HEGEL. SCHOPENHAUER II
(marche triadique), acquiert la conscience de son identité avec l'Esprit universel.
b) La science de F Esprit objectif ou de l'espèce humaine passe en revue les manifestations multiples de la vie sociale et leur devenir. La réalisation suprême de l'Esprit objectif est l'Etat, c'est-à-dire non pas tel Etat déterminé, mais le devenir même, l'évolution lente des sociétés.
c) La science de l Esprit absolu considère le devenir de l'Esprit dans l'Art (contemplation de l'Esprit), la Religion (représentation de l'Esprit), la Philosophie (le concept de l'Esprit).
Le monde a été tel qu'il a dû être, puisque l'Esprit n'existe que dans son devenir, et que ce devenir se déroule selon une nécessité logique. Voilà comment la conception historique domine l'œuvre de Hegel ; elle imprègne dans ses moindres détails toute l'étude de l'homme et de l'humanité, devenir suprême de l'Idée.
149. Les Hégéliens — Hegel a joui d'un crédit large et durable. Sur un problème spécial, relatif à Dieu et à la personnalité de l'âme humaine, ses disciples se séparèrent en deux camps. Les uns, comme Gôschel, Eauer, admettent la personnalité de Dieu et l'immortalité personnelle de l'âme humaine (la droite des Hégéhens), tandis que les autres, avec RuGE (mort en 1880) et Feuerbach (lequel passa au matérialisme et mourut en 1872) tiennent que Dieu est la substance générale et que l'esprit est impersonnel. - Tout en étant tributaires de Hegel pour diverses doctrines, Weisse, Fichte fils (mort en 1879) et Ulrici (mort en 1884) le combattent sur d'autres points et affirment la personnalité divine i).
150. Le réalisme critique. — Diverses formes de l'idéalisme critique avaient fait des concessions à l'objectivité extramentale de l'être. Le réalisme critique prétendit faire retour aux principes du kantisme en affirmant l'existence réelle de la chose-en-soi. La théorie moniste, étrangère d'ailleurs au kantisme, est adoptée par Schopenhauer, rejetée par Herbart.
151. Arthur Schopenhauer (1788-1860). — Après avoir conquis le doctorat à léna, Schopenhauer vécut à Dresde
i) Le dualisme de Gunther (Dieu personnel — créature moniste) est issu de l'hégélianisme. Il fut condamné par l'Église, ainsi que les doctrines^ d'origine hégélienne, de Hermès.
ii6 PRÉCIS d'histoire de philosophie
et à Weimar (où il connut Goethej, jusqu'au jour où il entra dans le corps professoral de Berlin (1820). Il se retira à Francfort en 1831 jusqu'à sa mort.
Ecrivain élégant et critique acerbe, Schopenhauer entreprit dans un ouvrage fondamental i ) une réaction violente contre l'idéalisme, en même temps qu'il élabora, sur des données kantiennes, une synthèse cosmique originale. Ainsi que l'indique le titre de son grand ouvrage, le monde est représentation et chose-en-soi.
i) Le monde comme représentation. La représentation, fait primordial de la conscience, est dépendante des formes a priori de nos facultés : le temps, l'espace, la causalité.
2) Le monde comme volonté. Il existe une chose-en-soi et celle-ci est volonté. Les phénomènes ne sont pas l'effet de la volonté Ha catégorie de cause ne s'étend pas à la chose-ensoi j, mais son objectivation. De la nature de la volonté, on ne peut rien savoir, si ce n'est par opposition au phénomène. Aussi la volonté est-elle indépendante des formes du temps et de l'espace ; dès lors elle est soustraite à la multiplication : elle est une (monisme). Affranchie des lois de la causalité efficiente, elle agit sans but ni trêve, elle est libre, agir aveugle et infini f Wille zum Leben).
Ces principes posés, Schopenhauer en poursuit les applications : à la nature (y compris l'homme), dont les êtres ne sont que des types volitifs hiérarchisés ; — à l'esthétique, où il montre que le beau réalise à un titre supérieur les énergies volitives de la matière, et que 1' « intuition géniale » a le privilège de nous mettre en contact direct avec la chose-ensoi 2 j ; — à la morale, qui fonde le pessimisme sur l'absence de trêve dans le vouloir, et cherche dans l'abstention de tout acte volitif le nirvana ou la cessation de la douleur.
152. J. Fr. Herbart (1776-1841) 3), professeur à l'université de Gottingen, admet l'existence des choses-en-soi (Realenj au nom de ce principe qu'il oppose à Fichte et à Hegel : « Si le monde n'était pas, il n'apparaitrait pas ».
1) Die Welt als Wille und Vorstellung.
