brochées que dans les soieries unies, dans la joaillerie que dans la quincaillerie.
Le prix de la main-d'œuvre influe sur l'usage des machines. Là oii les salaires sont très bas, comme aux Indes, on recourt moins aux machines industrielles ou agricoles. Dans les pays oti les salaires sont élevés.
comme en Angleterre et aux États-Unis, on ne fait guère à la main que ce qu'il est impossible de faire mécaniquement.
Les exigences des ouvriers et les grèves ont souvent contribué à faire inventer des machines ou à en répandre l'emploi.
Critiques adressées aux machines. — On vient de voir les avantages des machines ; d'un autre côté, les reproches n'ont pas été épargnés à ces engins; beaucoup d'écrivains se sont étendus sur ce qu'ils appellent les efTets subversifs des machines.
Une invention mécanique, dit-on, exproprierait l'ouvrier de son travail sans indemnité aucune ; elle diminuerait, sinon pour toujours, du moins passagèrement la demande de bras ; elle forcerait le travailleur à chercher longtemps un autre travail; elle accroîtrait ainsi l'instabilité de l'industrie et les risques auxquels est soumise la vie de l'ouvrier.
II peut y avoir une légère part de vérité dans ces critiques ; mais, d'ordinaire, on les formule avec beaucoup d'exagération.
Les machines, comme l'expérience historique le prouve, n'ont pas pour effet de diminuer d'une façon durable la demande de travail. Les besoins de l'homme, en effet, sont infinis; quand l'un est plus facilement satisfait qu'auparavant, on s'efforce de pourvoir à ceux qui l'étaient moins. Si, par l'effet des machines, tel objet, une paire de bas par exemple, arrive à ne plus Taloir que 3 francs, au lieu de 5 francs, comme les revenus n'ont pas diminué, les consommateurs ou bien consommeront un plus grand nombre de paires de bas, ou emploieront l'économie qu'ils feront sur cet objet à acheter d'autres articles dont ils se privaient auparavant. Ainsi la demande de travail restera la môme
avant et après l'invention de la machine ; seulement cette demande de travail pourra porter sur un objet différent.
Les machines elles-mêmes créent toute une demanda nouvelle de travail; d'abord il faut les construire, les entretenir, les réparer: d'où toute une légion d'ouvriers métallurgiques devient nécessaire; puis il faut les ali> menter de charbon, ce qui pousse à l'accroissement du nombre des ouvriers mineurs; il faut installer ces engins dans des constructions, ce qui donne du travail aux maçons, charpentiers, couvreurs, etc. Voilà bien des compensations à la main-d'œuvre que les machines épargnent directement.
Certaines machines nouvelles créent autour d'elles toute une branche d'industries qui n'existaient pas auparavant : ainsi la photographie, avec les instruments et les préparations qu'elle nécessite, a constitué une branche de production qui occupe des dizaines de mille personnes.
Au lieu des quelques centaines de copistes qui existaient autrefois dans les cloîtres, il se rencontre aujourd'hui mille fois plus de typographes et d'ouvriers imprimeurs. Il y a en France 2 à 300,000 employés de chemins de fer, et le nombre de chevaux, par conséquent aussi celui des cochers et palefreniers, n'a pa?. diminué depuis cinquante ans. ^
Il peut, néanmoins, de l'introduction brusque d'umi machine dans une industrie à la main, résulter une perturbation et une gêne momentanées pour certaines catégories d'ouvriers. On l'a vu, dans le premier tiers de ce siècle, lors de l'apparition du tissage mécanique. Aujourd'hui ces inconvénients peuvent se produire enr.ore, mais d'une façon beaucoup plus partielle.
