THÉORIE DE LA NUTRITION. — PROGRÈS RÉALISÉS EN ANATOMIE DESCRIPTIVE
Tous les arcanes des circulations sanguine et lymphatique se trouvaient ainsi à peu près dévoilés, mais restait encore à créer une théorie de la nutrition.
Deux Anglais, Wharton (1610-1673) et Glisson (1596- 1677), dont les noms se rattachent si intimement, le premier au conduit excréteur de la glande sous-maxillaire, le second au tissu lamineux qui environne dans le foie les ramifications de la veine-porte, se chargèrent de nous la fournir, et la nouvelle doctrine, qui n'eut de fondement sérieux que dans l'imagination même de ceux qui l'avaient émise^ se vit destinée à faire époque par sa bizarrerie^ mais ne reçut jamais la sanction décisive de l'expérience.
« On ne peut pas, d'après Daremberg, séparer Glisson et Wharton ; l'amitié les avait unis; une certaine communauté de vues et de recherches a resserré ces liens que l'histoire ne doit pas rompre. »
1. Mme (Je Sévigaé ne dédaignait pas de l'appeler dans ses Lettres notre petit Pscquet.
Wharton rangeait les glandes parmi les parties blanches ou spermatiques 1, et le principe nutritif de ces dernières aurait, suivant lui, les nerfs pour conducteurs. Tantôt ceux-ci reçoivent quelque chose des glandes, tantôt, au contraire, ils le leur fournissent; d'où un double courant que l'illustre adénographe s'évertue ingénieusement à expliquer par la multiplicité des fibres renfermées dans un même nerf. En résumé, les glandes sont, dans cette hypothèse, les servantes du fluide nerveux^.
François Glisson consacra à son tour les mêmes erreurs^. Les nerfs sont doués,, pour lui aussi, d'une propriété aspiratrice, et comme la source de la lymphe réside à ses yeux dans l'estomac et Tintestin, les anastomoses du trisplanchnique lui semblent merveilleusement disposées sur ces organes pour assurer le mode de distribution du suc nourricier. S'agit-il maintenant d'expliquer le mécanisme d'après lequel ce liquide se trouve projeté dans les cordons nerveux, le systématique Glisson ne s'en embarrasse guère, et nous le voyons invoquer un terme qui est à lui tout seul, comme le dit Daremberg, une révélation véritable : il nous parle de Yirritation. Ce n'est point là un mot prononcé en l'air ou jeté au hasard, le célèbre professeur de Cambridge aime à le répéter et se plaît à y revenir, notamment à propos des canaux biliaires :
« Nemini dubium est, dit-il, quin vasa sellea interdum « irritentur. Et plus loin: Constat nempe,vesiculam sel- « leam nervis preeditam esse, uti et porum bilarium : de-
1. Suivant les anciens, les parties se divisaient en blanches ou spermatiques et rouges ou sanguines.
2. Le Traité des glandes de Thomas Wharton a été publié à Ijondres en 1656, sous le titre suivant : Adenographia, sive glandularum, totius corporis descriptio.
3. Anatomia hepatis, ciii prœmitUvntur quœdam ad rem anatomivam universe spectantia. Londres, 1654,
« bent itaque sensitivse esse ac motivae, adeo irritablles
€ Profecto quidquid incommodum alicunde illatum perci- « pit, idemque a se amoliri satagit ; id proprie dixeris € irritari. Idcirco, cum partes istee injurias persentiscant, « seseque ab iisdem vindicare conentur ; irritationis quo- € que capaces merito dicendse sunt. Imo vero duplicem « irritationem subeunt : quarum alteram originaliter « habent a se ipsis, alteram a mutuo cum aliis partibus « consensu. »
Telle est sa manière de voir.
Le système de Glisson est sans doute bien éloigné encore des idées physiologiques'modernes, mais il indique un pas de plus vers la vérité et le progrès. L'irritabilité cesse dès à présent d'être considérée comme une entité vivante pour être envisagée comme une propriété des parties. Albert de Haller^ vers le milieu du xviif siècle, reprendra * l'hypothèse de Glisson et excitera, en l'érigeant en fait indiscutable, l'admiration du monde savant !
Edifier des théories pour les renverser ensuite, en leur substituant plus tard l'exacte vérité, c'est là le cours de la science. La doctrine de Wharton et de Glisson sur le prétendu rôle des nerfs et des glandes n'échappa point à cette révision ultérieure qui atteint fatalement les vues de l'esprit, lorsqu'on cherche à les dégager de leur seul principe fondamental, l'expérience.
Un nouvelanatomiste, Nicolas Sténon (1638-1687) * vint bientôt réduire à néant les conceptions physiologiques de ses prédécesseurs et acquit d'emblée, grâce à son immense talent d'observation, une supériorité incontestable sur