‹ Précis d'histoire de philosophieChapitre 17 sur 69 · SAINT AUGUSTIN · texte numérisé non relu

SAINT AUGUSTIN

nos idées. Il étudie sa nature, en modifiant dans un sens antipanthéiste divers thèmes alexandrins. La science de Dieu est un des problèmes qu'il traite avec le plus de faveur, et la théorie de l'exemplarisme, à laquelle Augustin a attaché son nom, s'}" rapporte. Semblable à l'artisan qui, avant de construire une arche, a dû la concevoir. Dieu a conçu le plan grandiose de l'univers avant de le réaliser. Chaque être a son idée en Dieu, raison de sa réalité et de son intelligibilité.

Dans la ph3^sique de S. Augustin, on trouve la théorie de la forme et de la matière. Mais celle-ci est décrite tantôt dans le sens aristotélicien, tantôt comme une masse chaotique, terme d'un premier geste du Créateur. Dans la matière. Dieu a déposé un trésor latent de forces Lctives, des rationes séminales^ dont la germination successive explique l'évolution des choses.

S. Augustin est aussi et avant tout un psychologue. L'âme humaine est spirituelle et immortelle, mais la question de son origine le laisse perplexe entre le traducianisme et le'créatianisme. L'âme et le corps gardent leur substantialité propre et indépendante (Platon). L'âme se manifeste par de multiples activités qui ne diffèrent pas réellement de sa substance, et les principales sont le connaître et le vouloir.

La certitude n'appartient pas aux données fugitives et variables de la perception sensible (Platon), mais aux actes de l'esprit, et notamment à la conscience, aux premiers principes et aux représentations intellectuelles du monde extérieur. Le fondement dernier de la certitude est la conformité de nos idées avec les idées divines et conséquemment avec le réel : et c'est dans ce sens qu'il faut entendre maint texte oii S. Augustin parle de l'illumination divine de nos âmes. Nous admettons d'ailleurs que cette irradiation de la lumière divine en nous, point de départ de controverses célèbres et séculaires, doit être rapportée, dans d'autres passages, à d'autres éléments de la doctrine augustinienne et notamment à sa théorie sur l'origine des idées. Celles-ci, en effet, sont tirées du propre fond de l'âme ; Dieu les imprime en nous, comme le sceau laisse son empreinte dans la cire, et les sens ne sont que l'occasion de leur genèse (Platon).

Le vouloir prime le connaître en ce sens que la pureté de ses désirs est une condition de la science et qu'elle peut, dans certains cas, lever les liésitations de l'esprit.^ Le vouloir est moralement libre. Le mal n'est pas un élément réel à côté du bien (manichéisme) mais la privation du bien.

La conciliation de la liberté humaine et du gouvernement de l'homme par la grâce est traitée dans des textes difficiles à interpréter et qui ont donné ouverture à d'ardentes controverses.

44. Les écrivains du V siècle. Nemesius. Le Pseudo-Denys — Nemesius d'Emèse écrivit à la fin du iv^ s. ou au début du V^ s. un traitée de vulgarisation, Trepi (pucTtujç dvGpojTTOu, qui est une adaptation au dogme d'une psychologie éclectique et d'inspiration grecque.

Au point de vue des influences futures, l'écrivain le plus important du v^ s. est l'auteur faussement connu sous le nom de S. Denys l'Aréopagite, disciple de S. Paul. De longues controverses se sont élevées au sujet de cette personnalité. Il semble qu'il faille localiser ses écrits à la fin du v^ ou au début du vie siècle. Ils n'apparaissent pas avant l'époque de la grande conférence religieuse de Constantinople. Les traités du pseudo-Denys sur les 710ms divins, la théologie ??ivs ligne, la hiérarchie céleste, la hiérarchie ecclésiastique, ont inspiré la m5^stique et la scolastique jusqu'à la Renaissance. La philosophie qu'on y trouve a pour pivot Dieu et l'union mystique. Les influences néo-platoniciennes sont manifestes, non seulement dans une foule de doctrines particulières, philosophiques et mystiques, mais encore dans la terminologie et les formules. Toutefois l'auteur rejette le panthéisme, et sa mystique, basée sur la grâce, est chrétienne. Les termes voilés du Pseudo- Denys ont donné le change au moyen âge qui les interpréta dans un sens tantôt orthodoxe^ tantôt hétérodoxe.

Par leur race, leur mode de penser et leur influence, les philosophes postérieurs au v^' s. appartiennent à l'époque médiévale.

