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CHAPITRE VI l^'Europe occidentale jusqu'à Tépoque des croisades

Les invasions germaniques ne semblent donc pas avoir produit dans Tompire une commotion trop violente. On s'était familiarisé avec ces incursions de Barbares comme avec la guerre civile. C'était une tempête que Ton laissait passer et après laquelle On réparait les dégâts et se remettait à l'ouvrage .

Depuis quatre siècles la Germanie était en crise. Â la suite de violents déchirements les peuples puissants au temps de César et de Tacite avaient disparu ; des bandes les avaient remplacés, sans attache avec le sol, sans auti^e lien que l'obéissance à un chef et, tandis que de nouveaux venus du nord et de l'est prenaient possession des terres devenues vacantes, une émigration moitié pacifique, moitié guerrière, avait, depuis deux cents ans, incessamment vidé son ten*itoire. La Gaule à laquelle ils confinaient par le Rhin avait reçu volontiers ces Germains à titre de lètes ou colons, car les bras y manquaient par suite de la mise en valeur d'une plus grande quantité de terres ; des tiibus entières avaient été établies sur son sol par les empereurs pour le défendre contre les invasions ; ils figuraient en grand nombre dans les légions comme d'autres dans les bandes qui allaient les combattre. En sorte

qu'au V* siècle la Germanie avait, à vrai dire, cessé d'exister et que ce qui subsistait de Tesprit germanique parmi ces débris des anciens peuples n'était plus assez vivace pour étouffer et anéantir l'esprit romain.

Encore ce souvenir des coutumes et du genre de vie des ancêtre» était-il tempéré chez la plupart d'entre eux par la connaissance et la pratique des mœurs et des habitudes romaines. Ce n'était que par nécessité que ces bandes avaient renoncé à la vie sédentaire ; les anciens Germains étaient essentiellement agriculteurs; la Halla ou Sala, la maison d'habitation en bois, située au milieu des petites maisons de la ferme, tenait une grande place dans leur organisation familiale. Cette ferme ou village, close par une palissade en planches et gardée par des chiens, renfermait toutes les constructions : la halla, la maison de famille, l'atelier des femmes, les greniers, l'étable ou écurie pour le gros bétail, un toit pour les moutons, des bauges pour, les porcs. L'élevage tenait dans leur économie rurale une place plus grande que la culture; le porc était l'animal le plus répandu, le bœuf ne venait qu'en dernier lieu, après le cheval; les volailles étaient peu nombreuses ; les ruches fréquentes. Les terres les plus rapprochées de la ferme étaient généralement les terres arables, pour lesquelles la culture alternait régulièrement avec les jachères, puis venaient les pâturages, enfin les forets où les porcs allaient à la glandée. L'industrie était très primitive^ les instruments assez grossiers, le fer était rare ; aussi, bien que cette organisation économique se prêtât peu à un commerce étendu, des échanges s'étaient-ils de bonne heure établis entre les Germains et les populations romaines, lorsque celles-ci avaient un instant débordé au delà du Rhin, et ils ne s'étaient pas ralentis. Les armes surtout étaient très

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recherchées par les chefs et les soldats francs et si les relations commerciales avaient cessé avec les peuples d'outre- Rhin, elles avaient persisté avec ceux qui étaient ûxés sur le territoire de l'empire et contribué à la transformation du Germain primitif. Chez les chefs même, le plaisir de commander était gâté par l'habitude et le besoin d'obéir; lors de Tinvasion, ces rois, comme effrayés de leur puissance, se réclament de l'empereur ; ces conquérants soQt friands de titres romains, d'ornements romains. Ils ne se sentent plus assez soutenus par le prestige éteint des anciennes institutions germaniques; ils éprouvent le besoin d'étayer leur titre sur d'autres bases. Aussi le pouvoir nouveau qui grandit, l'Église, les englobe facilement. Ils se font chrétiens par intérêt, ariens ou orthodoxes suivant le cas, et l'Église se sert d'eux à son tour comme instruments de propagande et d'expansion. Clovis, le premier de ces rois barbares qui soit entré dans le catholicisme, invoque déjà contre les Wisigoths le crime d'hérésie. Mais l'Église perd à leur contact; les mœurs barbares altèrent le christianisme comme les coutumes germaniques les institutions romaines. Néanmoins, au milieu de ce conflit entre deux organisations sociales, de ces compétitions politiques, de ces rivalités religieuses, au milieu de ce va-et-vient de bandes et d'armées , de cette succession de peuples qui se disputent Tempire, les deux grandes forces sur lesquelles s'appuyait la domination romaine expirante, l'administration et l'Église restaient debout et par elles l'anarchie fut arrêtée, la vie maintenue dans ce grand corps. Le fractionnement du territoire, conséquence fatale de l'invasion, fut corrigé par une communauté d'institutions et de croyances entre les royaiunes barbares. La séparation fut par suite moins complète entre eux.

