CHAPITRE V
« Ce que les médicaments ne guérissent pas, nous dit Hippocrate, le fer le guérit ; ce que le fer ne guérit pas, le feu le guérit ' ; ce que le feu ne guérit pas, doit être regardé comme incurable. »
C'est bien à la chirurgie que sont empruntés les deux derniers agents dont il est ici question. Pour s'être occupé de médecine, le célèbre médecin de Cos n'enapoint négligé
1. Aph., yil= sect. Trad. Littré. Les instruments en ce genre dont se servit Hippocrate consistèrent en fers chauds, fuseaux trempés dans l'huile bouillante, parfois des sortes de champignons qu'on faisait brûler sur la paxtie malade, ou même du lin cru.
les affections d'origine externe ; la meilleure preuve nous en est fournie par ses écrits.
La chaleur est considérée, dans les Aphorismes, comme fort utile dans les cas de fractures ou de plaies ayant tendance à se mortifier et à s'ulcérer ; le froid, au contraire, est appelé à rendre les plus grands services contre les hémorrhag^ies actuelles ou imminentes. N'est-ce point là une frappante actualité, et le froid n'est-il pas encore un de nos meilleurs hémostatiques ?
Aussi bien que nous aussi, Hippocrate connut la désespérante et périlleuse ténacité des affections vésicales chez les personnes avancées en âge : c< Les affections des reins et de la vessie, dit-il, se guérissent difficilement chez les vieillards». Il ne dédaigna d'ailleurs aucunement dans leur cure l'usage du bon vin, qu'il conseillaitcontre les maladies de vessie, non moins que contre les catarrhes oculaires.
Ajoutons en outre que la formation des calculs vésicaux fut connue à cette époque ; et tandis que Littré traduit ainsi l'aphorisme oii il en est question : « Chez ceux dont l'urine dépose du sable, la vessie est calculeuse », MM. Lallemand et Pappas interprètent la phrase de la manière suivante : « Ceux dont les urines déposent du sable ont la vessie disposée à la pierre ».
Enfin l'ouverture des abcès du foie par l'incision et la cautérisation, l'extirpation des polypes nasaux par la ligature, etc., ne furent en aucune façon étrangères à Hippocrate.
Nous bornant jusqu'ici à quelques détails épars çà et là dans les Œuvres du père de la médecine^ n ous n'avons encore rien cité des deux grands Traités de chirurgie proprement dite : je veux dire celui des fractures * et celui des plaies de tète.
1. Le Traiiè des Frartnres et celui des Articulations forment ensemble un tout inséparable, dont Galien n'a jamais mis en doute l'authenticité.
L'importance capitale du premier de ces ouvrages nécessite de notre part une analyse propre à édifier le lecteur sur les remarquables notions qui s'y trouvent renfermées.
Hippocrate recommande tout d'abord l'extension dans l'attitude naturelle du membre <. Divisant ensuite les fractures en fractures simples et fractures avec plaie, il commence à étudier celles del'avant-bras. Leur traitement est décrit avec beaucoup de détails et est destiné à servir de type à celui de toutes les autres fractures. Le chirurgien opère la coaptation des fragments^ pendant qu'on pratique l'extension. La description du bandage employé occupe une large place ; pour être bon, il doit comprimer modérément ; le point fracturé est celui où la compression doit être la plus forte ; ce bandage sera refait tous les trois jours, et le dixième jour on appliquerades attelles. . . . En moyenne, la consolidation des os de l'avant-bras exige trente jours. Lorsqu'on juge à propos d'enlever l'appareil, il faut eneore faire pendant longtemps des affusions chaudes sur le membre, pour y faciliter le retour des humeurs^.
Passant ensuite aux fractures du bras, Hippocrate décrit pour leur réduction un appareil fort compliqué, mais dont on pourra néanmoins saisir assez bien le méca-
1. L'importance de cette attitude naturelle, dans les lésions osseuses ou articulaires, sur laquelle le père de la médecine insiste si longuement, frappe encore nos chirurgiens modernes, et en 1873, au congrès de l'Association française pour l'avancement des sciences, qui s'est tenu à Lyon, le prof. Courty, de Montpellier, s'exprimait en ces termes : « L'immobilisation des articulations dans l'attitude naturelle est le meilleur moyen de prévenir et de combattre l'arthrite. Elle est l'adjuvant le plus efficace pour empêcher l'inflammation de s'y développer ; elle est presque indispensable pour que les antiphlogistiques proprement dits puissent en triompher. Voilà un axiome que je voudrais voir inscrit, développé dans tous nos ouvrages de chirurgie, enseigné au lit des malades dans les hôpitaux, mis en œuvre par tous les praticiens. Que de membres on sauverait si la nécessité de cet axiome, bien comprise, était apphquée partout 1 »
2. La position naturelle de l'avaut-bras est, aux yeux d'Hippocrate, une positioa iatarmédlairct encra la proaation et la supination.
nisme, si on se reporte à la fig-ure qu'en donne Littré \ Intervient alors une assez longue digression au sujet du pied et de la main ; il est recommandé, contre les déplacements osseux de ces régions,, de pratiquer un vulgaire pansement avec du cérat, des compresses et des bandes, mais de ne pas faire usage d'attelles ; le pansement sera défaittousles trois jours, et les accidents disparaîtront généralement vers le vingtième. Il convient cependant d'établir une réserve à propos des luxations du calcaneum et de l'astragale; les premières exigent le même traitement que les luxations des os du pied en général, mais l'astragale offrant des dimensions plus considérables, son déplacement nécessitera une cure plus prolongée. Les luxations du calcaneum sont d'ordinaire occasionnées par un saut en hauteur ; nécessité, dans ce cas, d'un pansement soigné ; on aura toujours à redouter la carie ou la nécrose.
