PHYSIOLOGIE
L'histoire de la physiologie elle-même a enregistré de grands noms depuis le commencement du siècle, et le souvenir de Magendie, de Flourens, de Claude Bernard, vivra toujours parmi les savants, désireux de s'initier à la méthode expérimentale ; ces hommes éminents nous en ont
1. Journal de physiologie de Brown Séquard, 1S62. Tome V, page 674.
transmis le flambeau, sans qu'il ait jamais vacillé dans leurs mains.
Les théories de Bichat rég-naient en souveraines, et ses disciples, mus par l'attrait des déductions anticipées, ajoutaient une foule de propriétés vitales imaginaires aux propriétés élémentaires admises par le maître , lorsqu'intervint Magendie(l783-18oo).Il se déclarait ennemi des systèmes et déploya dans sa lutte contre les vitalistes toute l'ardeur de la jeunesse et l'énergie d'un vig'oureux talent. Auxforces hypothétiques créées par ses antagonistes, cet esprit, aussi indépendant qu'inflexible, essaya de substituer le résultat expérimental, et la génération actuelle lui saura gré d'avoir habitué le public à l'idée de la nécessité scientifique des vivisections sur les animaux. Inutile de décrire ici la vive sensation que produisirent parmi les savants sa démonstration évidente du liquide céphalo-rachidien découvert par Cotugno et ses expériences pour prouver l'inertie de l'estomac dans l'acte du vomissement i ; mais ce qui élève surtout Magendie, ce qui donne à son nom un éclat ineff'açable, ce sont ses découvertes sur le système nerveux, qui comptent parmi les plus belles du siècle. Les anciens eux-même soupçonnaient la distinction des nerfs moteurs et sensitifs, et dès 1811 un anatomiste anglais, Ch.Bell, fit de cette vérité une démonstration plutôt théorique qu'expérimentale ; mais l'honneur d'ouvrir le canal rachidien surTanimal vivant et de prouver, par la section
1. a On a cru longtemps que le vomissement dépendait de la contraction « brusque et convulsive de l'estomac ; mais j'ai fait voir par une série d'ex- (i. péri en ces que ce viscère y était à peu près passif, et que les véritables <i agents du vomissement étaient, d'une part, le diaphragme, et, de l'autre, (T les muscles larges de l'abdomen ; je suis même parvenu à le produire en <( substituant à l'estomac, chez un chien, une vessie de cochon, que je remet plissais ensuite d'un liquide coloré. » {Précis élémentaire de physivlogie par Magendie, 1817. Tome second, page 139.) Voir le détail des expériences dans le Mémoire sur le vomissement, Paris, 1813i
des racines antérieure et postérieure, que la première est affectée au mouvement Ja seconde au sentiment, étaitréservé au physiologiste français. Salégitime curiosité nesetintpas, au reste, pour satisfaite, et ayant constaté que la racine antérieure peut donner des signes de sensibilité, il émit en 1839 l'opinion que cette sensibilité était empruntée par elle à la racine sensible, et ainsi se trouva constituée la découverte de la sensibilité en retour ou récurrente des racines antérieures.
Pierre Flourens (1794-1867) rendit lui aussi à la physiologie des services mémorables, et la tâche de Cl. Bernard dut être facile, lorsqu'il voulut payer un légitime tribut d'hommages à la mémoire de son illustre prédécesseur^ L'éminent académicien, collaborateur de Cuvier dans ses études d'histoire naturelle, consacra en effet son existence aux vulgarisations scientifiques : populariser la vérité et démasquer l'erreur sous toutes ses formes, tel fut le but suprême qu'il poursuivit à toute heure d'une volonté ferme ; ses qualités réunies de professeur et d'écrivain l'aidèrent puissamment dans cette œuvre. Fut-il conduit à redouter pour la philosophie moderne le succès delà phrénologie ? Il écrivit contre les phrénologistes (1842) 'et réfuta leur système avec une heureuse habileté. Appréhenda-t-il plus tard une confusion regrettable entre le génie et la folie? Flourens reprit aussitôt la plume pour combattre un système qui aurait pu devenir funeste, s'il avait fini par s'accréditer. Toujours et partout enfin, le premier sur la brèche pour la grande cause de la science, il se montra champion éclairé et fidèle interprète de la méthode expérimentale. Mais, pour si enviable que puisse
1. « ...Aux qualités du savant Flourens joignait les qualités de l'écrivain ; « par ce côté encore il rendit service à la physiologie ; il a inspiré le goût de ff cette science et l'a fait aimer d'un public qui, sans lui peut-être, ne l'eût « jamais connue. » (Cl. Bernard, Discours de réception à r Académie française.)
