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CHAPITRE IV

Loin d'être un simple traité de séméiologie , le Pronostic ' d'Hippocrate est un véritable corps de doctrine qui renferme synthétisées toutes ses connaissances.

L'auteur insiste d'abord sur les caractères que peut fournir au médecin l'aspect du malade - : « Les traits alté-

1. Hérophile a commenté le Pronostic, et c'est là un témoignage décisif pour son authenticité. Ce traité renferme, malgré sa signification étymologique, le présent, le passé et l'avenir du malade.

2. M. Houdart nous explique en vue de quoi Hippocrate étudiait ces phénomènes : « Les symptômes, dit-il, n'étant à ses yeux que des signes

rés, les yeux enfoacés, les tempes affaissées, les oreilles écartées, la peau du front sèche, tendue et aride, la peau de toute la face jaune ou noire sont d'un fâcheux augure, dans le cas où ces symptômes n'auront point été causés par la faim, la diarrhée ou les veilles prolongées. Le décubitus dorsal, l'agitation, les grincements et le délire sont des phénomènes des plus alarmants ». Vient ensuite une description aussi exacte que détaillée du phénomène connu aujourd'hui sous le nom de carphologie ; la gravité de ce signe n'échappait point au père de la médecine : « Les mains promenées devant le visage, dit-il, cherchant dans le vide^ ramassant des fétu de paille, arrachant brin à brin le duvet des couvertures, détachant les paillettes des murs dans l'appartement, présentent autant d'indices d'une terminaison funeste ». Hippocrate dénonce encore comme de mauvais augure les hydropisies survenant dans les maladies aiguës, la froideur des extrémités... On doit se tenir aussi en garde contre les malades qui dorment le jour et veillent la nuit; mais il est surtout terrible de ne pouvoir dormir ni le jour ni la nuit. Il faut apporter la plus grande attention à l'examen des

selles et des urines ^

Toute cette partie séméiotique est rattachée à diverses maladies, parmi lesquelles les affections thoraciques occupent une large place ; elles furent probablement très communes en Grèce. Dans la péripneumonie, les crachats et les éternuments sont considérés comme fâcheux : « Chez

destinés à représenter le combat morbide, il ne songeait pas à y trouver autre chose et ne les étudiait que pour prédire de quel côté demeurerait la victoire. » (Houdart, loc. cit.)

1. Les observations d'Hippocrate sur l'urine offrent un réel intérêt. Tl indique une cause d'erreur contre laquelle il est essentiel d'être prémuni : les affections vésicales, en effet, donnent à l'urine un aspect anormal, et celle-ci n'a plus alors de signification touchant l'état général du malade.

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les péripneumoniques, une expectoration rouillée, mêlée d'une médiocre quantité de sang-, est salutaire et soulage beaucoup au début de la maladie; mais, rendue au septième jour et même plus tard, elle est moins sûre )>. Les crachats qu'IIippocrate dit être mêlés de sang- sont sans aucun doute ces crachats jus d'abricots si pathognomoniques de l'affection qui nous occupe. Ce n'est pas tout, et on connaissait encore un autre signe important de la maladie : « Les meilleurs crachats, ajoute-t-il, sont ceux qui calment la douleur de côté. Enfin, ainsi que le fait judicieusement remarquer Littré, on peut se demander ce que sont ces empyèmes y signalés comme terminaison des affections thoraciques, et sur lesquels Hippocrate insiste assez longuement.

Il est aisé de se convaincre, en parcourantles jE/JzWmfesi, qu'on se trouve en présence d'un simple narrateur. Le père de la médecine expose clairement ce qu'il a vu, mais ne cherche à l'expliquer en aucune façon. Ce sont de véritables éphémérides médicales ou un compte-rendu exact des maladies observées pendant quatre années.

Dans la première observation sont relatées quelques fièvres, des oreillons parfois accompagnés d'orchites métastatiques ^ Pendant l'été et l'automne, bon nombre de phthisiques succombèrent. Ces saisons furent fécondes en fièvres continues, quelquefois bénignes, parfois au contraire accompagnées de redoublements pouvant ajuste titre les faire comparer à des fièvres intermittentes.

1. Des sept livres dont se composent les Epidémies, le \" et le 3" seuls proviennent d'Hippocrate ; cette opinion découle du consentemeot unanime des critiques de l'antiquité ; mais il faut bien avouer que les témoignages en faveur de leur authenticité ne remontent pas au delà de Bacchius.

