DEUXIEME PARTIE ; LA PROSE
La prose, moins cultivée sous Juan II que la poésie, nous offre cependant quelques noms importants, soit dans l'histoire, — soit dans le roman. — soit dans la morale.
8. Les Chroniques. — C'est à peine si l'on peut, malgré son litre, ranger parmi les œuvres historiques, tellement elle est pleine de fables, la Cronica ciel Rey D. Rodrigo con In destniycion de Espaùa, ou Crônica Sarraccna, composée, entre 140i et 1407, par Pedro del Corral. Cette compilation, où l'auteur utilisa les récits arabes, plus particulièrement la chronique dite du More Rasis (voyez p. 69', n'a aucune valeur, mais elle circula beaucoup, fournit matière aux romances et fut encore remaniée, en 1592, par le grenadin .Miguel de I.una.
Fernân Pérez de Guzmân, seigneur de Batres (1376-1458), mérite plus justement le titre d'historien. Il était neveu d'Ayala et oncle de Santillana. Il fut poète aussi, et son œuvre poétique est importante. Ses Provcrbios, en cent deux cnartetas, ses Diversas rirtudcs a loores divinos, ont un but exclusivement moral et didactique. La plus importante de ses compositions est un panégj-rique en vers des hommes illustres d'Espagne, Loores de los claros varones de Espana, écrit en 409 octavillas iababbccb ou abbaacca\ intéressant par l'habileté métrique et par le sujet. Ce n'est rien moins qu'une histoire complète de l'Espagne, depuis Viriate et Trajan jusqu'à Benoit XIII et Gil de Albornoz. Pérez de (iuzmân était, en poésie, un admirateur d'Impérial, de même qu'il fut, en philosophie et en morale, le disci|ih' et le correspondant du fanif-nx juif conveili .Uonso de Carlagena. le savant évèque de Burgos.
Mais les mérites du poète pâlissent devant ceux du prosateur. Il n'y a, il est vrai, aucune preuve décisive pour lui attribuer la Chronique de Juan II, mais son petit recueil
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de biographies contemporaines, Generaciones é Semblanzas, est un des meilleurs de la littérature historique en Espagne. Il déclare en avoir emprunté l'idée à « Guido de Colupna » idoUe Colonne). Ce recueil formait la troisième partie d'une comiiilalion (La mar de HiKtorias, composée vers iilJO, puliliée en 1512), imitée probahlement du Mare Historiarum do Jean de Columna. Mais les deux premières, qui traitent respectivement des souverains païens ou chrétiens antérieurs aux arabes, des saints et des savants, manquent alisolument d'intérêt et de mérite intrinsèque, sinon de style, et elles ont été oubliées. \^es Generaciones contiennent trente-six portraits de contemporains, habilement variés, et dessinés en quelques traits précis et pittoresques. Non seulement le caractère et les actes, mais encore l'aspect physique du personnage est décrit, d'après nature, par un observateur bien placé pour voir et pour savoir, et qui, d'ailleurs, n'a rien d'un optimiste. Tout ce que les couis d'Enrique III et d"e Juan II comptaient de plus notable délile sous nos yeux, depuis Enrique lui-même et son frère l'infant D. Fernando de Antequera jusqu'au connétable liuiz Lôpez Diivalos et au Maeslre de Santiago, Lorenzo Suârez de Figueroa; depuis Lôpez de Ayala et Villena jusqu'à l'archevêque Hojas ou cà la reine (^atalina de Lancastre. C'est aller bien loin sans doute que de prononcer, à propos de Pérez de Guzmân, les noms de Saint-Simon et surtout de Tacite; il n'a ni la verve du premier, s'il en a l'orgueil nobiliaire, ni la profondeur et le raccourci puissant du second; mais c'est beaucoup déjà que d'avoir fait songer à d'aussi grands peintres.
Ce genre du portrait historique, oii Pérez de Guzmân n'avait guère eu d'autre prédécesseur que Gil de Zamora (Liber iliustrium personantm), devint à la mode. Un contemporain, le bachelier Alonso de Toledo, composait sur un plan analogue, dès les deinièies décades du xx" siècle, son Espejo de laa Historias, vaste musée d'hommes illustres, u d'Adam à Jean XXII ■>.