La Philosophie Médiévale

45. Notions générales sur la philosophie du moyen âge et la philosophie scolastique i). Il règne sur la philosophie du mo3^en âge et sur la philosophie scolastique beaucoup d'erreurs et de préjugés, qui sont dus à de fâcheuses confusions. Voici les principales qu'il importe de dissiper :

1. Confusion de philosophie 7nédiévale et de philosophie scolastique. — Les travaux historiques qui se sont multipliés ces dernières années ont montré qu'il y eut au moyen âge des systèmes philosophiques multiples, les uns apparentés, les autres étrangers entre eux, et cela non seulement en Occident, mais à Byzance et en Orient. Or la scolastique, pour être la philosophie dominante en Occident, celle à laquelle on peut rattacher les plus grands noms, celle aussi qui est la mieux structurée et eut les destinées les plus glorieuses — n'en est pas moins ime des systématisations philosophiques du moyen âge. Cela est si vrai que tout le long du mo5^en âge, à quelque étape qu'on la considère de son développement, de son apogée ou de sa décadence, la scolastique eut à compter avec des philosophies adverses, dont la doctrine est antiscclas tique, ou si l'on veut a-scolastique ; — sans compter que le moyen âge byzantin et oriental produisit des systèmes qui n'eurent rien de commun avec la scolastique. Confondre la scolastique et la philosophie du moyen âge, c'est confondre la partie et le tout.

2. Confusion de philosophie scolastique et de théologie scolastique. — Les princes de la scolastique au xiiP siècle ont nettement établi la distinction entre leur philosophie — qui est, €omme toute philosophie, une étude rationnelle sur l'ensemble ou sur une partie des problèmes que soulève l'explication, par

i) Les notions qui suivent présentent la philosophie scolastique sous un jour nouveau. Elles sont longuement exposées dans notre Histoire de la philosophie viédiévale, 4® édit. i()i2,oi\ nous avons examiné les nombreuses observations qu'elles ont soulevées. Cfr. notre hiirodiiction à la philosophie néo-scolastique (Louvain, 1904).

ses causes dernières, de l'ordre universel — avec la théologie qui est, dans sa partie dogmatique, un corps de doctrines transmises par une révélation positive de Dieu.

Il est certain que ces deux notions, mal discernées au début du moyen âge, étaient nettement diversifiées dès avant le xiir s.

Ce qui a beaucoup contribué à perpétuer chez les historiens contemporains la fâcheuse conception qui fait de la philosophie scolastique un département de l'histoire des religions, c'est la mésintelligence de ce principe médiéval : que la philosophie est subordonnée à la théologie. On définit alors la philosophie scolastique : la philosophie subordonnée au dogme C2i.\.\\o\\(\\.\e, pJiilosopJiia ancilla theologiae, ou même à un dogme quelconque. Certes, il y eut au mo3'en âge des relations non seulement d'origine commune, et de discipline pédagogique établies par une civilisation profondément différente de la nôtre, mais encore de coordination et de subordination doctrinales.

Ces relations toutefois ne nuisent en rien à la spécificité des deux sciences, et pour se convaincre combien la primauté de la théologie est impropre à définir la philosophie scolastique, il suffira de noter d'une part qu'une foule de doctrines de la scolastique médiévale n'ont aucun rapport direct avec le catholicisme, ce qui est évident si on songe à leurs origines aristotéliciennes ; — que d'autre part au moyen âge toutes les philoscphies tentent d'établir leur concordance avec le dogme, même celles qui s'opposent à la scolastique.

3. Confusion de la philosophie scolastique et d'un S3'stème philosophique ancien. — Il est définitivement dissipé, le préjugé qui faisait de la scolastique un décalque servile du péripatétisme. L'influence d'Aristote est réelle ; celle de S. Augustin ne l'est pas moins, surtout avant Thomas d'Aquin. S. Augustin sert de canal à des infiltrations néo-platoniciennes. Sans compter que le pythagorisme, le mécanisme de Démocrite et surtout le platonisme ont laissé leur déteinte. La scolastique a mis en œuvre dos données traditionnelles, au profit d'une systématisation caractéristique.

4. Confusion de hi philosophie scolastique et de ses méthodes didacticpies (agencement formel, emploi du syllogisme, usage de la langue latine).

Ces notions fausses ou incomplètes viennent de la Renaissance, qui appela sro.'astiques, les théologiens et les philosophes

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