sembler un pareil rôle, il n'eût assurément pas suffi à la gloire d'un esprit aussi élevé, et à ces vues si profondes de généralisation Flourens joignit les aptitudes et le mérite de l'inventeur. Qui ne connaît aujourd'hui ses laborieuses recherches sur le développement des os et ses remarquables observations sur les propriétés du système nerveux? Relativement à la marche de l'ossification dans les os longs, il a établi le premier que l'accroissement en longueur du. corps de l'os se fait par addition de couches nouvelles à ses extrémités, et a définitivement prouvé, par des expériences plus décisives que celles de ses prédécesseurs^ Duhamel et Hunter, que l'accroissement en épaisseur s'opère par superposition de nouvelles couches, et que le canal médullaire augmente de capacité, par suite de la résorption des couches anciennes. La chirurgie moderne a enfin mis à profit ses magnifiques travaux sur le rôle du périoste dans la formation de l'os, en les fécondant par d'ingénieuses applications, et dans le domaine du système nerveux, nous lui devons également une analyse exacte des mouvements que détermine une lésion cérébelleuse* et nos principales notions sur le siège de la conscience. C'est donc à double titre que nous fhonorons ici : comme généralisateur et comme inventeur, il fut un des physiologistes à la foisles plus populaires et les plus renommés de ce siècle. Claude Bernard (1813-1878) personnifia brillamment la médecine expérimentale pendant longues années, et si aujourd'hui il a cessé de vivre, ses illustres élèves ^, ses collègues de la Société de Biologie, la France entière en un mot, s'associent aux éternels regrets qu'assurent à sa
1. Brown Séquard attribue ces mouvements désordonnés à l'irritation des parties voisines du cervelet, et non à la lésion de l'organe lui-même.
2. Un des plus célèbres parmi eux est M. Paul Bert. Voy. pour la biographie de Cl. Bernard : V Œuvre de Cl. Bernard. Introduction, par Mathias Duval. Notices par Renan. Paul Bert et Armand Moreau. Paris, 1881 .
mémoire des travaux impérissabJes. Plusieurs bouches autorisées ont déjà rendu hommage à son glorieux souvenir : le Conseil supérieur de l'instruction publique, l'Institut^ l'Académie de médecine, l'Académie française, tinrent à honneur d'être représentés sur sa tombe par des orateurs éloquents et dignes de retracer la vie scientifique de cet homme à la fois si grand et si simple. La solennité elle-même de ses funérailles, ces honneurs publics réservés jusqu'ici à d'illustres guerriers ou à des politiques en renom, redisent assez haut le respect dont nos gouvernants voulurent entourer le législateur de la méthode expérimentale. Mais, pour se faire une idée nette du rôle joué par Cl. Bernard dans l'évolution physiologique de son époque, ce sont ses principales découvertes qu'il convient de passer en revue,, et lune des premières dans l'ordre chronologique se rapporte à la fonction du pancréas. De belles expériences établirent nettement que le suc pancréatique jouit de la propriété d'émulsionner les corps gras et d'en favoriser l'absorption. Si M. Eberle avait entrevu le même fait plusieurs années auparavant, le mérite d'avoir fixé définitivement l'attention des physiologistes sur cet i ntéressantproblèmen'en revient pas moins à Cl. Bernard *. L'éminent observateur produisit en outre une fistule sur l'animal vivant, pour se procurer du suc pancréatique, et montra sur des chiens l'amaigrissement consécutif à l'ablation de l'organe *. De jour en jour ses regards investigateurs devinrent plus pénétrants, et son champ d'action s'agrandissait à toute heure; aussi serait-il difficile dinsister également sur les diverses circonstances qui concoururent à le familiariser avec les phénomènes vitaux.