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9, Autres œuvres historiques. — Pérez de Guzmân ne fui pas le seul historien de son temps. Alvar Garcia de Santa Maria commença la Crônica de Juan II, que d'autres terminèreul, et qui reste, pour la fidélité et le style, Tune des meilleures entre les chroniques. Son premier éditeur, Galindez de Carvajal, en 1317, raltribua à Pérez de Guzmàn, sans que l'on puisse dire sur quoi il fondait cette attribution. — LaCrôtiica de D. Alvaro de Luna, d'un auteur inconnu, se soutiendi'ait par le seul intérêt dramatique des faits; mais la rédaction, vibrante encore et toute chaude des passions contemporaines, n'est pas indigne du sujet. — De cette époque encore est la Crônica del Cid, remaniement moderne et anonyme de la Crônica de 1344, laquelle n'était elle-même qu'une réédition modifiée de la Crônica gênerai de Espana d'Alfonso X. La Chronique du Cid fut publiée, en T. "SI 2, par Lôpez de Velorado.
A ces ouvrages historiques plus généraux vinrent s'ajouter des récits de faits particuliers, tels que le Voyar/e à Samarcande, exécuté par ordre d'Enrique 111, de 1403 à 1400, parRuy Gonzalez de Clavijo et publié eu 1;)82, par Argote deMolina, sous le titre de Historia del r/ran Tamorlon*; — les Andanças é Yiaj en, exécnlés k travers le monde alors connu, de 1435 à 1439, par un Andalou. Pedro Tafur"-; — Le Victorial, ou Livre de la Vic/oirc, titre obscur auquel on a substitué celui de Crônica del Cividc de Duelna, D. Pedro Nifw (137;)- 1446], écrite avec talent par l'un des compagnons de ce seigneur, Gutierre Dîaz Gâmez-*; — Le Seguro de Tordesilhis (1439), par P. Fernândez de Velasco,comtede Haro; — enfin, le curieux lécit de la l'n-^se d'arv(es (El Paso honroso] sou-
1. Kdit. Llaguno y Aiiiirola, Madrid. 1782 ;avec Diaz tiâmezV
2. Kflit. Jiiiiénez de la Kspada. 1874. (Lihrus rarus, Vlll.)
3. Kdit. Ll.iguuo y Amirolu, n.S:i — tradiict. IVani;. de Clrcourf et Puyniaigie, 1.S67.
ŒLVRIiS IlISTOlilOl ES. — ROMANS 117
tenue, en Juillet-aoï'it 1434, à la tète du pont de i'Orbigo, par le chevalier aventurier Suero de Quinones, et racontée par Rodrîguez de Lena, témoin oculaire. Le récit de cette prouesse, ijuc Ion peut rapprocher d'aventures et d'exploits analogues (de Juan de Meilo, Gonzulo de Guzraàn, Juan de Torres, J. de Poianco, Mosén Pero Vâzquez de Saavedra, Gutierre Quixada, Mosén Diego de Valera, etc.), nous fait pressentir que le temps de la littérature chevaleresque est arrivé.
11 n'est plus permis de croire à Tauthenlicité du CentOn Epistolario, recueil de cent cinq lettres, qui auraient été adressées aux principaux personnages de l'époque, (h; 142.j à 1454, par un imaginaire bachelier Fernân Gômez de Cibdareal, médecin de Juan II. On sait que la prétendue édition princeps de 1499 est une supercherie, et que l'auteur principal de cet agréable pastiche fut très probablement un aniiiassadeur d'Espagne à Venise, Vera y Zi'iniga, comte de la Roca \f 1658j, qui l'aurait composé vers 1650. Le seul fait que des critiques comme Amador de los Rios ont cru à l'authenticité du Centun prouve l'habileté du faussaire, et les lettres elles-mêmes, souvent pleines d'intéiêt, font honneur au talent de l'écrivain.
10. Littérature romanesque. — La littérature romanesque ne chimiait pas. Les plus célèbres romans de l'époque de Juan 11 sont ceux de Rodrigue/ de la Câmara et de Diego de San Pedro.
Juan Rodrîguez de la Câmara, ou del Padron (du nom de son lieu de naissance, en Galice;, mourut religieux vers 1450, après avoir été, dit-on, serviteur du cardinal de Cervantes, qu'il accompagna au Concile de Bàle, et page de Juan II. Son existence, traversée d'un amour sans espoir pour une grande dame inconnue, avait été des plus romanesques, et rappelle, par certains côtés, celle de Macias, son ami. Les poésies lyriques, écho de cette passion,