‹ Précis d'histoire de la littérature espagnoleChapitre 98 sur 263 · I. Fac-siiiiili' par A. M. Iliintingtcm. New-Vcn-k. l'.Uil · texte numérisé non relu

I. Fac-siiiiili' par A. M. Iliintingtcm. New-Vcn-k. l'.Uil

LE ROMANCERO 16î>

6° Enfin, au xix^ siècle, apparaissent les collections savantes, scienlilîques, de Jacob Grimm (Silva..., Vienne, 1815); — de Depp\n§ {Sammlung ... , Leipzig, 1817); — d'Agusti'n Duran {Romancero gênerai, Madrid, 1849-51, t. X et XVI de la B. A. E.); — de F. VVolf et G. Hofmann {Pvimavera...., Berlin, 1856); — de Menéndez Pelayo {Antologia de poctas tiricos, t. VIII, IX, X, XI et XII, Madrid, 1899-1906).

Si, après les origines et la formation du Romancero, nous en étudions maintenant le contenu, nous serons frappés tout d'abord de la variété des sujets.

1° Les plus anciens romances sont épiques, historiques, traditionnels. On dirait des fragments détachés des anciens cantares de Gesta. 2° La seconde classe comprend les chevaleresques, correspondant aux sujets des Romans de chevalerie {caballercscos, novelescos, fabulosos). 3" Viennent ensuite les moresques [moriscos], dont les plus anciens, anonymes, portent le nom de romances de la frontière (fronterizos). 4° Les Romances littéraires, de pure imagination, sur les sujets les plus variés. 5° Les Romances didactiques {moraux^ religieux, philosophiques, etc.). 6° Enfin les Romances vidgaires et modernes (d'amoureux, de bandits et valientes, de soldats, de marins, d'étudiants, de laboureurs, etc.).

On le voit, c'est à peu près toute l'histoire, toute la civilisation, toute la vie de l'Espagne qui est concentrée dans cet énorme amoncellement de matière poétique, cristallisée lentement dans les pages du Romancero. Toutes ces cristallisations n'ont évidemment ni le même éclat ni la même pureté, de même qu'elles n'ont point le même âge. Les plus anciennes se sont formées à des époques reculées, que les érudits, les Wolf, les Durân, les Pidal, les Menéndez Pelayo essayent de préciser. Au noyau primitif, qu'elles ont recouvert et voilé, d'autres couches se sont superposées, et ce travail continue encore infatigablement, car les mêmes lois président encore à leur formation. De même qu'aux premiers âges, elles revêtent, dans leurs éléments essentiels, les mêmes formes traditionnelles, si elles n'ont plus

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la même valeur artistique. Les détails précédents montrent suffisamment les multiples transformations subies au cours des âges par tel de ces romances, avant de parvenir jusqu'à nous. Il est né peut-être, sous le coup de quelque grande émotion populaire, victoire ou défaite, meurtre ou prouosse, sur des lèvres plus éloquentes, dans une imagination moins grossière. Il a été recueilli par la mémoire encore vierge des compagnons du Cid, de Ferndn Gonzalez, des grands caudillos de la Reconquista, qui l'ont colporté, éparpillé à travers le pays. Puis les bardes populaires, les chanteurs de profession, les jongleurs, sont venus, qui l'ont amplifié, en ont tiré des motifs nouveaux, le pliant aux goûts de leurs auditeurs. Ces chants devinrent à la mode; on les imita, on en composa à leur image; on reproduisit plus ou moins heureusement leur physionomie; on s'efforça de respecter l'archaïsme de leur forme, et ce fut la période érudite. Puis survint l'époque de l'apogée littéraire : l'on reprit ces mêmes thèmes, vieillis, mais non encore épuisés; on les arrangea à la mode du jour, on les couvrit des broderies et des fanfreluches du gongorisme ; on les farda de couleurs criardes, et les artistes se soucièrent bien moins de conserver la vérité, la naïveté objective de ces poésie?;, que d'étaler la richesse ou la grâce mignarde de leur imaginalion. Le peuple, cependant, ne comprenant pas les inventions des beaux esprits, continua à chanter à sa façon, et pour lui seul. Mais comme l'âge des sentiments héroïques était passé et que la taille des hommes s'était rapetissée, ces chants vulgaires ne surent plus reproduire la grandeur naïve d'autrefois : ils restèrent en dehors de la « littérature ».

