DE JUAN II A CARLOS V
Le mariage d'Isabel de Castille, fille de Juan II, avec Fernando d'Aragon il469) inaugure une ère nouvelle. A la mort de son père, Juan II d"Aragon (1479), Fernando hérite de ce royaume qui, depuis cette époque, resta détinitivement uni à celui de Castille. La conquête de Grenade sur Boabdil, el rey chieo, en 1492, et celle de la Navarre sur Jean d'Albret, en 1515, achevèrent l'unité politique et territoriale de l'Espagne, dont toutes les forces allaient se trouver désormais réunies dans les mêmes mains et dirigées uniquement contre les ennemis du dehors. Lunion des trois royaumes devait forcément amener, par la suile, l'unification des lois, des coutumes et des mœurs.
La découverte de l'Amérique en 1492 (aimus mirabilis), donna à l'Espagne un nouveau monde. On pouvait dès lors prévoir la réalisation de la formule : un Dieu, un Roi, une Loi. Les municipalités perdaient ce que leurs fueros avaient pu jusque-là sauver de leur indé( endance ; les Cortès, de plus en plus rares, laissaient la place libre à l' absolutisme. La réunion à la couronne des maîtrises des ordres militaires (Calatiava en 1487 Santiago en 1493, Alcântara en 1494; Montesa ne fut réunie qu'en 1587); la démolition des châteaux féodaux; la restitution des biens et des rentes usurpées; la prépondérance des hommes de loi ilelrados) dans les conseils et les administrations ; l'instilulion d'une police rurale [la Santa Hermandad) dépendant du pouvoir central (1476) portèrent un coup mortel à la noblesse. Les << Rois Catholiques ■ méritèitnt leur titre ]iar l'injuste et impolitique expulsion des juifs, en 1492, et des moresques, en 1500, ainsi que par l'établissement, en 1480, de Tlnquisition, qui devint immédiatement un puissant i)ntrumentin)i réuni.
Ce pendant, même sous les lrist<s règnes de Juan H et do
Enrique IV, tous les arts delà civilisation se développaient
à l'envi. L'introduction de l'imprimeiie, vers 1470, et la
pr ompte multiplication des livres par des artisans, presque
fous allem ands, conliil uèreiit puissamment à la diffusion
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dos lettres antiques et modeines. De nouvelles universités se fondaient (Barcelone, 1430; Gerone, 1446; Alcalâde Henares, 1508). De riches bibliothèques étaient réunies (celles de Villena. du roi D. Duarte de Portugal, de Gi'imez Manrique, du marquis de Santillana, du prince de Viana, de Dona Maria de Aragim, ilu connétable D. Pedro de Portugal, du comte de Haro, d'Alfonso V, k Naples, de la reine Isabel elle-même, de Fernàn Colon, etc.). I/action exercée par la reine fut très favorable aux lettrés et aux savants. Elle avait appris le latin avec la célèbre Beatriz Galindo la Latina), et aimait à s'entourer dérudits : son exemple entraîna beaucoup de grands seigneurs et même de nobles dames. Elle fut intelligemment aidée par des hommes tels que le cardinal Francisco Ximénez de Cisneros (1436-1.517), le fondateur de l'Université dAlcalâ. Ce fut véritablement une Renaissance.
Déjà, sous Juan 11, Tinfluence de Tltalie se faisait vivement sentir, favorisée par les rapports de plus en plus étroits des deux péninsules, et surtout par l'établissement de la monarchie aragonaise à Naples (1443). Naturellement ce furent les provinces orientales qui ressentirent les premières cette intluence, laquelle n'agit pleinement en Castille qu'avec Boscân et Garcilaso. La fondation du Consistoire de la Gaya Ciencia de Barcelone et celle des Jeux Floraux, à 1 instar de Toulouse (1393), et surtout l'état florissant, au xv^ siècle, de la littérature catalane, qui s'enorgueillissait d'écrivains tels que Jordi de Sant Jordi, chambellan « cambrer » d'Alfonso V en 1416, Andreu Febrer, « algutzir » du même prince et traducteur de la Divina Commedia (1429), le grand pétrarquiste valencien Ausias March, mort en 1460, Jaume Roig, mort en 1478, sont des faits importants dans l'histoire de la civilisation.