2. Il est curieux de voir ces sortes d'accidents mentionnés par Hippocrate, lorsqu'on songe qu'il faut en arriver tout à fait à nos jours pour les voir universellement reconnus. L'orchite métastatique a été niée dans des traités de pathologie assez récents .

Dans la seconde constitution sont signalées au printemps des ophlhalmies fluentes et tenaces; en été et en automne, des dysenteries, du ténesme, des lientéries, des diarrhées bilieuses et aqueuses, des vomissements^ de mauvaises digestions, des sueurs ; en automne et en hiver régnèrent des fièvres continues, des fièvres hémitritées, des fièvres tierces, des fièvres quartes et un petit nombre de fièvres ardentes.

Il est dit dans la troisième constitution que les paralysies furent nombreuses en hiver; les causus débutèrent au printemps et persistèrent jusqu'à l'équinoxe d'automne ; peu dangereux durant la première de ces saisons, ils devinrent plus redoutables dans la seconde ; le phrénitis fut fréquent en hiver. Les épistaxis, les évacuations abondantes d'urine, les flux biliaires et la dysenterie caractérisent surtout cette période.

Pendant la quatrième année, Ilippocrate eut l'occasion d'observer un certain nombre d'érysipèles qui n'étaient pas sans analogie avec les épidémies du moyen âge connues sous le nom de feu de saint Aiitoine : plusieurs furent gangreneux * ; on vit se produire aussi des causus et des phrénitis, des cas de lethargus, des inflammations aphtheuses de la bouche, des ophthalmies, etc.... ; de grandes pustules, des inflammations serpigineuses de la peau. Il régna en outre plusieurs espèces de fièvres (tierces, quartes, nocturnes, continues). La mortalité fut surtout considérable au printemps ; moins intense en été, elle reprit en automne.

C'est encore à Littré que nous devons l'explication des mots causus, phrénitis^ lethargus. Divers commentateurs s'étaient déjà efforcés de les rapprocher de certaines fiè-

1. La gangrène était salutaire dans les épidémies décrites par Hippocrate, funeste au contraire dans le mal des ardents du moyen âge.

vres de nos pays ; il a démontré, et par des arguments péremptoires, que ces trois termes s'appliquent à des variétés de lièvres rémittentes et continues des pays chauds.

Somme toute, le but d'Hippocrate dans ses Epidémies a été tout pratique ; il indique la marche naturelle des maladies,, l'époque à laquelle s'opère la crise et la coction qui la provoque ; on pourrait cependant lui reprocher un certain désordre symptomatologique.

Il convient, je crois, pour se faire une idée juste de sa thérapeutique, de se reporter au Traité du régime dans les maladies aiguës i. Le maître s'y livre d'abord à une critique des sentences cnidiennes, dont les auteurs se bornent, dans les maladies chroniques^ à prescrire à leurs malades, suivant qu'ils le jugent convenable, des purgatifs, du petit lait et du lait. Le meilleur médecin lui paraît être celui qui excelle dans le traitement des maladies aigiies (pleurésie, pneumonie, léthargie, phrénitis^ causus et autres affections accompagnées de lièvre continue). La nomenclature des substances à administrer dans ces maladies est facile (décoction d'orge, vin de telle ou telle qualité, hydromel, eau, bains) ; le tout est de bien administrer ces remèdes. Suivent de grands détails sur la décoction d'orge et des règles précises pour son usage. Une rigoureuse distinction est établie entre la ptisane entière non filtrée, dans laquelle on a laissé tout le grain, et qui est conséquemment plus nourrissante, elle suc de ptisane résultant d'une coction cette fois filtrée, et plus légère. Les médecins qui prescrivent une ptisane entière après une diète rigoureuse commettent une faute capitale ; dans les cas d'une certaine gravité, la décoction d'orge

1 . Ce traité appartient bien réellement à Hippocrate. Il existait à Alexandrie, à l'époque où vécut Erasistrate, et ce médecin l'a même commenté. Ce livre offre des conformités frappantes avec le traité de Vancienne médecine.