Effets protecteurs des machines. — Toutes les
grandes industries sont déjà en possession ôe machines; on les améliore et on les perfectionne; mais ces perfectionnements sont d'ordinaire successifs et graduels; l'industriel qui a un outillage coûteux ne le met pas immédiatement au rebut, dès qu'une machine meilleure est annoncée; il ne renouvelle que peu à peu son matériel. Cette gradation préserve en général de tout changement soudain le personnel ouvrier. Il faut, d'ordinaire, un quart de siècle pour qu'une machine nouvelle conquière toute l'industrie à laquelle elle s'applique : le navire à voiles n'a pas encore complètement disparu devant le navire à vapeur, ni le vaisseau à aubeiDU à roue devant le vaisseau à hélice ; la muLljenny primitive ou métier à filer inventé au commencement de ce siècle continue encore, quoique faiblement, à lutter contre le métier plus perfectionné appelé le renvideur selfacting. Ce n'est pas en un jour que le gaz disparaît devant l'électricité, ou le fer devant l'acier, ou l'acier ordinaire devant l'acier Bessemer ; on consomme encore de la poudre en même temps que de la dynamite.
Tandis que, au commencement du siècle, les machines luttaient contre la main de l'homme tout à fait désarmée, la main de la fileuse à la quenouille ou du tisserand à domicile, et qu'elles triomphaient facilement de ce faible adversaire, aujourd'hui une machine nouvelle doit triompher de machines anciennes, qui sont sans doute moins perfectionnées, mais que beaucoup de fabricants ont intérêt, pour ne pas perdre un capital coû-* leux, à n'abandonner que graduellement. La transilioa est donc plus aisée.
C'est un point de vue étroit de considérer les machines comme ayant simplement ajouté à l'instabilité de la vie de l'ouvrier. Ainsi, dans les époques de crise,
les industries mécaniques se ressentent moins du chômage que les industries à la main. A Lyon, où le tissage manuel domine encore, quand le commerce se ralentit, les fabricants qui n'ont aucun outillage cessent immédiatement leurs commandes, et les métiers à la main ne battent plus. Dans l'industrie du coton, qui est constituée mécaniquement à Lille, à Roubaix, dans les Vosges, à Rouen, quand les affaires se ralentissent, le fabricant, qui a un vaste outillage engagé sous la forme de machines qu'il faut dans une certaine mesure entretenir, continue à faire travailler, sinon toute la semaine, du moins quelques jours, sinon à journée- complète, du moins quelques heures journellement. Dans l'industrie du bâtiment, où il n'y a presque pas de machines, dans la fabrication des articles de Paris, quand une crise survient, on congédie tout le personnel ouvrier. Dans les ateliers métallurgiques et les mines, où toute une organisation mécanique doit être maintenue en haleine et en bon état, on lutte beaucoup plus contre la crise et on occupe plus longtemps soit la totalité des ouvriers, soit un certain nombre.
Ainsi la machine, à laquelle on reproche d'être une cause d'instabilité, arrive à protéger indirectement l'ouvrier contre le chômage complet et la morte-saison. Dans son propre intérêt, pour ne pas se détériorer, la capital employé en outillage industriel garde toujours à son service un certain nombre de travailleurs.
Les machines ont ensuite suscité des industries qui ont constitué à leur personnel des occupations tout à fait permanentes : les chemins de fer par exemple, les grandes compagnies de navigation à vapeur.
Il reste vrai, néanmoins, que dans quelques cas limités et pendant quelques mois les machines nouvelles peuvent priver certains ouvriers de la besogne à laquelle
ils étaient habitués. C'est le prix auquel se paye tout progrès. Il en résulte que la prévoyance humaine doit être plus développée; qu'on doit, dans les jours de travail actif, se oréparer des ressources pour les moments de crise; qu'il faut tenir son esprit en éveil, et ne pas se river désespérément à une occupation comme le mollusque à son rocher. C'est affaire aux associations entre ouvriers, aux bureaux ou aux sociétés de placement, aux institutions philanthropiques ou de bienfaisance, de parfaire, quand cela est indispensable, les ressources que, dans quelques cas particuliers, sa propre initiative n*aurait pu procurer à l'ouvrier pour le préserver de ce risque. Il y a là une application de la mutualité ou de l'assurance.
Ces inconvénients, qui deviennent chaque jour plufî légers, ne sont rien auprès des inappréciables service» que les machines rendent à l'humanité et surtout ^. l'ouvridr^