Après une courte description des os de la jambe, il est question de la luxation des extrémités inférieures de ces os. Ce passage a été, d'ailleurs, diversement compris par les traducteurs, et pour l'interpréter avec sagacité, nous devons nous reporter au mécanisme de la luxation du pied. D'après Boyer, c'est le pied avec l'astragale qui se déplacent; suivantAstleyCooper, les os delajambe chavireraient autour de Tastragale : or ces deux opinions sont également fondées, et c'est le mécanisme admis par A. Cooper que paraissait connaître Hippocrate. Deux aides suffisent d'ordinaire pour réduire cette luxation, mais avec Tosprit inventif qui le caractérise, le père de la médecine a imaginé divers instruments mécaniques, à l'aide desquels on peut opérer l'extension et la contre-extension avec succès. Parmi ces appareils, il en est un dont il existe
1, Traduction (tomo III, page HB),
une description complète dans le Traité des articulations y et qui porte le nom de Banc.
L'auteur s'occupe ensuite des fractures de jambe et établit une sorte de comparaison entre le membre supérieur et le membre inférieur. Les fractures du péroné doiventêtre traitées comme toutes les fractures en général, et l'extension n'a pas besoin d'être considérable. Les fractures du tibia, au contraire, exigent une extension beaucoup plus soutenue, car les difformités de cet os sont plus apparentes. Enfin, à propos des fractures intéressant les deux os de la jambe, il est fait mention des gouttières, Hippocrate les déclare peu utiles au point de vue de l'art; mais on doit néanmoins en faire usage pour se rendre agréable aux familles, souvent désireuses de les voir employées.
C'est surtout dans les fractures du fémur que l'extension doit être bien faite; le sort du malade en dépend, et si elle n'est pas assez énergique, le patient est voué à une fatale claudication. Il vaudrait mieux, en ce cas, dit spirituellement Hippocrate, avoir une fracture des deux cuisses ; le raccourcissement des membres serait au moins compensé des deux côtés.
Arrivons aux fractures compliquées de plaies. Ici Fauteur condamne impitoyablement la pratique de plusieurs de ses contemporains: les uns, parmi eux, commencent à soigner la plaie et ne s'occupent de la fracture que lorsque la plaie estcicatrisée ; d'autres, au contraire, font une ouverture à l'appareil à son niveau, pour mieux pouvoir la surveiller. Cette dernière méthode est particulièrement blâmable. La plaie au contact de l'air ne peut que s'aggraver en absorbant les miasmes délétères auxquels elle se trouve ainsi exposée. L'appareil doit, au contraire, recouvrir la portion ulcérée comme le reste du membre, et la compression portera principalement sur l'écorchure. Les divers cas où il peut y avoir issue de lamelles osseuses sont en-
suite passés en revue, ainsi que ceux où la résection des fragments peut être indiquée. Et effrayé de la responsabilité du médecin dans ces circonstances, le maître déclare qu'il doit se refuser à traiter de pareilles complications, toutes les fois qu'il trouvera une excuse légitime.
Suit un court parallèle destiné à prouver que la luxation du genou est plus facile à réduire que celle du coude. Hippocrate admet quatre variétés de luxations du genou (en avant, en arrière, en dedans, en dehors), et plusieurs divisions sont de même établies pour le coude (luxations latérales, complètes et incomplètes, luxations en arrière, en avant). Sont en outre énumérées les luxations du radius, les fractures de l'olécrâne à sa base et à son sommet; celles de l'apophyse coronoïde^ de l'extrémité inférieure de l'humérus ; et, en finissant, l'auteur pose pour toutes les luxations et fractures du membre supérieur cet axiome général: « que l'attitude naturelle de ce membre, celle par conséquent oii on doit le placer, lorsqu'il devient le siège de quelque lésion osseuse ou articulaire^ est une position intermédiaire à la pronation et à la supination ; c'est celle en effet qui peut rendre le plus de services au blessé ».
Avant de quitter ce Traité des fractures et des luxations, rappelons encore que MM. Malgaigne et Pétrequin le considèrent comme « le plus bel ouvrage qui soit sorti de la main d'un médecin ».
