I. ES TEMPS MODERNES
chez nos plus grands artistes, dans la peinture de Poussin comme dans le code artistique que l’Académie en tire, les memes préoccupations morales, le goût de l’analyse psychologique et le besoin de composition logique. Ainsi que les acteurs d’une tragédie bien construite, les figures d’un tableau expriment des sentiments précis et clairs; ces sentiments des personnages donnent la raison de leurs attitudes et, comme ils se rattachent à une action unique, ils font aussi l’unité de la composition picturale. Cet art s’explique bien par les préoccupations de son temps; il est, ainsi que la littérature de nos poètes tragiques, ou la philosophie de Descartes, l’expression même de notre esprit classique et, à ce titre, il est sincère. ..
Cependant il se sépare- du passé de la France, il en méconnaît injustement la valeur ; toutes ses admirations vont à l’antiquité et à l’Italie. Ces tendances, qui se sont progressivement développées au xvi' siècle, triomphent sans réserve. Un séjour au delà des Alpes est pour tout jeune artiste une règle presque absolue. En 1666, Louis XIV fonde l’Académie de France à Rome. Désormais les jeunes gens jugés dignes de cette faveur sont, pendant plusieurs années, entretenus à Rome aux frais du roi; ils sont ainsi soumis à l’influence officielle de l’antiquité et de l’Italie. A d’autres un séjour en Italie ne suffit pas; ils y passent leur vie en compagnie des antiques et des œuvres des maîtres du xvi* et du xvu' siècle. Pourtant tous n’entendent point par là - abdiquer leur personnalité, et souvent ceux qui montrent le plus d’originalité sont aussi ceux qui ont le plus longtemps vécu en dehors de France. Ils ont emporté certaines qualités nationales qu’ils ne perdent point, le goût de l'expression morale, de la composition logique, la mesure, l’amour de ce qui est clairet bien ordonné; ils les conservent au milieu de la décadence italienne : Poussin, Claude Lorrain, ont beau se fixer à Rome, par les meilleurs côtés de leur génie, ils restent Français et sont fort supérieurs à tous les Italiens qui les entourent. Puget, qui procède de Bernin, a bien plus de force et d’expression que son modèle.
Architecture. — Pendant la première partie du siècle, sous Henri IV et Louis XIII, les châteaux conservent encore une physionomie toute française. Certaines traditions du
siècle précédent s’y maintiennent, en même temps que, par l’emploi alterné de la pierre et de la brique, on en varie élégamment l’aspect. Cette disposition se retrouve dans les maisons des villes, et à Paris la place Royale (place des Vosges) en offre d heureux exemples. Mais, dans les édifices publics, on abandonne de plus en plus l’architecture natio nale pour les modèles antiques et italiens.
Un architecte du xvne siècle, d’Aviler, écrit :
« Le goût antique prit la place du gothique qui peu à peu s’anéantit. »
Mais il ajoute que « les yeux étaient si pleins des objets que le mauvais goût avait introduits qu’on fut pendant quelque temps à s’apercevoir que c’était dans les seuls fragments de l’architecture antique qu’il fallait chercher les véritables principes de
l’art ». Et Voltaire, dans le Siècle de Louis XIV, célébrant la rénovation des arts au xvn® siècle, déclare que « pendant neuf cents années, le génie des Français a été presque toujours rétréci sous un gouvernement gothique » Nos artistes se distinguent cependant par plus de bon sens, ils n’admettent pas toutes les extravagances du style baroque qui, de l’Italie, se répandait alors par toute l’Europe; s’ils recherchent ce qui est grandiose, ils tiennent aux ordonnances nettes et dont les lignes principales sont bien accusées ;
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leur goût, en un mot, est plus sévère et plus sobre. Henri IV fait continuer les travaux du Louvre, des Tuileries, de Fon- ‘ tainebleau, de Saint-Germain-en-Laye. Salomon de Brosse, architecte de Marie de Médicis, construit le palais du Luxembourg, le portail de l’église Saint-Gervais. Sous LouisXIII, Lemercier travaille au Louvre, y élève l’aile occidentale, une partie de l’aile septentrionale et le pavillon de l’Horloge; Richelieu le charge de bâtir la Sorbonne et le palais Cardinal, depuis Palais-Royal (presque rien n’y a survécu de l’édifice de Lemercier). Il devient le premier architecte du roi. Le Vau, qui lui succède dans cette charge, continue les travaux du Louvre, des Tuileries, commence le collège des Quatre-Nations (maintenant l’Institut), l’église Saint- Sulpice.
Sous Louis XIV, la tendanceauxconstructionsfastueuses, aux vastes proportions, s’accuse de plus en plus. Parmi les grandes œuvres architecturales du règne, la colonnade du Louvre est une des plus célèbres. Il s’agissait d’élever les façades extérieures à l’est et au sud. Entre les divers plans proposés, Colbert préférait celui de Claude Perrault, de médecin devenu architecte. Cependant on s’adressa d’abord à l’Italien Bernin, mais son projet déplut, sa vanité le rendit insupportable; en 1 665 , Claude Perrault obtint la direction des travaux; en 1680, la façade était terminée. Admirateur de Vitruve qu’il a traduit, Perrault adopte les ordres antiques; mais il accouple deux par deux les colonnes sur un soubassement très élevé. Son œuvre n’est qu’une compilation d’une allure pompeuse, mais artificielle, et d’une • construction médiocre, qui ne s’accorde pas avec le reste de l’édifice. A Paris encore s’élève l’Hôtel des Invalides, commencé en 1671 par Libéral Bruant, le plus original peut-être des architectes de ce temps. Blondel dresse l’arc triomphal de la Porte Saint-Denis; Bullet, son élève, celui de la Porte Saint-Martin.