L'immoralité, (jue nous avons constatée pendant les règnes précédents, continue et s'aggrave sous ceux de J-uan II et d'Enrique IV, favorisée, sans doute, par le triste é-tat du pays et par les mœurs relâchées du clergé. Parfois, au milieu du concert poétique des courtisans, les
IMi l)i: ,ILA\ II A (AnLOS V
lilailUes populaires l'-clatent. Mais en même temps que la misère des uns augmente, constatée aussi éloquemment qu'inutilement par les Certes, le luxe des autres s'accroît, r.'est l'époque des costumes somptueux, des fêtes, des tournois, des passes d'armes, des cérémonies magnifiques. Aussi les industries et les arts somptuaires sonl-ils les plus florissants, en dépit des pragmatiques qui essayent (le modérer ces ruineuses prodigalités. La folie chevaleicsque, qui trouvera à la fois son contre-coup et son aliment dans les romans, tourne drya bien des tètes.
Les Rois Catholiques, du moins, réagirent contre le relâchement des mœurs, et prêchèrent d"exemple. La réforme du clergé, tentée par des prélats tels que Cisneros, fut peut-être plus apparente que réelle, s'il faut prendre au sérieux les satires contemporaines (particulièrement celles des auteurs dramatiques). Mais elle donna du moins à celte société, tour à tour hypocrite et cynique, une tenue, une dignité extérieure dont elle avait trop manqué jusquelà. Elle forra les prêtres et les réguliers indignes à quitter l'église, comme tirent ces mille moines qui se réfugièrent, dit-on, aux pays barharesques, en 1406, poui- ne point se soumettre à la réforme. Cette discipline calma, canalisa cette ardeur bouill.inle. (|iii se dépensait auparavant en agitations sléiiles : elle la fit servir, après l'avoir en partie jiuriflée, aux grandes entreprises (|ui allaient étonner et parfois inquiéter le monde.
Beaux-Arts. — Le slyle gothique commence à être ahandoniié. Il perd du moins en pureli'- et en simplicité ce qu'il gagne en recherrhe et en magnificence. 11 mérite désormais ce nom de fleuii ou de flainhoi/ant qu'on lui donne parfois. Il se conlourne, il s'épanouit en frondaisons capricieuses, qui recouvrent toutes les surfaces libres. Il conduit tout naturellement à ce slyle appelé flittoresciuc parce
LES AKTS. l.liS LIlTÉRATLIiKS ( OMKM l'OH AINES î)7
'[u'il livfilise de linesse avec les ornements subtils des pièces d'urfèvrerie pkitn). C"est proprement le style de la lîenaissance, mélange eu somme de gothique et de classiiiue, qui d'ailleurs utilise aussi bien l'ogive médiévale que l'arc italien ou le fer à cheval mudejar, car l'harmoiiieuse pureté de la ligne lui' importe moins que la profu- -^ion des ornements, art délicat d'ailleurs et ingénieux, qui a laissé bien des chefs-d'œuvre. Le gothique des derniers Irmps a produit la cathédrale de Séville 1 1402-1517), cerlaines parties de celles de (irenade et de iiurgos (les flèches de la façade, la chapelle du Connétable, le cloître haut), le cloître de Kresdelval et la chartreuse de Mirallores près Burgos, San Juan de los Reyes à Tolède, la l.onja de Valence, etc. — Le style Renaissance est plus sensible à San Pablo et à San Gregorio de Valladolid, au palais de rinfantado de (iuadalajara (14(Vi). L'ornementation des églises et des palais, les merveilleuses boiseries des" Cor(<.s\ la sculpture sur bois, les verrières, les statues et les tombeaux, les tapisseries et draps brodés, les pièces d'orfèvreiie religieuse ou privée, tous ces chefs-d'œuvre de l'art espagnol, qui vont se multiplier encore pendant tout h; xvi" siècle, surgissent déjà de toutes parts. Parmi les architectes se distinguent Juan de Colonia qui sera continué par ses lîls Simon et Diego, Martin et Garci Fernande/, Guillermo Sagrera, Juan Guas,etc.; — parmi les sculpteurs, Gil de Siloe, Enrique Egas, Juan Fernàndez Aleniân, Juan Morlanes, etc.; — parmi les peintres , Antonio del Rinct'tn,. Juan Sânchez de Castro, Alejo Fernàndez, Juan de Flandes, i-uîs de Dalraau, Juan de Borgoùa, Gallegos, Pedro Berruguete, Santos Cruz, etc. Les deux influences llamande et italienne sont particulièrement sensibles. — Encina, le poète, Penalosa, Anchicta sont les musiciens les plus connus.
