CHAPITRE m
{Suite), APPENDICE A LA TREIZIÈME ÉDITION
L'ajfaissement continu de la natalité en France. — Lis
CRAINTES DE DÉPOPULATION DE LA FRANCE. — LeS SACRIFICES NÉCES- SAIRES POUR MAINTENIR LA NATALITÉ FRANÇAISE. — Dès la première édition d© cet ouvrage (1887) nous signalions les très graves inconvé»ients pour un pays, en l'état présent surtout du monde, d'une population complètement stationnaire comme l'était la population française. Mais le mal a singulièrement empiré depuis lors; ia natalité n'a cessé de ffëchir; elle[est tombée à un taux extrêmement bas; tout^innonce qu'elle va fléchir encore; et l'angoissante question se pose : le peuple français sera-t-il en vie au xxi° et au XXII' siècle ou bien aura-t-il alors achevé son suicide ? Car il n'y a aucun doute à ce sujet, le peuple français est en train de se suicider; il commet un suicide national. Voilà une vingtaine d'années que nous ckimons cette terrible vérité, jusqu'ici dans le désert.
On se marie encore en France, presque autant qu'ailleurs, mais l'on n'y a presque plus d'enfants. En 1909 on a compté 3Q7,951 mariages, c'est 7.85 pour 1,000 habitants, un peu moins que dans les années immédiatement antérieures; mais cela ne s'écarte pas sensiblement de la nuptialité habituelle dans les autres pays de l'Europe occidentale. On a supprimé récemmenj certaines formalités superflues, ce qui a facilité les mariages.
C'est du côté des naissances .qu'est la plaie, la terrible plaie La natalité française, au point de vue relatif, c'est-à-dire pr rapport à la population, ne cesse de fléchir depuis guère moinsd'u^ «iècl-e; et la natalité absolue, c'est-à-dire le chifl"re même des nais sances fléchit presque constamment depuis les dernières année du second Empire (1866-1869).
On jugera bien de ce déplorable phénomène d'après le tables^ suivant que nous avons dressé à ce sujet :
DK LA NATALITÉ EN FHANCE.
Population
recensée o« Nals-
évalu^e Maiiagei gances
en iiiilliuiis par par
d'habiunu. milliers, milliers.
Ddcès
par milliers.
Excédent
des naissances
par milliers. des ou des niadfccs (D). riages
Rapports pour 1,000 habitants
des naissances.
de l'excédent
des naissances des ou des décès, décès (0).
Ce qui domine tout, dans ce tableau, c'est la colonne de la natalité. On y voit que, au milieu du second Empire, il naissait en France un peu plus de 1 million d'enfants par année : ainsi, 1,005,000 en 1861 et 1,006^000 en 1866; c'était peu relativement à la natalité des autres pays d'Europe; néanmoins, cela laissait un excédent de 120,000 à 140,000 naissances sur les décès. La nation pouvait ainsi légèrement, très légèrement, augmenter de nombre tout en ayant quelques dizaines de mille âmes disponibles annuellement pour l'émigration soit dans nos colonies soit à l'étranger. La situation démographique .alors, sans être bien satisfaisante, car elle ne suffisait pas à maintenir notre rang soit politique, soit économique, en Europe et dans le monde, n'était pas immédiatement ni directement alarmante.
Passons sur les années de la guerre de 1870-1871 et les quelques années suivantes qui eurent un caractère anormal. Disons seulement que, depuis la guerre de 1870. on ne revit jamais le chilîre de 1 million de naissances; nous avions, il est vrai, perdu •'Alsace-Lor'-qjne. mais la natalité y afférente ne dépassait pas 35 à 36,000 âmes. Dans les dix ou douze années, à partir de 1816, la natalité oscille de 966,000 à un peu plus de 900,000 âmes;, c'était un déclin, notable même, par comparaison aux chiffres du milieu du second Empire, et tout en tenant compte des provinces perdues; néanmoins, la mortalité s'étant réduite, il y avait encore un excédent annuel variant entre 50,000 et 130,000 naissances sur les décès.
Déjà, cependant, le péril apparaissait, tant dans la décroissance presque continue du chiffre des naissances que dans l'amoindrissement presque constant de l'excédent de la natalité sur la mortalité. Le mal ne cessa pas de s'aggraver depuis lors; non seulement le chiffre de 1 million de naissances du milieu du second Empire était définitivement perdu, mais celui de 900,000 l'était à son tour, et l'année 1900, qui terminait le xx" siècle, ne, comptait plus que 827,000 naissances.
Depuis le début du xx* siècle, les progrès du mal ont été beaucoup plus rapides. Le chiffre de 800,000 naissances, à 'son tour, a été perdu à partir de 1907, et en 1909 on n'en compte plus (que 769,000. Ainsi, le chiffre annuel des naissances a fléchi de' plus de 230,000, soit de 23 0/0, depuis le milieu du second Empire, et de 70,000 environ depuis 1890.
Si l'on prend cette année 1890, qui est si peu distante dft^j nous, comme point de départ, on compte six années ou le chiffre?' des naissances en France a été inférieur à celui des décès; et J l'on peut dire, sans aucun risque de se tromper, que bientôt l'excédent des décès sur les naissances deviendra en France up fait constant.