Le Traité des plaies de tête est une courte monographie que l'on peut à bon droit envisager comme un des chefsd'œuvre de l'époque. Hippocrate y retrace avec une extrême habileté la conduite à tenir auprès d'un malade atteint de lésion crânienne. L'exploration parla sonde s'y trouve parfaitement indiquée, et le traitementdes diverses sortes de plaies y est aussi admirablement détaillé. Les variétés signalées sont les suivantes : fracture simple, contusion simple, fracture avec enfoncement, hédra ou ec-
copé, fracture par contre-coup. Dans le cas de contusion et de fracture simple, il est recommandé de recourir au trépan, avant que le troisième jour qui suit la blessure ne soit écoulé. La trépanation * est décrite dans tous ses détails et les accidents qui aboutissent à ce que nous sommes convenus d'appeler méningite traumatique ^ , sont aussi passés en revue.
On n'en finirait vraiment jamais avec Hippocrate, s'il s'ag-issait de rappeler en détail les diverses notions qu'il a possédées dans le domaine de la chirurgie. Les effets croisés des lésions cérébrales dans les traumatismes du crâne lui furent connus, et on trouve décrit tout au long-, dans son livre des Articulations, le procédé de Nélaton, pour réduire les luxations de la mâchoire. Tl sut apprécier ég-alement la fréquente coïncidence de la g-ibbosité et de la tuberculose pulmonaire, tandis qu'il faut arriver à Nichet pour voir cette idée réintégrée dans la science. Le traitement des hémorrhoïdes par les caustiques n'est pas non plus une invention moderne due à Dupuytren ou à Amussat, l'Ecole de Cos l'employait déjà, et si les morts pouvaient parler, quedefoisn'arriverait-ilpasàdessavants, assurés d'un droit de priorité incontestable sur telle ou telle question, de voir se dresser devant eux d'autres hommes qui, un g-rand nombre d'années auparavant, auraient admirablement exposé leur prétendue découverte ! Mais nous ne voulons rabaisser le mérite de personne, et les morts ne parlent que par leurs écrits. A mesure néan-
1. Hippocrate avait deux espèces de trépan : l'un à couronne armée de dents, en forme de scie à son extrémité, et assez semblable à celui dont nous nous servons aujourd'hui ; et un autre qu'on employait dans certaines affections de l'os, ou dans l'hydropisie de poitrine, pour tirer l'eau par la perforation d'une côte. (Demmeris, loc. cit.)
2. Morgagni, Parent-Duchâtelet, Martinet, etc., ont cité dea obaervations de méningites consécutives à des fractures crâniennes.
moins que des perquisitions plus attentives se font à travers les monuments anciens, nous sommes stupéfaits de voir remonter aux premiers temps de l'histoire des idées, des institutions que nous étions portés à croire d'origine toute moderne ^
On pratiquait la thoracentèse et la paracentèse abdominale, dans les cas dhydropisie de poitrine et d'ascite. Le traitement de la grenouillette, l'excision de la luette, l'opération de la taille elle-même, ne furent pas ignorés des disciples d'Hippocrate, et l'incurabilité des cancers mammaires ne leur présentait aucun doute. Enfin partout, dans les mémorables écrits du vieillard de Cos, onretrouve disséminés les germes précieux de vérités scientifiques qu'il sera réservé à l'avenir de voir éclore.
La gynécologie tient une assez large place dans la collection Hippocratique, et le père de la médecine semble même s'être occupé avec une certaine complaisance des maladies qui affectent en propre le sexe faible. 11 eut, paraît-il, une connaissance assez approfondie des divers déplacements que peut subir la matrice, et d'après cette singulière opinion que l'organe de la gestation est sensible aux odeurs, il traitait la chute de l'utérus, en faisant respirer à la malade des parfums suaves, tandis qu'on en plaçait de fétides aux parties sexuelles. Les moyens contentifs lui firent d'ailleurs presque complètement défaut, et c'est aux agents médicamenteux qu'il s'adressa de préférence. L'aménorrhée aussi bien que la métrorrhagie devinrent l'objet d'études spéciales de sa part : le spéculum va-
1. « le sui«! saisi d'admiration, s'écrie quelque part Andral, je suis confondu de voir des hommes dénués d'instruments d'observation arriver, par la seule force de leur esprit, à la découverte des vérités fondamentales sur lesquelles repose la science moderne et, devançant les temps, jeter dans le monde deg idées vura lesquelles nous ramène chaque jour le travail lent et pénible de l'asalyse et de l'observation. »
ginal i, les pessaires ^, les injections utérines ne lui furent pas étrangers. Pour se rendre un compte aussi exact que possible de la stérilité des femmes, les Hippocratistes invoquent successivement diverses causes, au milieu desquelles nous avons le regret de ne pas voir figurer les affections des ovaires ; ce silence est probablement dû à l'imperfection des connaissances anatomiques sur ces organes.
Au point de vue de Faccouchement, Hippocrate distingue quatre présentations : celle de la tête, celle des pieds, celle des bras, celle du corps en travers ; la première est la plus favorable ; la dernière, la plus périlleuse. Dansles présentations des pieds et des bras, on doit réduire les parties procidentes. Lasuccussion est conseillée dans les accouchements laborieux, et uq procédé analogue paraît exister encore de nos jours en Grèce ^. Enfin l'extraction du fœtus au moyen de crochets est nettement indiquée; plusieurs passages sont même consacrés à l'embryotomie, mais il n'est nullement question de la céphalotripsie.