CHAPITRE I
LES RlÉFORMATEURS DU XV*^ ET DU XVI® SIÈCLES.
Toute "révolution scientifique demande à être élaborée de longue main ; on ne saurait abandonner en un jour les dogmes du passé. Aussi a-t-il fallu et un précieux concours de circonstances heureuses pour préparer la Renaissance, et de nombreux esprits d'élite pour la réaliser \
Un grand événement, qu'on aurait pu au premier abord regarder comme défavorable, facilite néanmoins d'une manière sensible le réveil de la pensée en Europe : c'est la prise de Constantinople par Mahomet II. Les savants de
1. Diversement appréciée au point de vue littéraire, par cela même qu'elle eut pour objet la résurrection de l'antiquité païenne, la Eenaissance sous le rapport médical , ne saurait trouver que des approbateurs, puisqu'en vulgarisant la connaissance des auteurs anciens, elle fit revivre les plus pures sources scientifiques.
tout genre que renferme cette ville s'expatrient, emportant avec eux les manuscrits qu'ils parviennent à sauver, et vont demander refug-e à l'Italie ,011 les Pontifes de Rome aussi bien que les princes de la maison des Médicis les accueillent avec une généreuse bienveillance. Reconnaissants envers leurs bienfaiteurs, les nouveaux venus les récompensent de leur gracieuse hospitalité, en répandant à profusion sur l'Occident tout entier les fruits de leur érudition et de leur travail.
Les découvertes de l'époque contribuent d'un autre côté pour leur large part à cette résurrection de la science ; elles illuminent partout les ténèbres et les ruines. Il existe dans l'univers une sorte de fermentation générale; l'élan est universel, tout s'ébranle, tout s'agite. Guttemberg de Mayence provoque, en inventant Timprimerie, une transformation éclatante dans la vie politique et sociale des peuples, désormais en possession d'un ingénieux artifice, destiné à propager au loin les idées et la lumière. Le télescope ouvre de nouveaux horizons à l'astronome, en rapprochant de la terre les dernières limites des cieux, et la boussole au navigateur, en réunissant les parties les plus éloignées du globe. Le naturaliste lui-même peut, à l'aide de son microscope, se livrer à loisir à la pacifique contemplation de ses chers infiniment petits.
Armée de pareils instruments, la science ne peut qu'avancer ; ses progrès s'échelonnent en effet, mais il est dans son essence de les effectuer avec lenteur *. Une expérience
1. « La réforme scientifique, plus lente, il est vrai, que la réforme littéraire, fut donc tout aussi radicale ; elle était du moins beaucoup mieux j»stifiée, puisque la science n'est pas une simple production de l'esprit ou du génie, qu'elle ne repose pas sur des règles factices ou arbitraires, variant suivant les siècles et les nations, et qu'au contraire, elle se fonde essentiellement sur des faits authentiques, sur des méthodes sévères, sur des connaissances positives. » (Daremberg, Préface aux (Euvres de Galien.)
quelconque en exige une seconde pour la corroborer ou la détruire ; Thypollièse demande un fait sur lequel elle puisse s'appuyer; toute observation enfin appelle une observation congénère, et ces opérations successives réclament du temps. Aussi est-ce lentement qu'on s'achemine vers le but suprême, la vérité scientifique ; et bien dilférents dans leur évolution de ceux qui surgissent dans le monde littéraire, les changements qui concernent la science exigent de longues années pour s'accomplir. C'est ainsi qu'il faut arriver au xvii*^ siècle pour voir découvrir la circulation du sang, tandis que pendant près de deux mille ans. on a follement discuté sur le rôle plus ou moins bizarre qu'est appelé à remplir le cœur!
Mais, si la marche de la science nous paraît lente et pénible, la tâche qui s'impose aux travailleurs n'en est que plus ardue. Reconquérir tous les trésors du passé, établir une saine et judicieuse démarcation entre les œuvres des anciens médecins véritablement dignes de leur appartenir et les ridicules théories n'ayant d'autre fondement que l'arbitraire ; créer deux sciences capitales : l'anatomie et la physiologie ; régler enfin les rapports indispensables de la médecine avec elles : tel fut à peu près,, suivant le professeur Boyer, le programme de la Renaissance. Envisageons la façon dont elle sut le remplir.
