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CHAPITRE II

Les divers systèmes que nous avons passés en revue livrent la médecine à une déplorable anarchie ; le voile de l'oubli est jeté sur les dogmes d'Hippocrate, et on sent partout le besoin de voir surgir un homme pour rassembler les fragments épars de l'édifice scientifique. Galien se

1. Hieronymus ab Aquapendente , Opérât, ehirurg. , cap. de Chir, Dent.

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montre, et il dominera à lui seul, g^ràce à son immense prestige, la scène médicale durant quatorze siècles.

Né à Pergame, dans l'Asie-Mineure, l'an 131 de l'ère chrétienne \ il eut pour père Xicon, riche et vertueux architecte, qui voulut l'appeler Galenus, c'est-à-dire doux. Les sciences suscitèrent de bonne heure son application, et la médecine lui inspira entre toutes un réel intérêt. Il étudia d'ailleurs avec soin la philosophie d'Aristote et conçut plus tard la légitime ambition de devenir le législateur de notre art, comme le philosophe de Stagyre l'avait été de toutes les connaissances humaines. Après avoir entrepris plusieurs voyag-es pour approfondir les divers dialectes de la langue grecque, il se rendit, à l'âge de 34 ans^ à Rome, oii il obtint d'éclatants succès, sut triompher de la jalousie de ses collègues et se concilia la faveur des empereurs Marc-Aurèle et Septime Sévère. Ce célèbre médecin passa dans cette ville la plus grande partie de son existence, et revint sur ses Nieux jours à Pergame, sa patrie, où il mourut à Tâge de 70 ans -.

Galien a composé de nombreux ouATages ; on lui attribue cinq cents traités de médecine et deux cent cinquante traités de chirurgie ' ; ces derniers nous sont au reste à peu près inconnus.

Plusieurs auteurs lui reprochent avec raison sa prolixité et sa diffusion toute asiatique, non moins que son enthousiasme excessif pour sa propre personne. On peut en effet

1. Goulin pense que cette date est inexacte et place la naissance de Galien à l'an 128.

Voy. à propos de Galien : Labbé, Elogium chronologicum Galeni. Paris, 1660. — Ejusdem, Vita Galeni expropria scriptis collecta. Paris, 1660. — Sprengel, Galen's Fieberlehre. Breslau, 1785.

2. C<eLLus Rhodiginus est évidemment dans rerreur, lorsqu'il prétend que Galien a vécu 110 ans.

3. Un grand nombre de ces ouvrages furent brûlés dans l'incendie qui conBuma de ion temps mâme le temple de la Faix, à Homei

se convaincre aisément de son peu de modestie, en se reportant à son Methodus medendi, livre IX, ch. viii.

« Personne, s'écrie-t-il, dans un élan d'orgueil, n'adonné avant moi la vraie méthode de traiter les maladies. A la vérité, Hippocrate a déjà montré ce même chemin; mais comme il est le premier qui l'a découvert, il n'a pu aller aussi avant qu'il aurait été à souhaiter. Il n'a pas gardé un bon ordre, il n'a pas appuyé sur quelques indications fort importantes, il n'a pas fait toutes les distinctions nécessaires ; il est souvent obscur, à la manière des anciens ; pour vouloir être court, il ne dit que peu de choses sur les maladies compliquées. En un mot, il a commencé, il fallait qu'un autre achevât ; il a ouvert le chemin, il faut le rendre aisé. On voyait autrefois des chemins qui étaient pleins de boue ou de pierres, ou tout hérissés d'épine et tout couverts de bois. Il y en avait d'autres dont la montée était trop rude et la descente trop rapide, ou qui étaient impraticables, à cause des bêtes farouches, ou à cause des eaux et des rivières qui les coupaient, ou enfin trop longs et trop difficiles. Tels étaient tous les chemins d'Italie avant que Trajan les rétablît, avant qu'il eût fait paver ceux qui étaient boueux et pleins d'eau, ou avant qu'il eût fait des chaussées ; avant qu'il eût jeté des ponts sur les rivières, qu'il eût abrégé les chemins qui étaient trop longs ; qu'il eût fait faire de nouveaux sentiers le long des montagnes, pour en rendre la montée et la descente plus insensibles ; qu'il eût donné passage dans des lieux habités pour éviter les déserts ; qu'il eût enfin rendu praticables, par tous les moyens que l'on peut imaginer, des chemins qui ne l'étaient point auparavant, »

Malgré les quelques critiques adressées au vieillard de Cos dans cette apologie comparative si empreinte de fierté, où il n'hésite pas à se mettre en parallèle avec l'empereur

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Trajan, Galien professe le plus g^rand respect pour l'œuvre Hippocratique, et c'est même là un des principaux titres de l'illustre médecin de Pergame à son impérissable célébrité.