2) Ce contact direct est surtout réalisé en musique. Richard Wagner, un des admirateurs de Schopenhauer, a voulu traduire dans ses procédés musicaux cette insatiable objectivation du vouloir, chose-en-soi.
3) Hauptpiniktc der Metapiiysik, J.chrbuch zur Psychologie, Psychologie nls Wissenschafl.
HERBART I i 7
Mais les choses-en-soi ne sont pas telles qu'elles apparaissent ; aucune contradiction ne les affecte ; elles sont toujours identiques à elles-mêmes et immuables. L'inhérence et la succession se réduisent à des rapports que nous établissons entre les choses et qui ne les atteignent pas. Herbart admet la multiplicité des Realen, abandonnant ainsi le principe du monisme auquel souscrivent la plupart des allemands criticistes.
Appliquant ses principes à la psychologie, il fait de l'âme une réalité simple, et ne voit dans les facultés et les actes que de pures relations entre l'âme et les autres réalités. La représentation est la fonction fondamentale de l'âme. La pédagogie, dont Herbart est un des créateurs, montre que l'éducation peut influer sur la manière suivant laquelle se déroulent les représentations et sur leurs associations.
Les Herbartiens formèrent plus tard un groupe important où on rencontre Drobisch, Steinthal, Ziivimerman, et Lazarus, ce dernier initiateur de la ps5^chologie des peuples [ Vôlker psychologie) .
153. L'Ecole psychologique. — A côté des deux grandes directions de la philosophie postkantienne, l'une et l'autre orientées vers la métaphysique, une place revient à un groupe de psychologues qui revendiquent les droits de l'expérience individuelle et de la psychologie descriptive, et se réclament des recherches initiales de Kant. Le principal estJ. Fr. Fries (1773-1843), i). L'expérience interne, dit-il, saisit sur le vif les formes a priori qui président à notre élaboration du monde, et ce même sentiment conscient nous apprend l'existence des choses-en-soi. D'autres, comme Beneke (i 798-1 854) 2), se refusent à découvrir dans les données de la conscience la présence des éléments a priori du savoir.
§ 2. — La philosophie française et anglaise depuis la Révolution fraiiçaise jusqu'au milieu du XI X" siècle
154. Résumé — Le sensualisme matérialiste, qui règne en maître au temps de la Révolution française, ne tarde pas à être battu en brèche par un spiritualisme éclectique, où l'on
i) System der Philosophie als évidente Wissenschaft , Neue kritikderVernunfi. 2) Lehrbuch der Psychologie als Naturwissenschaft.
ii8 PRÉCIS d'histoire de philosophie
découvre un alliage des théories écossaises avec un résidu de cartésianisme, et parfois, mais de façon superficielle, l'influence de la philosophie allemande. — Puis l'éclectisme voit surgir des systèmes rivaux dans le traditionalisme et l'ontologisme, qui absorbent l'eftort des philosophes catholiques pendant cette période. — Plus tard l'idée sensualiste renait sous une forme séduisante, appelée au plus grand succès : le positivisme.
155. Le sensualisme matérialiste, qui domine la philosophie française à la fin du xviii^ s , se prolonge dans les ouvrages des publicistes révolutionnaires, DE Condorcet (17-I.3-1794) i), DE Voln'ey (1757-1820) 2), DE Saint- Lambert, qui appliquent les principes du matérialisme au droit naturel et à la politique. Cabanis (i 757-1 808) les étend au terrain idéologique 3), tandis que Gall (1758-182 8) et Broussais (1772-1832; croient découvrir dans la phrénologie une démonstration expérimentale de la psychologie matérialiste. Par contre, les premiers indices d'une réaction se révèlent chez d'autres physiologistes, notamment aux écoles de médecine de Paris et de Montpellier, représentées par BiCHAT (1711-1802) et Blxhez (1734-1806) ; en même temps que Destutt de Tracy (i 754-1 836), disciple de CondiUac, et Degérando corrigent la thèse outrancière de l'origine purement sensationnelle des états psychiques, et préparent les voies à Maine de Biran.
156. Le spiritualisme de l'école éclectique. Maine de Biran. Victor Cousin et son école. — Maine de Biran est considéré d'habitude comme le premier représentant de l'école spiritualiste française, dont Victor Cousin devint le chef incontesté.
L'école spiritualiste, à laquelle Cousin donna le nom d'éclectisme, combattit vigoureusement le sensualisme. Bien que ses partisans ne souscrivent pas tous à un système uniforme, ils s'accordent à affirmer l'irréductibilité de la sensation et de la connaissance intellectuelle, l'existence de substances immatérielles, notamment de l'âme et de Dieu,
i) Esquisse d' un tahlciu historique du progrès de r esprit humain.
