CHAPITRE m La philosophie postkantienne
(XlXe s.)
§ I. — La philosophie en Allemagne peiidaitt la premicre moitié dit XIX s.
143. Caractères généraux et division. — Kant exerce une influence décisive sur la philosophie du XIX'^ s. Cette influence se fait sentir immédiatement en Allemagne ; elle est plus tardive dans les autres pa3's.
Bien que tributaire avant tout de Kant, la philosophie allemande, pendant les trois premières décades du xix^ s., engendre de nombreux systèmes originaux. Le génie allemand accuse la plus grande puissance à laquelle il se soit jamais élevé.
C'est en même temps l'époque des grands romantiques, et ils ont de nombreux points de contact avec le mouvement philosophique.
Il est principalement deux thèses kantiennes qui alimentent les controverses, et sur lesquelles viennent se greffer de nouveaux essais de criticisme : la doctrine du noumène et celle de l'aperception transcendantale.
1° Kant fait dériver de notre structure mentale les formes a priori de la connaissance, mais non la matière expérimentale que celles-ci élaborent. La production des impressions sensibles ;^demeure une énigme, car les choses-en-soi qui devraient les engendrer, fsont inconnaissables. Les successeurs de Kant trancheront le problème, et du même coup prendront vis-à-vis de la chose-en-soi une attitude nouvelle. Les uns feront du matériel expérimental un J^produit mental au même titre que la forme-en-soi, et nierojit l'existence du noumène : ce sont les idéalistes critiques ; — les autres rap-
PREMIERS PHILOSOPHIES POSTKANTIENS 109
porteront l'impression sensible aux choses-en-soi et du coup affirmeront leur existence : ce sont les réalistes critiques.
2° L'aperception transcendantale — cette couche profonde de la conscience supra-individuelle, — peu étudiée par Kant, occupe dans la philosophie de ses disciples allemands une place prépondérante. La plupart font subir à la doctrine une transformation caractérisée : l'aperception transcendantale est interprétée dans un sens 7noniste. Elle est U7ie pour tous les hommes ; c'est le Moi ou l'Esprit.
Comment grouper les philosophies allemandes issues de Kant ? Si on laisse de côté les premiers partisans et adversaires, l'idéalisme critique représenté par Fichte, Schelling et Hegel peut être considéré comme la première et la plus profonde transformation du kantisme. — A certains égards, le réalisme critique de Schopenhauer et de Herbart est né d'une réaction contre l'idéalisme. — Enfin un groupe de psychologues cherchent à revendiquer, à l'encontre de ce criticisme métaph3^sique gros d'exagérations, les droits de la conscience, mais leurs conclusions trahissent l'influence quand même du kantisme.
144. Les premiers partisans et adversaires de Kant. — Les premiers partisans de Kant ne comprennent pas toute l'originalité du système. Ils se recrutent d'abord dans l'université d'Iéna, qu'on a appelée la seconde patrie du kantisme, et ne- tardent pas à se répandre dans les autres universités allemandes. Tout en se nuançant de doctrines diverses, le kantisme s'infiltre dans le droit (von Feuerbach), dans l'histoire (Schlosser), dans l'histoire de la philosophie (Ten-
NEMANN, BuHLE).
Parmi les premiers kantiens, les plus remarquables sont Reinhold (1758-1823) i) et le poète Schiller (1758-1823) 2). Le premier développa plusieurs idées de la Critique de la rai- S07Î pure et abandonna Kant sur la doctrine du « noumen » : il faut des choses-en-soi pour expliquer l'origine de nos impressions expérimentales. Le second ne reprit de Kant que ses doctrines esthétiques. L'impression de beauté résulte de la
1) Versuch einer netien Théorie des ine7isc]ilic]ieii Vorstelliingsvennôgcns ; Das Fundament des philosophischcn Wisseiis.
2) Vont Erhabenen ; Briefe ûber die aesthetische Erziclumg des Mcnschengeschlechtes.
no PRÉCIS d'histoire de philosophie
contemplation des apparences sensibles, quand, nous comportant à leur égard avec une parfaite insouciance de leur élaboration scientifique, nous en faisons l'objet d'un jeu désintéressé. Bien plus, ce jeu désintéressé du beau occupe dans la vie psychique une place prépondérante : « l'homme n'est vraiment homme que là où il joue ».
D'autre part, Kant rencontre de vives oppositions. On fonde des revues pour le combattre. Hamann et Herder critiquent le fractionnement auquel il soumet la vie psvchique. Jacobi montre les contradictions qu'implique sa théorie du noumen (135 et 136). Quand Reinhold vint implicitement reconnaître le bien fondé des critiques de Jacobi, celles-ci furent reprises avec plus de vigueur que jamais par G. ScHULZE (1761-1823) i) et par Salomon Maimox (^1754-1800) 2), dont Kant a pu dire que, de tous ses adversaires, nul ne l'a mieux compris.