Le mouvement de déclin de la natalité n'est; en effet, certal-
LA NATALITÉ DÉCROISSANTE E ' FRANCBc 371
nement pas à son terme. De même que nous ny^^,^ po?;î'j plus de 230,000 naissances annuellement depuis le milieu du second Empire et 70,000 naissances depuis 1890, on peut être assuré que le chilTre des naissances, si l'on ne prend pas des moyens énergiques pour enrayer le mal, fléchira encore de 100,000 avant un quart de siècle; et le fléchissement ne s'arrêtera pas là; il sera plutôt progressif et aura une force accélérée.
Nous avons bien des fois depuis 1890, dans le Journal des Débats, dans la Revue des deux Mondes, dans notre propre journal, L'Économiste français, attiré l'attention sur les causes principales du fléau : l'afFaiblissement d'abord des croyances religieuses que, l'aveuglement des pouvoirs publics s'acharne à proscrire; \& jour où la Bretagne, la Vendée, la Lozère, l'Aveyron, les districts flamingants du* département du Nord auront la mentalité de la Bourgogne et de la Gascogne, la France perdra encore 40,000 naissances par an en plus de la perte actuelle. Notons la conception païenne de l'existence, l'arrivisme, qui distingue les deux provinces que nous venons de citer, l'ambition familiale, etc. Voilà les causes du mal qui est absolument volontaire.
On se marie encore assez fréquemment en France. Mais les ménages deviennent, intentionnellement pour la plupart, de moins en moins féconds et tendent même parfois à devenir systématiquement stériles. Ce n'est un mystère pour personne qu'un certain nombre de jeunes ménages ne tiennent pas du tout à avoir même un enfant et que le plus grand nombre des ménages désire s'en tenir à un seul enfant ou, tout au plus, à deux.
Gela étant, ce n'est pas, ainsi qu'on le croit d'habitude, la simple puissance politique et militaire et le prestige national de la France qui sont en jeu; ce serait là une éventualité, d'ordre quasi secondaire; mais c'est le maintien même de la nation. On peut dire que celle-ci aura cessé d'exister, en tant que population de souche française, d'ici à une demi-douzaine de générations.
Considérons, en effet, dix ménages pris au hasard : cinq désirent n'avoir qu'un seul enfant et cinq ne veulent en avoir que deux; quelques-uns sans doute peuvent se tromper et par erreur excéder ce nombre; mais cela est compensé par les ménages qui, volontairement ou non, n'ontaucun enfant. Voilà donc dix ménages qui, si leurs vœux sont exaucés et ils savent comment on peut y aider, vont n'avoir ensemble que 15 enfants : cela fait 15 remplaçants pour 20 personnes, les parents, à remplacer.
De ce train, en trois générations, c'est-à-dire en un siècle tout au plus, la population française, de souche française, perdra la moitié de son effectif et sera réduite, par conséquent, de près de 19 millions d'âmes à moins de 20 millions; dans les trois géDéra-
lions «uivantes, elle perdra encore la moitié de l'efTectif restant et sera réduite à 10 millions.
Ainsi, en six générations, c'est-à-dire tout au plus en deux siècles, la population française de souche française tombera de près de 39 millions d'àmes à moins de 10 millions d'âmes.
Voilà les perspectives, disons sans hésitation, voilà la certitude, si l'on ne prend pas immédiatement des mesures énergiques et efficaces.
Sans doute, il restera ou plutôt il viendra du dehors une population bigarrée pour habiter la France, le pays le plus tempéré du globe, médiocrement doté au point de vue minéral, mais ayant peut-être le meilleur sol d'Europe. A la place de la population de souche française, il se formera un conglomérat de Belges flamingants (car les Belges wallons sont à peu près aussi stériles que les Français), d'Allemands, d'Espagnols, d'Italiens, de Polonais. Depuis quelques années, des agences d'immigration recrutent un grand nombre de Polonais et d'Italiens pour fournir de la main-d'œuvre à nos départements de l'Est et du Nord. Ce conglomérat de races diverses prendra là place de la population de souche française qui, nous le répétons, en trois générations, se sera réduite de moilié et, en six générations, à partir d'aujourd'hui, se sera réduite de plus des trois quarts.
Voilà le suicide de là nation française : peut-on l'arrêter? Noua l'espérons; en tout cas, il convient de l'essayer.
11 s'agit non pas de pousser les ménages à avoir 7,8 ou 10 enfants, ce qui ne sera jamais que très exceptionnel et ce qui constitue de très lourdes charges, mais de faire pénétrer dans la conscience nationale cette idée qu'un ménage normal doit avoir trois enfants au moins, et de faire en sorte que les ménages de trois enfants ou de plus de trois enfants bénéficient seuls des faveurs ou des avantages que les pouvoirs publics peuvent conférer.
Depuis quinze ans nous avons formulé, dans le Journal det] Débats et dans notre journal, L'Économiste Français, deux catégories de mesures pour, sinon relever, tout au moins maintenir au chifl're actuel, d«jà si déplorablement abaissé, la nata-^ lité française.
La première de ces mesures, c'est, profitant du goût des Fran-j çais pour les fonctions publiques, de réserver absolument toutefl ces fonctions aux pères ou mères de trois enfants ou davantage! Ne serait titularisé dans une fonction publique que celui quil aurait trois enfants vivants. On peut élever des objections; mais elles sont d'ordre secondaire, en face de cette question vitale : veut-on prévenir le suicide de la nation française qui va être à moitié accompli en trois générations et totalement ou quasi totalement en six ou sept?
Nous insistons sur ce premier projet, qui est capital, et noui