1. Les expériences de Bernard sur le suc pancréatique datent de 1846 et
*>nt été publiées deux ans plus tard. Celles d"Eberle furent faites en 1834.
2. Dans toutes les obEervation^ de maladies du pancréas chez l'homni
publiées par M. Eisenmann, il existait aussi un amaigi-issement considérable .
Dès 1848, Bernard déterminait l'existenco dans le foie d'une matière spéciale et susceptible de devenir du sucre sous des influences identiques à celles qui transforment la fécule. Le voile qui dérobait aux savants de tous les siècles la véritable fonction de la glande hépatique se trouvait ainsi soulevé, et cette brillante découverte eut ses applications en pathologie : la glycogénie engendra une théorie nouvelle du diabète sucré, d'après laquelle on cessa d'imputer cette maladie au défaut de combustibilité des aliments, pour l'attribuer à la suractivité fonctionnelle de l'organe 1. Une série d'expériences relatives à la chaleur animale vinrent ensuite prouver qu'elle a pour foyer l'intimité des tissus; la nutrition lui donne naissance, en produisant des phénomènes chimiques qui aboutissent constamment à une oxydation : si le muscle développe de la chaleur lorsqu'il se contracte, c'est par suite de l'oxydation plus active qui a lieu dans sa profondeur. Pourfour du Petit avait démontré (1727) que la section du sympathique cervical provoquait une contraction subite dans la pupille de l'œil correspondant; Bernard élargit encore cette donnée, en faisant voir que tout le côté de la face qui répond au nerf coupé devient rouge, se tuméfie et augmente de température. Si on excite ensuite le bout supérieur de ce même nerf, la scène change aussitôt, et des phénomènes exactement contraires se produisent sur-lechamp. C'est là une action vaso-constrictive ; mais, à côté des nerfs vaso-constricteurs, il existe aussi des nerfs vasodilatateurs, que Cl. Bernard mit en évidence par l'excitation du bout périphérique de la corde du tympan : il détermina de la sorte une dilatation vasculaire très marquée et ana-
1. Cl. Bernard a en outre découvert qu'on pouvait, en piquant le plancher du 4« ventricule, faire passer du sucre dans le sang en quantité assez notable pour que le liquide nourricier s'en débarrasse par la voie des diverses sécrétions.
logue à celle qui suit la section du sympathique*. L'introduction d'une nouvelle méthode dans les études toxicologiques ouvrit enfin une voie féconde à la médecine ; elle était basée sur l'élection spéciale des poisons pour tels ou tels éléments anatomiques : l'action du curare par exemple se localise sur l'élément nerveux moteur; l'oxyde de carbone s'attaque aux globules rouges du sang. Ces vues de génie piquèrent la curiosité des pathologistes qui, cédant au désir des déductions hâtives, virent modérer leur zèle par celui-là même qui en avait déterminé l'expansion. Pour rester scientifique, la médecine doit en effet se prémunir contre le danger des théories et faire toujours la part de ce qui est la science et de ce qui ne l'est pas. Généreuse confiance dans les faits, noble défiance dans les conclusions, telles furent les précieuses qualités de Cl. Bernard. L'activité de sou génie ne l'abandonna jamais^ et les nombreux volumes où débordentles flots de ses originales recherches témoignent de ses efforts constants pour subjuguer la nature vivante :
« Claude Bernard n'est pas un physiologiste, a-t-on dit, c'est la physiologie. y>