Jules-Hardouin Mansart (1646-1708) est l’architecte préféré de Louis XIV, et il a eu la plus grande part à la construction de ce château de Versailles dont Louis XIV fit le sanctuaire même de la royauté. Le plan définitif de Versailles paraît avoir été arrêté en 1 680, mais les travaux étaient déjà commencés depuis plusieurs années. Le roi s’y établit
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définitivement en 1 682. Dans la disposition du palais tout fut sacrifié à l’apparence; les appartements étaient incommodes. Saint-Simon a vivement attaqué l’œuvre de Mansart : « On croit voir un palais qui a été brûlé, où le dernier étage et les toits manquent encore1. La chapelle, qui l’écrase, parce que Mansart voulut entraîner à élever le tout d’un étage, a de partout la triste représentation d’un triste catafalque... On ne finirait point sur les défauts monstrueux d’un palais si immense et si immensément cher. » Ces critiques ne sont point sans raison : le palais de Versailles, malgré ses vastes dimensions, est mal conçu, froid et sans originalité à l’extérieur. Aux constructions de Mansart beaucoup préféreront les jardins de Le Nôtre qui, dans cet art de la disposition des parcs, a exécuté de véritables chefs-d’œuvre. Quant à Mansart, l’Hôtel des Invalides (fig. 168), qu’il continue après Libéral Bruant, lui fait plus d’honneur que Versailles.
Dans la construction des églises se retrouvent les mêmes traits que dans l’architecture civile. C’est de la part des artistes un parti pris bien arrêté de ne rien paraître emprunter aux vieilles écoles françaises : ainsi, à l’intérieur, ils modifient l’aspect des voûtes, à l’extérieur ils substituent aux arcsboutants d’immenses volutes renversées ou ailerons, de l’aspect le plus disgracieux. On ne voit partout qu’ordres, entablements, corniches, etc.
Le jésuite Martellange fut un de ceux qui contribuèrent le plus à implanter en France le style jésuite italien. Il s’affirme dans l’église Saint-Paul-Saint-Louis qu’il construisit, de 1627 à 1641, avec le jésuite Derrand. L’église de la Sorbonne est aujourd’hui la seule partie qui subsiste des constructions de l’Université cle Paris au xvn* siècle. Non loin de là, le Val-de-Grâce, qu’Anne d’Autriche fit édifier en souvenir de la naissance de Louis XIV, est l’exemple le plus intéressant de l’architecture ecclésiastique de cette époque: François Mansart, Jacques Lemercier y ont travaillé. Çà et là, en province, l’architecture gothique résistait encore; on en trouve des monuments construits au xvne et au xvm® siècle
1. C’est qu’en effet l’architecture pseudo-classique supprimait les toits, les combles apparents, les cheminées <1 comme contraires à U bienséance ».
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(cathédrales d’Orléans, de Blois, de Luçon, de Saint- Maixent, etc.). En 1753, il se trouvera même un jésuite, le père Laugier, pour écrire : « Nos églises gothiques sont encore ce que nous avons de plus passable. A travers cette foule d’ornements grotesques qui les déparent, on y sent je ne sais quel air de grandeur et de majesté qui saisit. »
La peinture : les peintres de la première moitié du siècle; la colonie française de Rome. — Au commencement du xvn' siècle, l’école française semble d'abord bien médiocre ; Michel Fréminet, le peintre en titre de Henri IV, fait du mauvais Michel-Ange; après lui, Simon Vouet ( 1 5go- 1649), le premier peintre de Louis XIII, Français de naissance, est tout Italien d’éducation. Talent facile, mais sans grande personnalité, il eut à lacour unevogue extraordinaire et vit se presser autour de lui des élèves qui devaient lui être bien supérieurs, tels que Le Sueur, Le Brun, Mignard.
Dès cette époque cependant, et pour la cour même, travaillent des artistes chez qui l’étude des anciens maîtres n’a pointétouffé l’originalité. Né à Bruxelles, Ph. de Champaigne (1602-1674) s’est de bonne heure établi en France et nous appartient; il apporte de Flandre un naturalisme robuste et il emprunte à l’école française son goût pour les choses morales. Il a été le peintre préféré de Marie deMédicis etde Richelieu. Ami des célèbres jansénistes de Port-Royal, il partage leurs doctrines sévères. Son talent comme son caractère est honnête et digne, ennemi de toute emphase et de tout clinquant; ses œuvres, peu brillantes d’aspect, frappent par leur expression morale. Dans son Portrait de Richelieu (Louvre), l’attention est saisie par cette tête maigre et fine, fatiguée par la pensée, dont les traits annoncent une volonté froide et ferme; l’œuvre du grand ministre revit dans sa physionomie. Les tableaux du Louvre où il a représenté les solitaires de Port-Royal nesontpasmoinsadmirablespar le sentiment de foi calme et austère qu’il a donné aux figures.
Eustache Le Sueur(i6i7-i655)est une nature plus douce et plus aimable, un talent plus souple, mais moins robuste. Mort encore jeune, il inspire par là même une sympathie mélancolique qui a donné naissance à une légende : la douleur qu’il avait éprouvée à la mort de sa femme l’aurait fait entrer aux Chartreux et il y serait mort; mais les docu-
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ments ont détruit ce roman poétique. Le Sueur est tout entier dans deux séries d’œuvres bien distinctes. L’une comprend les vingt-deux tableaux relatifs à la vie de saint Bruno (Louvre), qui lui furent commandés par les Chartreux de Paris. -Plusieurs compositions en sont fort belles. Le Sueur y a poussé à un haut degré l’art de varier, selon la condition