ET LE SECOND EMPIRE
Sommaire. — Sous la Restauration, en littérature comme en art, se forme une nouvelle école, l’école romantique, qui déclare la guerre aux traditions, au culte de l’antique, qui revendique pour l’artiste la liberté de l’inspiration et de l’exécution. En peinture, elle s’annonce avec Géricault, elle trouve dans Delacroix le maître qu’elle rêve. Génie vigoureux et passionné, coloriste merveilleux, Delacroix se heurte à la haine obstinée de l’Académie et des classiques, dont Ingres devient le chef. Ingres, qui continue les doctrines de David en les modifiant, restera surtout célèbre par l’action qu’il a exercée sur ses élèves. On a voulu voir dans Delacroix le représentant du coloris, dans Ingres xe représentant du dessin, mais la lutte est plutôt entre la tradition et la liberté.
L’école de peinture française se distingue surtout par la variété de ses tendances. Le paysage y tient une place considérable : on se préoccupe de rendre avec sincérité les aspects de la .nature, les mœurs des paysans; de là tout un groupe d’artistes qui, avec des talents bien divers, donnent à notre art une physionomie nouvelle : Millet, Corot, Courbet, Bastien- Lepage, etc.
En sculpture s’affirme le même désir de s’affranchir des imitations, de rendre la vie, le mouvement dans toute leur énergie: David d’Angers, Rude, Carpeaux, Barye sont animés de cet esprit.
Le romantisme. — On sait combien fut vive dans la forme, profonde dans les sentiments et les idées, la révolution qui, au commencement de ce siècle, transforma notre littérature. On n’a pas ici à en faire l’histoire; il suffira de
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rappeler quelles en étaient les tendances. Chateaubriand et Mme de Staël d’abord, puis Victor Hugo, Musset, Théophile Gautier, A. de Vigny et tous les adeptes de l’école romantique prétendaient supprimer les conventions classiques, élargir le domaine des lettres, y introduire la vie, le mouvement, la couleur. Victor Hugo écrivait : « Tout ce qui est dans la nature est dans l’art. » Rompant avec le culte exclusif des Grecs, des Romains et de nos écrivains du xvue siècle, ils allaient fouiller à pleines mains dans les littératures étrangères, dans les époques les plus diverses de l’histoire, et surtout dans le moyen âge. En même temps, ils s’attachaient à décrire des situations psychologiques nouvelles et à donner une expression originale aux passions qui ont de tout temps agité l’humanité.
Cette révolution devait s’étendre à la peinture et à la sculpture aussi bien qu’à la poésie, au drame, à l’histoire, bien qu’entre les artistes et les écrivains il n’y ait eu que peu de relations et qu’on se soit réciproquement peu compris. De part et d’autre on combattait avec les mêmes sentiments et contre les mêmes adversaires. La tyrannie de David ne paraissait pas moins insupportable aux uns qu’aux autres celle de la tragédie racinienne et de la règle des trois unités. Un des peintres de la nouvelle école, Ary Scheffer, a indiqué nettement, dans une page qu’il est intéressant de citer, quel fut le caractère de cette réaction, qu, pour parler plus exactement, de cette insurrection. Il rappelle d’abord que l’école dont David devint le chef se constitua pour combattre « le faux goût, la futilité, l’incorrection » qui dominaient au xvme siècle. « Cette école, ajoute-t-il, durant ses années de virilité, a marché avec une fermeté admirable vers le but exclusif que sa tendance lui assignait; par la puissance du talent, par l’attrait de la nouveauté, elle a conduit toute une génération à n’aimer en peinture que la correction des contours, à n’être sensible en fait de beauté qu’au type des statues et des bas-reliefs antiques. Tout cela ne pouvait durer qu’un temps, parce que l’art de peindre, loin d’avoir pour bornes un certain type de dessin, ne se borne pas au dessin lui-même, qu’il renferme encore le coloris, l’effet, la reproduction fidèle des passions, des lieux, des temps; que l'histoire tout entière,
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et non pas seulement quelques siècles, entre dans son domaine. » Et constatant la déchéance de l’école de David :
« C’est une ère nouvelle qui commence, une nouvelle génération qui s’élève pour suivre le même chemin que celles qui l’ont précédée, pour subir les mêmes vicissitudes de faiblesse, de vigueur et d’épuisement. »
