Décadence de la philosophie scolastique
La décadence de la scolastique suit de près son apogée. Les causes qui doivent miner son influence historique sont :
I. L'insuffisance des philosophes qui manquent d'originalité, altèrent ou ignorent la S3^nthèse doctrinale, déforment la langue et la méthode didactiques, et ne font rien pour enrayer l'avènement d'une dialectique exagérée. C'est l'époque des compendium ; les écoles se multiplient, mais les esprits personnels se font rares.
1) TrpoaojTroTTaîa.
2) Réfutation des Hypotyposes Pyrrhoniennes.
2. Le relâchement des études, dans les universités et dans les ordres religieux. L'université de Paris écourte les années d'étude et facilite de toutes façons l'obtention des grades. D'autres universités surgissent et détournent de Paris le courant des études philosophiques. La scolastique, qui a grandi avec et dans l'université de Paris, est entraînée dans sa chute.
3 . Les envahissements progressifs des philosophies nouvelles qui prennent vis-à-vis de la scolastique une position agressive.
Les écoles thomiste et scotiste sont en présence au début du xiv" s., mais une troisième école ne tarde pas à traiter d'égale avec elles, l'école terministe.
87. L'école terministe. Guillaume d'Occam. — L'école terministe du xw"" s. est née d'une réaction contre le formalisme de D. Scot. Elle inaugure un simplisme à outrance, et, après avoir dépossédé la métaphysique, pare la logique de ses dépouilles. De là, le rôle exagéré qu'elle concède à la dialectique. En même temps les terministes tendent à restreindre le cercle des vérités démontrables par la raison, et inaugurent des tendances au scepticisme.
Guillaume d'Occam, qui brille à Paris vers 1320 i), est le véritable auteur du terminisme, bien qu'on trouve avant lui des précurseurs de la théorie nouvelle : Durand de S. PouR-
ÇAIN et P. AURIOLI.
Fidèle à l'esprit de Duns Scot, G. d'Occam établit une cloison étanche entre la philosophie et la théologie, réservant à celle-ci le privilège exclusif de traiter un groupe de questions qu'on avait considéré jusque-là du domaine commun des deux sciences (p. ex. l'existence de Dieu). Il nie toute distinction de l'universel et de l'individuel ; celui-ci seul existe, et l'universel est une pure forme de mentalité sans fondement objectif. L'intelligence élabore des concepts abstraits, mais ceux-ci n'ont pas de valeur réélis, et tiennent simplement lieu (supponere) de la multitude des choses auxquelles on peut les attribuer : c'est le conceptualisme 2). Par contre, l'intelligence connaît intuitivement la chose existant en dehors de nous et ce concept direct, comme la sensation, nous met en contact avec le non-moi. Toute connaissance est un signe, ou
\) Super IV L. Sentent., Quodlibcta, les commentaires aristotéliciens^ (Expositio iiurea supir totam iirtetn vetercmj, Tmctatus logices. 2) V. Critcriologie, t. L
GUILLAUME D'oCCAM
ter7ne (terminisme) qui tient lieu et place de la chose signifiée. Tout vouloir est libre, et le vouloir est l'essence même de l'âme, celle-ci n'étant pas distincte de ses facultés. L'immatérialité et la spiritualité de l'âme sont indémontrables. En logique, G. d'Occam donne un regain de faveur aux divisions prolixes des Smmnidœ de P. Hispanus, et prépare la voie aux excès dialectiques de ses successeurs.
C'est le terminisme conceptualiste et la théorie du signe en même temps que la prépondérance de la logique, la scientia rationalis, qui constituent les éléments spécificateurs de la philosophie de G. d'Occam.
88. Le parti des occamistes. — Les doctrines de G. d'Occam obtinrent dans les écoles philosophiques de Paris, aux xiv"" et xv^ s., un succès de nouveauté et de réaction que toutes les prohibitions officielles furent impuissantes à enra3^er. Ces prohibitions (1339- 1346), par leur teneur, montrent combien les disciples avaient renchéri sur le maître, et combien notamment ils avaient introduit dans la dialectique des excès, que celui-ci eût réprouvés. Elles s'expliquent surtout par les doctrines dangereuses et antiscolastiques auxquelles cette philosophie donna ouverture (94).