doit être coulante, désaltérante, digestible

Il est bon d'opposer au point de côté

des fomentations (eau chaude dans une outre, une vessie, un vase d'airain ou de terre cuite; éponge molle trempée dans l'eau chaude et comprimée ; orge pilé délayé dans de Teau vinaigrée) ou des embrocations sèches. Si ces moyens demeurent inefficaces et que la douleur se localise à la région sus-diaphragmatique, il faut sans hésiter ouvrir la veine interne au pli du coude. Dans le cas, au contraire^ oii la douleur siégerait à la région sous-diaphragmatique *,il faudrait s'efforcer de déterminer des évacuations alvines au moyen de l'hellébore noir [helleborus orientalh) ou de l'euphorbe [euphorbia peplus). A l'hellébore noir, il convient d'ajouter le daucus ou séséli de Crète, le cumin, l'anis, ou bien quelque autre plante odoriférante ; à l'euphorbe, le suc d'assa fœtida. L'hellébore noir est plus favorable aux crises ; l'euphorbe s'emploie de préférence pour expulser les

gaz En ce qui concerne les vins, le vin doux

porte moins au cerveau que le vin fort ; il prédispose en revanche davantage aux évacuations alvines, tuméfie la rate et le foie, engendre des gaz qui séjournent dans les hypochondres et facilite l'expectoration ; le vin blanc fort est diurétique et apéritif ; le vin rouge jouit de qualités astriugentes et est d'autant meilleur qu'il est plus pur.

.... C'est, d'ailleurs, avec une véritable complaisance qu'Hippocrate nous décrit les caractères qui différencient

1. M. Houdart, qui nous semble s'être montré un peu sévère à l'égard d'Hippocrate, dit à ce propos : « On voit combien ce précepte est vague et plein de dangers. La douleur qu'on éprouve au-dessous du diaphragme tient à plus d'une cause ; elle peut surtout dépendre d'une inflammation. Hippo» crate ne donne aucun signe pour la distinguer des autres douleurs qui ont également leur siège dans l'abdomen, et laisse le praticien dans une incertitude accablante, qui devait amener bien des mécomptes. » (Houdart, loc. cit.)

ces espèces de vins ; il ajoute même que ses prédécesseurs ne les ont pas signalés. L'hydromel offre l'avantage de ne point altérer comme le vin doux; il adoucit les voies respiratoires, calme la toux et possède en outre des propriétés détersives et diurétiques. — Parmi les autres boissons médicamenteuses, nous devons signaler le jus d'herbes; les décoctions de raisins secs, de marc d'olives, de froment, de carthame ; les infusions de baies de myrte^ de graines de grenades.

Les bains font le sujet d'une étude particulière ; pour produire un résultat favorable, ils doivent être administrés dans un endroit bien aéré, et la quantité d'eau doit être assez considérable pour que les affusions puissent être bien pratiquées ; il faut s'abstenir le plus possible d'onclions détersives sur le corps. Quiconque se baigne ne doit ni parler, ni s'agiter, ni rien faire par lui-même, mais se laisser laver et frictionner, n'ingérer aucun aliment avant de se mettre à l'eau, ni lorsqu'il vient d'en sortir. La balnéation sera plus utile dans les péripneumonies que dans les fièvres ardentes. Elle est indiquée contre la constipation aussi bien que contre la diarrhée, et doit être conseillée aussi aux personnes débilitées, à celles qui sont en proie à des nausées et à des vomissements. On doit enfin l'employer contre les épistaxis que l'on n'a pas d'intérêt à respecter '.

Profondément humoriste, Hippocrate emprunta la plupart de ses remèdes à la classe des évacuants * ; les vomitifs, les purgatifs et la saignée composèrent presque toute sa thérapeutique. Si ces moyens restaient impuis-

1. Galien et divers commentateuis considèrent comme apocryphes les notes éparses qui suivent le chapitre des bains.

2. Observez les mouvements de la nature et évacuez les humeurs par la voie qu'elle a choisie (sect. I, Aph, 21).

sants, il avait recours aux diurétiques et aux sudorifiques.

Le Traité du régime dans les maladies aiguës, dont nous venons de donner ici un résumé, pourra toujours, en ce qui concerne la partie hygiénique, et malgré les erreurs sans nombre qui y sont contenues, être comparé avec fruit aux autres ouvrages sur le même sujet. Deux principes se dégagent clairement de la doctrine au développement de laquelle ce traité est consacré : 1° ne pas trop alimenter les malades ; 2® respecter autant que possible la grande loi de rtiabitude.

Hippocrate y décèle une profondeur de vues qui n'a d'égale que son génie, et sa thérapeutique générale ne saurait mieux être résumée que par ces mots contenus dans le l'^'^ Livre de ses Epidémies : « Etre utile aux malades, ou du moins ne pas leur nuire ».

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