145. L'idéalisme critique. - Deux doctrines résument l'idéahsme critique : i'^ Le monde des choses-en-soi est un produit de nos facultés représentatives, au même titre que le monde phénoménal : la matière comme la forme du savoir dérivent de la structure du moi représentatif, se forgeant un objet de connaissance.
2° Toutes les fonctions psychiques découlent d'un principe qui correspond à l'aperception transcendantale de Kant. Ce principe est unique : c'est le monisme.
146. J. G, Fichte (1762-1814) s'initia au kantisme à Leipzig et connut le maitre à Kœnigsberg. Il recueillit la succession de Reinhold à la chaire philosophique de léna, et c'est là que, de 1794 à 1799, il construisit un système original que lui-même appela Wissenschaftsiehre 3), et qu'il modifia dans la suite 4). Fichte fut le premier recteur de l'université de Berlin.
I. La Wisse?ischafislehre o\\ F idéalisme de F agir. — Le Moi absolu, unique, est tendance à agir, activité infinie, agissant pour agir, sans trêve (das Thun des Thuns). En agissant, il
i) Aenesidctnus (anonyme).
2) Versuch eiyier Trnnscendentaiphilosophie ; Versiuh cincr neucn Logik.
3) Griuidlage der gesiimmtcn Wissenschaftsiehre ; Grundriss der eigenthumlichen Wisscnschajtslehrc ; Erste und zivcite Einleitu7ig in die Wissenschaftsiehre ; Das System der Sittcnlehrc.
4) Die Grtindziige des gegen"d:àrtigen Zeitalters ; Reden an die deutschc Nation,
FICHTE 1 1 j
convertit ses états en objets de connaissance, et par la réflexion
devient autoconscience.
Ce devenir aiitoconscient comporte trois étapes :
i) La thèse : le moi se pose, c'est-à-dire se conçoit existant
et identique à lui-même (Ich ^= Ich).
2) \J antithèse : le moi pose le non-moi dans le moi, c'està-dire crée le monde, non comme chose-en-soi, ce qui serait absurde, mais comme objet de représentation.
3) La sy?7thèse : le moi absolu prend conscience qu'il est limité et déterminé par le non-moi (moi théorique ou représentatif), et qu'à un autre point de vue le non-moi est limité et déterminé par le moi (moi pratique). De là une bifurcation de la Wissenschaftslehre en deux parties :
La première partie (Theoretische Wissenschaftslehre) étudie le développement de la connaissance : la génération du matériel expérimental est le fruit d'une autodétermination i?iconsciente du moi, et ces impressions sensibles sont ensuite élaborées suivant tout l'appareil des formes a priori de la raison pure de Kant.
La seconde partie (Praktische Wissenschaftslehre) montre que, si le moi se crée sans cesse des objets de représentation, c'est qu'il est teiidance à agir et que, sans résistance ou sans objet qu'il s'oppose à lui-même, il n'agirait pas : le moi est théorique ou connaissant, parce qu'il est pratique ou agissant. Le fondement dernier de l'impulsion incessante de l'intelligence à connaître est l'absolu besoin d'agir du Moi.
Tel est le sens nouveau que Fichte donne à la doctrine kantienne du primat de la raison pratique. C'est aussi dans cette autonomie du Moi, poussé à l'agir pour l'agir, que réside la moralité. La nature représentée n'a pas de valeur propre, elle n'est que le matériel qui sert à l'accomplissement du devoir. L'individu — une « position » du Moi absolu — agit moralement, quand il puise dans l'insufïïsance de chaque action un mobile pour une action ultérieure.
Sans faire école, Fichte influença les S3^stèmes de Schelling et Hegel.
IL Le second système idéaliste de Fichte introduit l'idée d'un Etre absolu, Dieu : la réflexion ou l'activité fondamentale du Moi, étant par définition un retour sur quelque chose d'antérieur, il faut, pour expliquer sa possibilité, qu'il y ait à l'origine un principe absolu et immuable et que celui-ci ne soit pas une
forme de réflexion : c'est Dieu. Le savoir conscient n'est que la suite nécessaire et phénoménale de l'absolu.
147. Fr. Schelling (1775- 1854), professeur à léna dès 1798, enseigna à côté de son maître Fichte, avec qui il ne tarda pas à se brouiller Plus, tard, il eut pour disciple et collaborateur Hegel qui, lui aussi, devint son adv^ersaire. De léna, Schelling se rendit dans diverses autres universités, finalement à Berlin (1841), où il n'eut pas grand succès.