Les plus personnels des occamistes parisiens sont Jean BuRiDAN (mort après 1359) i), partisan d'un déterminisme psychologique qui fait songer à la doctrine de Leibniz, — et pendant la seconde moitié du xiv^ siècle, Marsile D'Inghen (mort en 1396) qui devint le premier recteur de l'Université d'Heidelberg 2) et le m5'Stique Pierre d'Ailly (1350- 1425) 3), Citons encore Albert de Saxe, qui commenta la logique d'Occam, mais est surtout remarquable par ses nombreux ouvrages sur la physique et la mécanique.
8g. L'école scotiste. — Duns Scot devint le docteur attitré de l'ordre franciscain. Mais les scotistes du xiv^ et du xv^ s. (surtout François de Mayronis) ont outré son formalisme et multiplié ses abstractions. Par contre-coup, leur langue s'est embarrassée ainsi que leur méthode, et ils ont contribué autant que les terministes à la décadence des procédés scolastiques,
1 ) Suvima de dialcctica, Compcndhim logicœ, Comment, de traités d'Aristote.
2) Quœstiones supra IV l. Sentent.
3) Comment, sur les Sentences, et traité de ajiiina.
6S PRÉCIS d'histoire de philosophie
90. Le thomisme. — Le thomisme resta la meilleure part de la scolastique au xiv^ et au xv^ s. Les Cisterciens, les Carmes et surtout les Dominicains lui fournissent de nombreux prosélytes. Hervé de Xédellec i), Jean Capreolus 2) (vers 1380-1444) appelé Princeps thomistariim, Antonin DE Florenxe (i 389-1459) 3), Denys le Chartreux (1402- 1471) 4) et Gerson 5) sont des philosophes de valeur. Ces deux derniers appartiennent aussi à l'histoire de la mystique qui bénéficia aux xiv^ et XV' s. d'une vive recrudescence. Les libri defensioninn de Capreolus sont un répertoire documenté du thomisme mis en regard du scotisme et de l'occamisme, mais où déjà se trouvent certains défauts de la méthode décadente. Antonin de Florence applique le thomisme à des questions nouvelles de droit social, et fournit de précieuses données pour l'histoire des théories économiques du xiv^ et du XV^ s. fl
91. Ecole Egydienne. — Bien qu'apparentée au thomisme, il y eut au xiv^ siècle, une école egydienne perpétuant fidèlement les doctrines de Gilles de Rome. Grégroire de Rimini (f 1358) provoqua une scission et donna un coup de barre vers l'occamisme ; mais l'ordre des augustins fit uniformément retour à Gilles de Rome vers le milieu du xv^ s.
92. Le mysticisme aux XIV^ et XV' s. — Le xivet le xv° s. furent témoins d'une vive recrudescence de la vie mystique. Parmi les mystiques orthodoxes les plus connus sont Jean Ruysbroeck (1293-1381), Gerson (1364-1429), Pierre d'Ailly et Denys le Chartreux.
§ 2. — Les philosophies jio?i scolasliques
93. L'averroïsme latin. — C'est toujours l'averroïsme qui reste le plus terrible rival de la scolastique au xiv^ et au XV" s. Malgré les décrets de l'autorité, malgré les combats que renouvelle contre lui chaque génération de docteurs, il voit croître le nombre de ses partisans.
i) Comment, sur les Sentences, Ouodlibet.
2) Libri dcfen^ionum.
3) Sunnnti thcologica.
4) Comment, sur les Sentences et sur le de consolatione de Boèce, Suvima Jidci ciilholica, Compendium philosophicum et theologiciun, Din/ogion de Jidc
catholici.
5) Centilogiuin de conceptibus. de modis signijicandi, de concordantia mctaphysicœ eu m logica.
L'AVERROISME du XIV^ et XV'' s. 69
Le régent incontesté de l'averroïsme parisien, au xiv" s. est Jean de Jandun ou Jean de Gand (de Gendimo, de Gaiiduno) et dans ses nombreux ouvrages i) ii étale les théories spécifiques de l'averroïsme, notamment celle des deux vérités, avec une franchise imperturbable. Jean de Jandun dit luimême qu'il est le singe d'Aristote et d'Averroës ; il professe l'ipsedixitisme et n'a aucune prétention à l'originalité.