2) La lot naturelle ou principes physiques de la morale, déduits de l'organisme de l'homme et de l'ujiivcrs ou catéchisme du citoyen français.
3) Les rapports du physique et du moral de F homme.
VICTOR COUSIN II g
le caractère spiritualiste des fondements de la morale. La méthode en honneur est l'investigation de la conscience.
Pour Maine de Biran (1766-1824.) i), le vouloir constitue le fond de notre être et de notre personnalité, et de la sorte la vie psychique est différenciée de la vie physique. La volonté ne nous confère pas seulement la conscience de notre activité, mais aussi celle d'une résistance venant d'un hors nous. C'est encore la conscience de l'effort volontaire qui nous révèle les notions de cause, de substance, et les autres éléments d'une métaphysique. Ampère (1775-1836) étudia principalement le pouvoir classificateiir de l'intelliorence 2). Royer- Collard (1763-1843), précurseur immédiat de Cousin, compléta les vues de Maine de Biran et d'Ampère par les doctrines psychologiques de l'école écossaise, et inaugura en France une philosophie du sens commun qui détrôna le sensualisme.
Victor Cousin (1792-1867) 3) est chef d'école. Par ses cours à la Sorbonne (18 15-1820), plus tard par l'influence qui s'attacha à ses hautes fonctions académiques et politiques, il assura le triomphe de son éclectisme pendant la première moitié du xix^ s. Cet éclectisme, dans la pensée de son auteur, devait réunir en un faisceau les vérités éparpillées dans les divers systèmes. De là la grande importance que Cousin attacha à l'histoire de la philosophie, où lui-même traça des voies nouvelles. Avec de Gérando il peut être considéré comme l'initiateur des études d'histoire de philosophie eii France. Éclectique dans les intentions de V. Cousin, sa philosophie ne le fut pas en réalité et n'aurait pu l'être ; elle se rapprocha de plus en plus d'un système particulier. Déjà dans sa classification des systèmes historiques en sensualisme, mysticisme, scepticisme, idéalisme il accordait ses préférences à l'idéalisme. Dans la suite il reprit des idées de Royer-CoUard, plus tard des doctrines de Hegel^ pour aboutir enfin à un spiritualisme particulier, vague mélange de doctrines écossaises et cartésiennes et de théories de Royer- Collard. L'observation des phénomènes de conscience est le point de départ de toute philosophie. L'âme, Dieu, le beau,
i) Nouvelles considérations sur les rapports du physique et du moral.
2) Essai sur la philosophie des sciences.
3) Cours de l'histoire de la philosophie moderne ; Du vrai, du beau et du bien.
le vrai, le bien, l'espace, le temps nous sont enseignés par une sorte de révélation mystérieuse, inexplicable œuvre de la raison.
Des nombreux disciples de Cousin, le plus remarquable est Théodore Jouffroy (1796 1S42) i) qui accentua encore les tendances cartésiennes de l'école et la méthode psychologique. Ce même exclusivisme se retrouve chez Damiron (1794-1862) 2), Garnier (1801-1864) 3), Saisset 4), J. Simon, Barthélémy Saint-Hilaire.
157. Traditionalisme et Ontologisme. — Les systèmes philosophiques, créés par les catholiques français pendant la première moitié du xix^ s., déprécient le pouvoir de nos facultés intellectuelles.
La première forme, et la plus considérable — le traditionalisme — représente à la fois une réaction contre le matérialisme et contre le spiritualisme éclectique. De Donald (1754- 1840;, fondateur de l'école traditionaliste, est le contemporain de la Révolution, dont il réprouva les excès et à laquelle il opposa les théories catholiques sur l'origine et la mission du pouvoir social 5). Sa théorie philosophique la plus originale est relative à l'origine des idées. Impuissante par elle-même, la raison humaine n'eût pu atteindre aucune vérité sans une révélation divine primitive. C'est Dieu qui apprit à l'homme à parler et lui révéla les vérités fondamentales. Cellesci sont transmises par la tradition, grâce à la société, dont de Bonald revendique, à l'encontre de J. J. Rousseau, le caractère naturel primitif.
Joseph de Maistre (i 754-1 821) 6) se rattache à l'œuvre politique de de Bonald, tandis que de Lamennais (i 782-1 854) 7) est plus directement tributaire des principes critériologiques du traditionalisme : L'Eglise catholique est seule dépositaire de la tradition universelle que l'individu, livré à lui-même, est impuissant à connaître. Considéré
I ) Les sentiments du beau et du sublime ; Cours de droit naturel.
2) Essai sur C histoire de la philosophie en France au XfX' s.
3) Traité des facultés de rame.
4) Essai de Philosophie religieuse.