Schelling manque d'unité dans son œuvre philosophique ; celle-ci se compose d'au moins cinq systèmes.
I. U idéalisme physique (1797-1799) i) ne fait que développer une partie de \2iWissenschaftslehre de Schelling : le devenir de la nature comme représe?itaiio?i de l'esprit. C'est l'histoire de l'Esprit inconscient, traversant, selon le rythme de l'évolution absolue et la finalité, les étapes qui constituent les divers règnes de la nature. Celle-ci n'a plus, comme chez Fichte, une valeur purement morale, elle revêt un sens autonome et est étudiée pour elle-même. Les idées de Schelling firent une impression d'autant plus profonde que les théories de l'évolution absolue et de l'unité de la vie cosmique étaient chères à la science du temps. Elles étaient faites aussi pour séduire les romantiques, avec qui Schelling était en relations étroites. De plus, elles bénéficièrent du regain d'actualité que les travaux et les polémiques de Lessing venaient donner aux doctrines de Spinoza. On retrouve l'idée de l'unité du principe vital du cosmos chez les disciples immédiats de Schelling, chez Oken (1779-1851), chez Goethe, chez Xovalis (i 772-1801).
IL L'idéalisme iraiiscendanial o\x esthétique (1800-1801) 2), conçu sous l'influence du romantisme allemand, est la seconde forme de la philosophie de Schelling. Elle se caractérise par une fusion complète des doctrines romantiques et idéalistes 3) : la production esthétique du Moi absolu est le principe de toutes ses activités, la fonction originelle qui réduit à l'unité les opérations du moi théorique et pratique. L'œuvre d'art
i) Idccn zu ciner Philosophie dcr Natur ; ]''on der Weliseele ; Erster Entwurf eijies Systems der Natur pJiilosopiiic.
2) Der transcendentale Idealismus ; Vorlesungen iiher die Philosophie der Kunst.
3) Cette fusion avait déjà été entreprise par Xovalis et surtout par Fr.vox
SCHLEGEL (l 772-1829).
SCHELLING Ho
est la production parfaite du moi. Les «humoristes» ou «ironistes» (Fr. von Schlegel ; Solger etc.) en ont conclu que le moi romantique du poète, investi des privilèges du Moi absolu, produit pour produire, sans se préoccuper du contenu de l'œuvre ni des jugements du public.
Le second système de Schelling fait l'histoire du moi conscient, comme le premier avait fait l'histoire du non-moi. Plus tard^ les deux systèmes sont réunis en un troisième :
IIL Uidéalisyne absolu ou philosophie de Videntité (1801- 1804) i). La nature ayant acquis peu à peu une valeur réelle indépendante de la conscience (abandon du principe de Fichte), Schelling chercha à déduire la nature et la conscience d'un fonds antérieur et commun, dont il affirma la non-différencej l'identité. C'est l'Absolu. Un de ses contemporains, Oken, le symbolise par le signe ± o. L'absolu se développe suivant une double sériation, réelle et idéale. Les rapports de Schelling et du néo-spinozisme s'accentuent.
Plus tard, la philosophie de l'identité revêtit une nouvelle nuance, l'Absolu n'étant plus tenu pour indifférent, mais étant pourvu d'Intelligence et d'Idées.
Krause (1782-1832) est un des nombreux disciples de Schelling qui partent de sa philosophie de l'identité. Il créa un système original, le « panenthéisme » 011 il essaie de fusionner le panthéisme et la personnalité divine.
La théorie de l'identité de l'être et de la pensée fut brillamment reprise par Hegel et Schleiermacher. Le premier lui imprima une orientation logique, le second (1768-1834) une orientation religieuse.
La science ignore Dieu, dit Schleiermacher, mais nous avons le sentiment de notre compénétration par l'absolu : c'est le sentiment religieux, pondérant toutes nos facultés et fondant la morale.
IV. La philosophie de la liberté (1804-1813) 2). Comment les Idées divines deviennent-elles dans la réalité finie ? Ce devenir constitue un fait originel, inexplicable, n'ayant rien de commun avec la raison, et à ce point de vue, Schelling le considère comme un fait « libre ». Cette incorporation est
I ) Darstellung meines Systems dcr Philosophie,
2) Philosophie und Religion ; Untcrsucinmgen iiber dus Wesen der mcnschlichen Freiheit.
une « déchéance ». — Néanmoins le monde fini doit faire retour à l'infini et ce retour, pour l'homme, s'accomplit par la mystique et la religion. Fr. VON Baader (1765-1841) accentua cette doctrine.
V. Philosophie de la mythologie et de la Révélation . Cette dernière phase de la pensée de Schelling est secondaire.