I. Eriidits. — Par leurs immenses travaux, les érudits permettent à la médecine de remonter aux pures sources de l'antiquité. Le premier qui s'offre à nous dans l'ordre chronologique e.st Nicolas Leonicenus, savant vulgarisateur des classiques grecs. Né à Lonigo,près de Yicence, en 1428, il occupa jusqu'à sa mort (1523) une chaire de mathématiques à l'Université de Ferrare. Leonicenus fut un helléniste consommé; on lui doit une traduction latine des Aphorismes d'Hippocrate et de plusieurs livres de Galien, ainsi que des lettres oii il relève quelques erreurs de Pline
le naturaliste ^ Ennemi déclaré des Arabes, tous les moyens lui paraissent bons pour les combattre, et loin d'adopter en aveug-le les idées théoriques de ses prédécesseurs, il les soumet toujours au sévère contrôle de la raison et de l'expérience. Il est le premier à avoir écrit sur le mal français qu'il envisage comme une maladie nouvelle, et dont il attribue la cause à des inondations *.
Linacre (Thomas) participe à la tendance générale qui pousse ses contemporains vers les études bibliographiques, et s'efforce d'imiter l'élégance de Térence et la clarté de Celse dans ses productions médicales '. Né à Cantorbéry vers 1460, il étudie d'abord à Oxford, et se rend ensuite en Italie, oiiil a pour maîtres Démétrius Chaicondylas et Ange Politien, quil'instruisent, le premier dans la langue grecque, le second dans la langue latine. Devenu plus tard médecin des rois d'Angleterre (Henri VII, Henri YIII, la princesse Marie), Linacre est resté célèbre par la traduction de quelques traités Galéniques, et surtout par la fondation du collège royal de Londres, qu'il créa avec l'aide du cardinal Wolsey * ; il en fut le premier président, et les séances se tinrent en sa propre maison. Deux chaires de médecine furent également érigées, sur son désir, l'une à Oxford, l'autre à Cambridge, avec la condition expresse d'y expliquer Hippocrate aux étudiants. Le 20 octobre 1524, Linacre succombait aux atteintes d'une affection graveleuse.
Peu après une œuvre gigantesque allait voir le jour :
1. Plinii et alwrum phirium auctomm, qui de simplieibus medicaminibvt scripsernnt, errores notatœ. 1491.
2. Libellus de epideiniâ, ^uam vnlgà viorium gallicum vocant. Venise,
3. Nous avons de Linacre : Le régime de la diète pour la santé.
4. Linacre obtint du roi des lettres patentes, en vertu desquelles le collège pouvait seul recevoir les médecins et avait droit général d'inspection sur toutes leurs ordonnances. Personne en outre ne devait à l'avenir exercer en Angleterre sans avoir été examiné par lui.
Anuce Foës •, praticien peu fortuné^ mais honnête, prépara dans le silence et le recueillement de l'étude une édition et une traduction complète des œuvres d'Hippocrate : la difficulté d'un semblable travail ne peut échapper à quiconque voudra bien se souvenir de la pénurie des bons manuscrits et de l'altération des textes de l'époque. Rien n'arrête cependant cet intrépide champion de la science, et après quarante années d'un labeur opiniâtre, Foës dote le monde savant de son précieux trésor ^ ; c'est en 1595 que la presse gémit à cet efietà Francfort-sur-le-Mein. En 1810, son buste fut placé dans une des salles de la Faculté de médecine ^ et inauguré par un discours de Percy ; il est malheureusement inutile de l'y chercher à l'heure actuelle.
Ajoutons Gonthier d'Andernach (1487-1574) *, maître de Vésale et de Rondelet, à cette phalange d'érudits qui concoururent si puissamment par leurs travaux à la grande réforme, et signalons encore les noms de Jacques Houlier (1579) ^ et de Louis Duret % aussi glorieux pour la France que pour l'Hippocratisme qu'ils essayèrent de faire revivre.
Les médecins humanistes furent diversement appréciés et plusieurs leur ont reproché de s'être mis, en prenant parti pour les Grecs contre les Arabes, à la tête d'une réforme plutôt littéraire que scientifique. Loin d'accepter cette critique, nous devons, ce me semble, reconnaître les services qu'ils ont rendus à notre art en émancipant l'esprit et s'efforçant à la fois de réintégrer dans le domaine de la science les précieux monuments de l'antiquité.