Cette école aurait pu cependant trouver dans celle qu’elle combattait de qui se réclamer. David tout le premier, par ses portraits, par ses tableaux d’événements contemporains, n’avait-il pas prêché d’exemple contre ses propres doctrines ? A de certains jours, on l’entendait, devenu en quelque sorte l’adversaire de ses doctrines ordinaires, engager ses élèves « à copier tout simplement la nature » et « à se boucher les oreilles aux propos gigantesques des partisans de l’antique ». David avait dit lui-même en 1808 : « Dans dix ans l’étude de l’antique sera délaissée... Tous ces dieux, ces héros seront remplacés par des chevaliers, des troubadours chantant sous les fenêtres de leurs dames, au pied d’un antique donjon. La direction que j’ai donnée aux Beaux-Arts est trop sévère pour plaire à la France. Ceux à qui il appartient de la maintenir l’abandonneront et, quand je disparaîtrai, l’école disparaîtra avec moi. » Gros n’avait-il pas été un novateur audacieux par le choix de ses sujets et par la fougue avec laquelle il les traitait? Un des élèves de David, Girodet, recommandait aux peintres de « lire nos vieilles chroniques », d’y chercher des sujets. Il peignait les Funérailles d'Ata/a. On sentait d’ailleurs depuis bien des années le besoin de réagir contre l’anticomanie, et Guizot écrivait, dès 1810: « Une école de peinture s’est formée d’après les. statues. Les maîtres enseignent à peindre à leurs élèves en leur donnant pour modèles des plâtres; comment ne seraient-ils pas des coloristes froids et gris?... Le soin que l’école actuelle donne aux formes prouva clairement qu’elle méconnaît le domaine de la peinture et qu’elle suit trop exclusivement les traces des statuaires. » Ce n’était pas une protestation isolée; d’autres critiques d’art en disaient autant et réclamaient l’étude de la nature.
Géricault. — C’est avec Géricault (1791-1824) qu’entre en scène la nouvelle école. Bien qu’il soit mort tout jeûne, celui-là est déjà un maître. Elève de Guérin, il est rebelleà son
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GÉRICAULT. — LÇ RADEAU DE LA MÉDUSE. (MllSée d 11 Louvre.)
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enseignement, il aime le mouvement et la réalité, il admire et copie les Rubens. Guérin indigné lui conseilla d’abandonner la peinture. En 1812, Géricault expose son Chasseur de la garde (Louvre). L’œuvre est superbe : le cheval, fougueux et solide, bondit et se cabre;' le cavalier est ferme en selle; le sabre en main, il se retourne vers le spectateur. « D’où cela sort-il ? dit David. Je ne reconnais pas cette touche. » Géricault n’avait que vingt ans. En 1814, il exécute en quelques jours le Cuirassier blessé, si dramatique par l’expression désespérée du cavaliei qui cherche- à retenir son cheval. Par l’énergie de son talent comme par ses sujets, c’était de Gros, non de Guérin, qu’il relevait. Il en avait l’inspiration héroïque et guerrière.
En 1 8 1 7, un voyage en Italie lui fut un instant dangereux. En présence des grands maîtres de la Renaissance, il se prità douter de lui-même. Maisbientôt il se ressaisit; en 1814, il expose sa grande œuvre, une des plus populaires de l’école française, le Radeau de la Méduse (fig. ^92). Sur un radeau, qui semble devoir sombrer à chaque lame, des naufragés sont entassés, décharnés, à demi nus. Cependant, quelquesuns viennent d’apercevoir un navire à l’horizon, ceux qui en ont encore la force se dressent dans une suprême espérance, tencfent les bras, tandis qu'à l’écart un père est assis,
• désormais indifférent à tout, tenant sur ses genoux le cadavre de son fils. Telle est cette composition dramatique, saisissante, en dépit de quelques défauts. Pourtant Géricault n’était pas encore content. Cette nature robuste et exubérante voulait faire plus grand que cette vaste toile. Un de ses amis le rencontre au Salon : « Voilà de la grande peinture ! — De la grande peinture, cela ! répond Géricault. Mais c’est un tableau de chevalet. Ah ! la grande peinture, c’est de la peinture avec des baquets de couleur sur des murailles de cent pieds. » Aurait-il réalisé son rêve ? A trente-trois ans, son talent était complet, bien ordonné non moins que vigoureux. La mort le brisa en pleine sève. Lui, qui aimait tant les chevaux, qui s’entendait si bien à les peindre, mourut des suites d’une chute de cheval (1824).
Delacroix. — Le véritable chef de l'école romantique en peinture fut Eugène Delacroix (1798-1863), rpais, bien différent de Victor Hugo, il fut chef malgré lui, n’avouant
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guère la plupart de ceux qui juraient par son nom, uniquement préoccupé de traduire ce qu’il sentait.
Fils d’un conventionnel qui avait été ministre des Affaires étrangères sous le Directoire, Eugène Delacroix fut élève de Guérin. Le maître médiocre et banal que lui assignait un singulier hasard n’était fait ni pour le comprendre, ni pour le guider; il eût plutôt étouffe son originalité, si le talent