Personne n'osa jamais contester son mérite, et si Eusèbe nous apprend qu'on lui rendait à son époque les honneurs réservés à la divinité, Ti'allian ne craint pas de lui conférer à son tour la qualification de très divin, et Oribase, Aétius, Paul d'Egine, etc., lui adressent les plus flatteuses louanges. Comme si ce ne fut point assez de ce concert d'hommages rendus par l'antiquité à la mémoire de Galien, sa parole a été considérée jusqu'au xvi^ siècle comme un oracle infaillible ; et, faisant allusion à ses écrits, Blando ne craignait pas de s'écrier en 1556 : « Laudabilius cum his errare quâm cwn cssteris parare laudem ».

Nous avons vu Hippocrate comparer rux dieux les médecins philosophes; Galien les a en aussi haute estime, et son contemporain Athénée ne dédaigne pas de le convier au festin des sages de l'époque '. Divers traités d'ailleurs, dans les œuvres de l'illustre auteur qui nous occupe, attestent sa compétence en matière philosophique, et après avoir comparé l'homme de l'art à l'athlète qui aspire à triompher dans les jeux Olympiques, le médecin de Pergame s'efforce en ces termes, dans son opuscule qui a pour titre : que le bon médecin est philosophe , de nous prouver l'utilité qui se rattache à la culture des sciences et à la pratique des vertus philosophiques :

« Que manque-t-il donc encore pour être philosophe, dit-il, au médecin qui cultive dignement l'art d'Hippo • crate ? Pour connaître la nature du corps, les différences

1. Athénée introduisit, en même temps que Galien, deux autres médecins dans son festin des philosophes : Daphnus, d'Ephèse, et KufEin, de Nicée.

des maladies, les indications thérapeutiques, il doit être exercé dans la science logique; pour s'appliquer avec ardeur à ces recherches, il doit mépriser l'argent et pratiquer la tempérance; il possède donc toutes les parties de la philosophie : la logique, la physique et l'éthique. Il n'est pas à craindre en effet qu'un homme méprisant les richesses et pratiquant la tempérance commette une action honteuse, car toutes les iniquités dont les hommes se rendent coupables sont engendrées par la passion de l'argent qui les séduit, ou par la volupté qui les captive. Ainsi le philosophe possède nécessairement les autres vertus, car toutes se tiennent, et il n'est pas possible d'en posséder une quelconque, sans que les autres suivent, comme si elles étaient enchaînées par un lien commun. S'il est vrai que la philosophie soit nécessaire au médecin, et quand il commence Tétude de son art, et quand il se livre à la pratique , n'est-il pas évident que le vrai médecin est philosophe * ? »

Tout ce passage peut être fructueusement rapproché du

1. Œuvres de Galien, traduites par le Dr Ch. Daremberg. Paris, 1854, tome I, page 6.

Il y a trente aas à peine, M. le D^ Foissac s'exprimait en ces termes (discours prononcé à la Société médicale du 1er arrondissement, Union médicale, 1853, et réimprimé dans V Ecole de Salerne, trad. Meaux Saint-Marc, Paris, l.'^SO, page 550) :

« Comment le médecin ne serait-il pas philosophe ? disait-il, Il voit à chaque instant se dérouler devant lui les grands mystères qui portent son esprit à la recherche des causes, la génération des êtres, la vie, l'organisation, le sommeil, la maladie, et enfin la mort, ce redoutable problème de la destinée humaine. Sans l'esprit d'observation, sans philosophie, les œuvres du médecin ne seraient que des matériaux sans vie et sans coordination ; les grandes vues, l'esprit de synthèse et de généralisation ne se trouvent que chez le savant vraiment philosophe. Et puis, combien cette étude ne lui est-elle pas nécessaire, non seulement pour étendre et fortifier son intelligence, mais encore pour consoler son cœur et verser un peu de baume sur les amertumes, les tristesses et les déceptions d'une carrière où les plus heureux même trouvent des larmes, où les routes les plus faciles sont semées de rudes épines ? »