A partir du milieu du xiv^ s. — et jusqu'au XVR'' s., — le nord de l'Italie et principalement l'université de Padoue devint un foyer intense d'averroïsme. On peut dire que l'Université de Padoue est tributaire des idées de Jean de Jandun, dont elle se reconnut d'ailleurs l'obligée reconnaissante. L'école averroïste y fut fondée par le médecin Pétri d'ABx\no (mort en 13 16).
94. Philosophies d'origine occamiste. — Le système de G. d'Occam contient en germe plusieurs doctrines antiscolastiques que G. d'Occam n'a jamais formulées, mais qu'on reprend après lui. C'est ainsi que la théorie du signe et du terminisme sert de prétexte, chez quelques esprits exagérés, au subjectivisme le plus radical : nous connaissons le signe mental, mais non la chose signifiée. Ce sont ces doctrines et d'autres qui expliquent les prohibitions de l'occamisme de 1339 à 1346. On combine les idées occamistes avec des éléments hétérogènes.
Le système le plus significatif est le déterminisme théiste de Thomas Bradwardine (12 90- 1349) 2), professeur à Oxford. La volonté libre de Dieu est norme souveraine de la nature et cause nécessitante de toutes nos actions. La liberté sombre, car elle se réduit à un vouloir spontané.
Nicolas d'Autrecourt, maître es arts à Paris en 1340 et l'instigateur d'un mouvement antiscolastique qui fut condamné en 1346, professe en outre le subjectivisme le plus radicaL Le cistercien Jean de Mirecourt, condamné en 1347, part du terminisme de Bradwardine et conclut que Dieu est aussi l'auteur du péché. Enfin Guido (Aegydius de Medonta) professe le panthéisme sans détour.
i) Comment, sur divers traités d'Aristote et d'Averroës.
2) De causa Dei. contra Pelagium et de virtute causarum ad suos Mertonenses (entre 1388 et 1346), traités de mathématique, des Comment, sur les Sentences, une Summa theologica ou scientiarum.
§ 3. — Directions philosophiques secondaires
On peut ramener à trois groupes, les systèmes de philosophies secondaires, qui tout en reprenant un grand nombre de doctrines scolastiques, s'ouvrent à des principes nouveaux ; la mystique allemande de maître Eckehart et de son école ; la théosophie de Raymond de Sabunde ; la mystique théosophique de Nicolas de Cuse.
95. Maitre Eckehart de Hocheim (vers 1260- 1327J i;, du couvent dominicain de Cologne, souscrit à une métaphysique et à un mysticisme qu'il est difficile d'absoudre du reproche de panthéisme, bien que l'auteur lui-même s'en défende. Il distingue dans les créatures l'essence et l'existence, mais au lieu de dire que Dieu leur donne l'existence, il tient que Dieu est leur acte même d'exister. Maître Eckehart est aussi le promoteur d'une mystique populaire, la « mystique allemande », à laquelle se rattachent des hommes comme Tauler, (i 290-1 361) et Henri Suso (vers 1300- 1366).
96. Nicolas de Cuse (140 1-1464) 2). Les idées de cet homme sont symptomatiques des bouleversements qui se préparent et forment un alliage de mysticisme, de théosophie et de quasi panthéisme. L'infini est impénétrable et la conscience de notre ignorance constitue la vraie sagesse, docta ignorantia. Dieu est la source de toute réalité, et toutes les contradictions se résolvent en lui (coincidentia oppositorinn). L'univers contient explicite ce que Dieu contient implicite, les choses étant des « théophanies » divines. Bien qu'il s'en défende énergiquement, la logique de son système conduit Nicolas de Cuse au panthéisme.
Quant à Raymond de Sabunde (mort 1492), auteur d'une Theologia naturalis, il renouvelle la théosophie de Lullus, ce rationalisme propre au moyen âge, né d'une exagération de la foi chrétienne et qui veut déchiffrer par le raisonnement le livre de l'Écriture.
i) Un grand nombre de sermons en allemand, et un important ouvrage latin Opus f/ip^ir/i/u/n (comprenani le liber prof>ositio7iuin).
2) Ses principiux ouvrages philosophiques sont : de docta ignorantia , apologia doctœ ignorantiœ, de conjecturis.