Littératures contemporaines. — Les principaux écrivains étrangers qui, pendant la période que nous allons
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étudier, se signalèrent dans les pays voisins, eu rapports intellectuels avec l'Espagne , sont :
1" En France. — Poésie. — Alain Chartier v. 1394, y ap. 1439). — Charles d'Orléans 1391-1405). — Villon (1431- 1484). — Jean Marot.
Théâtre. — Les Mystères :■ La Passion (de Gréban, 14o0; de J. Michel, 148()). — Farce de Pathelui v. 1470). — Gringoire {Jeu du Prince des Sots, 1512).
Contes. — Le Romande Troïhis, v. 1400. — Les Cent Nouvelles nouvelles, 1450-60. — La Salle (Jehan de Saintré, 1459.
Prose. — Gerson {Sermons, 1389-1414!. — Alain Chartier (Quadritoge invectif,v. 1422 ; Livre de l'Espérance ; Le Curial, ap. 1438). — Gommynes (1445-1509). — Erasme (1467-1536: /es Adages, 1500 .
2" En Italie. — Poésie. — Poèmes chevalerestiues : Pulci Monjante, 1466-83). — Boiardo {Orlandu in/iamo/'rt<o, 1494 -.
— Lyrique : Laurent le Maguitique. — Ange Politien [Orfeo, 1471 ; Stanze per la Giostra, 1475).
Théâtre. — Sacre rappresentazioni {Mystères). Prose. — Andréa da Rarbeiino (Les Reali di Francia, remaniement en prose des chansons de geste françaises).
— Sermons de Savonarole ^1452-98). — Masuccio (Les Contes, 1460-70). — Sannazar, L'Arcadia (1489-1504).
Plus peut-être que par ses écrivains, l'ilalie de la Renaissance agit sur l'Espagne par ses humanistes. Pier Candido Décombrio, Georges de Trébizonde. IJessarion, etc., étaient en n-hitions suivies avec les princes ou les prélals espagnols. Plusieurs savants, commr Crisolora, Guiniforlf iiarzizza, Aurispa, Tommaso da Uieti, allèrent même en Espagne. Nombre d'ouvrages de l'antiquité, authentiques ou apocryphes, passèrent alors en castillan ou en catalan par l'intermédiaire de ritalien. Saiitiilana, selon Texpressinn de Ilerrera, enrichit ses compatriotes des dépouilles étrangères « Volvio II su nacion con los despojos de las riquezas jierefjrinas. »
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Nous diviserons Téludr de cette époque en deux chapitres, dont le premier comprendra le règne de Juan II, et le second ceux de Enrique IV et des Rois catholiques; dans chacun de ces chapitres nous examinerons la poésie d'abord, la prose ensuite. Hemarquons toutefois qu'au point de vue littéraire, il n'y a point de difTérence appréciable, par exemple entre le règne de Juan II et celui d'Enrique IV : beaucoup d'auteurs d'ailleurs appartiennent aux deux éjioques. De même, plusieurs autres (tels que Pérez de (luzmân ou Rodrigue/, de la Câmara) ont autant de droit à tigurer parmi les poètes que parmi les prosateurs.
Ce n'est que vers la fin du siècle et sous les Rois Catholiques que la littérature revêt un caractère vraiment original. La prose, étoutTée jusque-là sous l'exubérante frondaison poétique, reprend son importance légitime ; la langue se fixe, se polit et se codifie dans les dictionnaires et les grammaires ; des genres négligés, tels que le théâtre, reviennent en honneur. Il y a alors comme un élargissement et un progrès sensibli' dans l'ensemble de la production intellectuelle : c'est la préface du grand siècle.