5) La législation primitive ; Recherches philosophiques sur les premiers objets des connaissances morales.
6) Soirées de Saint-Pétersbourg.
7) Essai sur l'indifférence eii matière de religion.
LE POSITIVISME I2i
pendant longtemps comme le chef du parti catholique, familier de Lacordaire, de Montalembert, de Gerbet, etc., de Lamennais se brouilla plus tard avec ses amis et refusa de se soumettre aux décisions romaines. La philosophie développée dans son dernier ouvrage i), est devenue une forme du panthéisme.
On retrouve les principes du traditionalisme chez Bal- LANCHE (1776-1847;, Bautain (1796-1867) et chez BON- NETTY (1798- 18 79), qui fonda en 1830 les Annales de philosophie chrétienne .
L'ontologisme, qui prétend que nous voyons directement en Dieu l'objet de nos idées, fut préconisé par des hommes tels que Fabre d'Envieu, mais trouva en Italie (Gioberti) et en Belgique (Ubaghs) s-^s plus brillants défenseurs. Diverses condamnations romaines frappèrent le traditionalisme et l'ontologisme.
158. Le PositivivSme. A. Comte et ses premiers disciples. — Passé de mode sous la forme excessive et brutale qu'il avait reçue au temps de la Révolution française, le sensualisme reparaît sous un aspect critériologique plus séduisant, qu'on appela positivisme ,
Auguste Comte en est le fondateur (1798-1857). Enthousiaste des doctrines sociales de St-Simon (176 0-1825) avec qui il rompit plus tard, Comte ouvrit à Paris en 1826 un Cours de philosophie positive, qu'il publia de 1830 à 1842. Le positif, c'est-à-dire les faits accessibles à l'observation par les sens externes, est l'unique objet possible de l'investigation scientifique. A l'explication théologiqiœ, par l'intervention d'un agent surnaturel, — et métaphysique, par les causes, l'essence et les qualités occultes — a succédé l'explication positive par la liaison des phénomènes (loi des trois états). Tout fait positif est en même temps relatif, et la science ne doit s'occuper que de rattacher les uns aux autres les phénomènes. Comte établit au faîte de sa classification des sciences la sociologie ou l'étude expérimentale des phénomènes qui résultent de l'action des facteurs sociaux.
A partir de 1842, les idées de Comte subirent une évolution caractéristique. Hanté par une religiosité mystique, il
i) Esquisse d'une philosophie.
prétendit fonder une religion nouvelle, la religion de l'Humanité i;, dont il se déclarait le chef.
Parmi ses disciples immédiats, si on laisse de côté ceux qui l'ont suivi dans son évolution religieuse 2), le plus remarquable est E. LiTTRÉ (1801-1881) 3). Il reprend le principe fondamental du positivisme, mais en le tempérant de réserves importantes. Et notamment, tandis que Comte dénie toute réalité à ce qui n'est pas directement observable par les sens externes, Littré s'abstient sur tout ce qui touche à l'origine, à la fin et à la nature des êtres. Cette abstention ou cette attitude agnostique deviendra un des traits saillants du positivisme contemporain.
159. Les transformations du positivisme. Taine. — L'esprit de la philosophie de Comte lui survécut, mais le positivisme subit de multiples transformations aussi bien en France qu'en Angleterre.
En France, la plus significative apparait dans la philosophie de Taine (i 828-1 893) 4). Critique distingué et écrivain de grand talent, Taine contribua puissamment à vulgariser en France les idées positivistes. Observer les faits par les sens externes et par la conscience, déterminer les lois ou les rapports existant entre les faits, simplifier de plus en plus ces rapports, sans néanmoins atteindre la réalité une (monisme) dont les lois sont l'expression : tel est l'objet de la science. Taine est avant tout psychologue. L'événement nerveux et la conscience ne sont pour lui que deux aspects d'un même phénomène ; la vie psychique n'est qu'un flux de sensations dont l'une est fatalement reliée à l'autre.
Après l'individu, Taine étudie les manifestations de la vie sociale : la littérature, l'art, la politique, et explique l'apparition et l'enchaînement des faits sociaux par l'influence de trois facteurs, la race, le milieu, le moment. C'est une forme de déterminisme.
Poursuivant l'application de cette doctrine à diverses mani-
i) De cette époque datent : Système de politique positive ; Ciitéchismc positiviste ; Synthèse positiviste.
2) Pierre Lafittc (1823-1893) succéda à Comte dans ses fonctions de Grand Prêtre de l'Humanité.
3 ) Paroles de philosophie positive.
4) Les philosophes français du XIX'^ siècle ; Le positivisme anglais ; De F intelligence ; Histoire de la littérature anglaise ; Philosophie de fart.