DIGNITÉ ET MORALITÉ PROFESSIONNELLES
sur des faits naturellement rares ou qui ne se reproduisent que sous des constitutions atmosphériques particulières, prouvent évidement que ces ouvrages nous présentent les efforts réunis de plusieurs siècles '. » C'est d'ailleurs par l'expérience de ses devanciers que lui ont été dictés ses mag-nifiques passages sur la moralité professionnelle. Rendons-lui néanmoins justice ; il a le mérite d'avoir su en profiter et d'avoir ajouté à leurs leçons le fruit de ses méditations les plus attentives.
Quelle noble majesté dès le début de ses Ap/wrismes !
« La vie est courte, dit-il, l'art est long; l'expérience trompeuse, le jugement difficile; il faut non seulement faire ce qui convient, mais encore faire en sorte que le malade, les assistants et les choses extérieures y concourent 2. »
•Par ces paroles, Hippocrate prémunit ses disciples contre les difficultés innombrables de la pratique médicale.
Quelle plus admirable vérité plus brièvement exprimée : La vie est courte, l'art est long ! Cette réflexion n'est-elle pas de tous les temps, et n'est-ce pas au moment où, mûris par l'expérience, nos maîtres sont sur le point de nous léguer quelque précepte, quelque invention nouvelle, que nous les voyons ravis à notre estime par une mort aussi impitoyable qu'inattendue'^ — L'observation, la découverte
1 . Dezeimeris, Dict. hist. — Pour se convaincre de la nécessité d'admettre des devanciers à Hippocrate, consulter : De utilitate ex adv. capiend., Lib. II, pag. 176, et Dujardin, Hist. de la cli'mtrgie, tome I, page IGO.
2. « (lette sentence, qu'on peut regarder comme le testament scientifique du plus grand médecin de l'antiquité, renferme tout le secret de la révolution intellectuelle que nous allons retracer. C'est pour hâter les progrès trop lents de l'art de guérir, pour éviter les interminables et dangereux tâtonnements de l'expérience, pour lever les difficultés du jugement ou de ladiagnose, que les médecins abandonnèrent' jadis la voie de l'observation pure et simple, espérant trouver un guide plus sûr dans les spéculations physiopathologiques. » (Renouard, Lettres liliilosoplilq^ues et historiques sur la médecine, 3' édition, Paris, 1861.)
peut-être, qui eût été, pour les générations futures, un jet de bienfaisante lumière, demanderaparfoisbiendes années, toujours d'infatigables labeurs, pour être mise au jour. La vie est courte, l'art est long !
« L'expérience trompeuse, le jug-ementdifficile », ajoute le maître. Comme la précédente, d'ailleurs, cette phrase semble écrite aujourd'hui même et est applicable à la sphère médicale dans son intégrité. Je crois entendre encore les paroles que prononçait naguère un des professeurs les plus sympathiques de la Faculté de Paris, M. Jaccoud ^, lorsqu'à son cours d'ouverture, il s'écriait :
« Yous ne devez point vous borner à recueillir les enseignements qui vous sont donnés, vous devez vous efforcer de les élargir et surtout de les vérifier par votre travail. Il n'y aplus de maîtres au sens autocratique du mot ; il y ades hommes qui, plus âgés que vous, ont étudié plus longtemps que vous, ont vu plus de choses que vous, et qui exercent l'enviable privilège de vous faire part des résultats de leurs méditations. Mais tout cela ne doit être accepté que sous bénéfice de contrôle, car nul n'est infaillible, vous le savez bien »
Ce contrôle , Hippocrate le prêchait à ses disciples pour donner à la médecine des fondements inébranlables , et c'est lui aussi que nos maîtres actuels nous engagent à exercer pour assurer les progrès de cette même science. Il est aussi indispensable au praticien qu'au physiologiste ou au chimiste.
La pensée du vieillard de Cos est tout entière féconde en salutaires enseignements : Il ne suffit pas à l'homme de l'art de veiller sur lui-même, il faut encore qu'il soutienne et éclaire le malade de ses recommandations et de ses con-