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Traité de la bienséance^ où l'auteur Hippocratique nous engage à transporter la philosophie dans la médecine, et la médecine dans la philosophie ^

L'exhortation à l'étude des arts est aussi féconde en judicieux préceptes. Si l'homme l'emporte sur l'animal, c'est par son amour pour l'étude ; trop de gens la délaissent, hélas ! pour s'attacher à une divinité aussi aveug;le qu'inconstante, la Fortune :

« Une foule d'hommes ig-norants courent après cette divinité qui ne reste jamais en place, à cause de la mobilité de son piédestal qui l'entraîne, et l'emporte souvent au-dessus des précipices ou des mers : là ses suivants tombent et périssent pèle-mèle ; seule, s'échappant saine et sauve, elle se rit de ceux qui gémissent et l'appellent à leur aide, quand tout espoir est perdu * ».

Mais combien les amis de Mercure, le créateur des arts, ne diffèrent-ils pas des adorateurs de la richesse !

« Le cortège de Mercure n'est composé que d'hommes décents et cultivant les arts; on ne les voit ni courir, ni vociférer, ni se disputer. Le dieu est au milieu d'eux ; tous sont rang-és par ordre autour de lui ; chacun conserve la place qui lui est assignée ' ».

Il faut soigneusement éviter de se laisser séduire par la

1. c( Le médecin philosophe est égal aux dieux. Il n'y a guère de diflEérence entre la philosophie et la médecine ; tout ce qui est dans la première se trouve dans la seconde : désintéressement, réserve, pudeur, modestie de vêtement, opinion, jugement, tranquillité, fermeté dans les renconti-es, propreté, manières sententieuses, connaissance de ce qui est utile et nécessaire dans la vie, rejet de l'impureté, affranchissement de la superstition, précellence divine . »

2. Galien, Traduct. Daremberg. Tome I, page 14. — On peut de même rapprocher ce passage d'un fragment du Gorgias de Platon et de la Loi d'Hippocrate.

3. Galien, Id., page 16. — On a d'ailleurs porté sur Mercure des appréciations bien différentes suivant les époques, et, comme le dit Daremberg, l'idée du dieu voleur a précédé celle du dieu de l'intelligence.

faveur illusoire qui s'attache à la profession des athlètes: leur condition est misérable ; ils ne possèdent pas les biens de l'âme et ne peuvent mériter les honneurs divins, que seule la science est susceptible de conférer.

Gomme Platon, Galien admet trois espèces d'àmes : l'âme rationnelle occupe l'encéphale ; l'âme courageuse siège dans le cœur ; l'âme concupiscible réside dansle foie. Puisque, suivant Aristote, l'âme est la forme du corps et que dans la constitutiomiece corps entrent les quatre qua" lités (chaud, froid, humide,, sec), l'âme elle-même n'est qu'un mélang-e de ces divers éléments, et ses facultés sont sous leur empire. Les résultats de l'expérience sont d'ailleurs conformes à cette vue de l'esprit, et si l'humidité ou la sécheresse 'influencent sensiblement l'intelligence, à plus forte raison impressionnent-elles les âmes mortelles *. Les affections de l'âme dépendent au reste des souffrances du corps ; c'est l'avis de Platon*, d'Aristote ', d'Hippocrate lui-même * ; c'est aussi la thèse que s'efforce de soutenir Galien, en s'abritant sous l'égide de ces noms recommandables,dans son Traité des mœurs, de l'âme.

Enfin le Traité des sectes aux étudiants et celui de la meilleure secte à Thrasybide renferment un exposé assez complet des doctrines dog-matique, empirique et méthodique, leur comparaison réciproque et la réfutation des deux dernières. Galien y indique le but de la médecine et la manière dont on doit comprendre cet art.

1. Platon admet l'immortalité de l'âme raisonnable, et Galien discute cette opinion dans son Traité des mœurs de Vânie. — Par âmes mortelles, il entend ici l'âme courageuse et l'âme concupiscible ; c'est cette dernière que Platon {Tiinée, page 70) qualifie de bête sauvage.

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