Le Romancero, considéré dans son ensemble, est l'un des trois ou quatre grands monuments originaux de la littérature espagnole : il intéresse, presque à titre égal, l'historien, le lettré et lérudit.

L'historien : non point que les romances, même les plus archaïques, soient des documents qui puissent faire foi.

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C.eux qui se rapprochent le plus de la vériti' historique contiennent encore beaucoup dr fantaisie et de légendes. Mais la façon même dont les faits ont été interprétés, dénaturés dans l'imagination populaire, la peinture des mœurs, des croyances, des superstitions, l'expression des -ynipathies ou des haines, tout cela a son intérêt pour l'historien qui n'est pas un simple nomenclateur. Les exemples abondent Berna iiio del Carpio, T). Pedro le Cruel]. Un seul suffira.

Les romances du Cid nous le représentent sous les traits les plus différents. Tantôt c'est un loyal sujet, persécuté, mais respectueux. Tantôt c'est un pur seigneur féodal, supportant impatiemment le joug, toujours prêt à la révolte. Ici, c'est un conquérant qui travaille pour son maître; là, un chef de bande, sans foi ni loi, volontiers allié des Maures. Ailleurs encore, c'est un chevalier courtois, galant, un troubadour, sous lequel nous voyons poindre le « beau Dunois ». — Quel est le vrai Cid? Peut-être aucun de ceux-là, mais lorsqu'on aura fixé l'époque de chacun de ces romances, on aura une indication curieuse des variations de l'opinion publique, et de l'idéal qu'elle se formait à des époques diverses.

Il y a, à ce sujet, un double fait qu'il ne faut pas oublier. Le premier, c'est que la série historique du Romancero embrasse à peu près toute l'histoire d'Espagne jusqu'aux temps modernes; le second, c'est que les rapports entre l'historiographie et les romances sont étroits, soit que l'histoire ait emprunté aux. romances, soit que ceux-ci doivent être considérés — c'est déjà l'expression de Corneille, — « comme les originaux décousus des anciennes histoires ».

Ils intéressent le lettré. — Le Uomancero est la plus riche série de poésies du même genre que l'on puisse signaler dans toutes les littératures, monument vraiment national, auquel ont collaboré toutes les époques, toutes les classes sociales, qui reflète les couleurs {\r chaque siècle et conserve cependant celte souple unilé (|iii résulte de l'union

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(les contraires. Tout n'y est pas également bon, mais chaque série a ses chefs-d'œuvre. Les plus anciens ont la simplicité, le raccourci, la rudesse de ligues des primitifs. La grâce de la Renaissance éclate dans les Moresques et les courtois, la finesse et la correction classique dans ceux de l'âge d'or. La malice andalouse, la mélancolie galicienne, l'esprit aventureux des Levantins, l'orgueil castillan en nuancent à l'infini la matière. Ce genre, en ajqiarence rigide, a une grande souplesse : les croquis fragmentaires sy rencontrent avec les amplifications des jongleurs; le romance est ici une simple expansion lyrique, là un fragment épique ou un conte chevaleresque. Il est susceptible de tous les tons.

Ils intéressent enfin Vévtidit. — Les indications qui précèdent suffisent à montrer avec quel intérêt ce sujet a été étudié. L"origine du romance, sa forme première, ses rapports avec les autres genres, les Iransforniations de sa métrique et de sa prosodie, la suite des assonances, l'explication des e paragogiques, etc., offrent matière à une foule de recherches. L'examen de chacun des mmanccs viejos formerait une monographie très complexe. Les rapports des chroniques, des romances et des épopées perdues a déjà défrayé l'érudition des savants.

L'importance du Romancero s'accroît encore <i Ion considère l'influence qu'il a exercée en Espagne, sur d'autres genres, et les œuvres qu'il a inspirées dans d'autres litté-tures. La lecture d'Ocampo ou de Mariana, sans parler de la Estoria gênerai, suffit à montrer ce que l'histoire lui doit. Il a été pour elle ce qu'étaient pour Tite-Live les Fables antiques, débris peut-être, elles aussi, de chants disparus. Le conte et le roman ont exploité cette mine à leur tour îAbencerraje y .larifa, Guerres civiles de Grenade, El somhrero de 1res picos, Tnieha. etc., etc.). Mais c'est le théàtrisurtout qui doit au Romancero. Une foule de comcdias sont fondées sur les récils des romances qu'elles reproduisent souvent. 'Voyez, en particulier, le théâtre de Juan

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