Malgré tous leurs efforts pour maintenir à leur profit l'organisation et la hiérarchie romaines, ces rois du premier ban de Barbares ne purent triompher des obstacles que les tendances à rinsubordination de leur entourage, Tinfluence naturelle des traditions germaniques assez fortes pour ébranler leur autorité sinon pour la défendre, et aussi les circonstances particulièrement troublées que Ton traversait opposèrent à leurs desseins. Les bandes qui leur succédèrent, plus longtemps germaines, n*ayant plus en face d'elles qu'une machine dont presque tous les rouages avaient cessé de fonctionner, accentuèrent l'influence germanique. En vain le plus célèbre de lous ces rois , Charlemagne , essaya d'une restauration de l'empire en fondant tous ces éléments disparates dans une organisation nouvelle, son œuvre ne lui survécut pas et les siècles qui suivirent sa tentative sont, en même temps que les plus obscurs du moyen âge, ceux dans lesquels l'isolement et le désordre furent les plus grands dans l'Europe occidentale.

L'histoire du commerce au milieu de tous ces bouleversements est pleine d'obscurité. Si la conquête, ici plus douce, là plus violente, présenta autant d'aspects différents qu'il y eut de peuples envahisseurs, un certain nombre de résultats identiques en sont pourtant découlés. Tout d'abord, l'insécurité des routes, l'incertitude du lendemain, les destructions produites par les bandes ou les armées en marche avaient amené un énorme rétrécissement des affaires. La propriété privée du sol reçut peu d'atteintes et fut en général respectée par les Barbares, mais elle souffrit des maux généraux, de la destruction des récoltes par faits de guerre, des. pillages, des incendies, de la ruine des villas et des fermes ; l'industrie, du manque de bras et de débouchés, le commerce des préoc-

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cupations trop sérieuses que causait la gravité delà situation. Il semble cependant que, dans la première moitié au moins du V* siècle, jusqu'à Tépoque où, après la prise de Carthage, les Vandales lancèrent une flotte sur la Méditerranée, les communications aient continué librement entre les ports de la Méditerranée occidentale, Marseille et Narbonne entre autres, et ceux de TOrient, Constantinople, Salonique, Alexandrie.

Rien d'étonnant à ce que le commerce maritime, bien que quelquefois gêné par les Barbares, se soit maintenu plus longtemps prospère que le commerce par terre. Celui-ci devait nécessairement ressentir plus vivement les effets d'une révolution qui brisait, en même temps que l'unité politique, la solidarité commerciale des diverses parties de l'empire. Quelques-uns des chefs barbares firent cependant de louables efforts pour soutenir ou ranimer la vie économique de leurs États : le roi des Ostrogoths, Théodoric, la reine Brunehaut, Dagobert, Ebroin et surtout Charlemagne.

Théodoric tenta en Italie un partage équitable d'influence et de pouvoir entre les deux éléments de la population, les Ostrogoths auxquels il réservait le soin de porter les armes et d'assurer l'ordre et la paix, les populations italiennes auxquelles il abandonnait l'agriculture, l'industrie et le commerce. Plusieurs mesures de ce prince témoignent de son ardent désir de les favoriser. Rome et Ravenne, la dernière capitale de l'empire prise aussi par lui comme siège de son gouvernement, furent l'objet de tous ses soins. Les travaux publics furent pour tous le moyen le plus ostensible et le plus à leur portée de manifester leurs tendances pacifiques et civilisatrices. On améliorait les ports, réparait les routes, creusait des canaux, restaurait des monuments, en élevait de

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nouveaux. Lorsque, comme sous Théodoric, la libre circulation était assurée sur les routes par la répression du brigandage, une véritable renaissance économique se manifestait sur-le-champ. Ce sont aussi ces travaux publics, les chaussées Brunehaut, si nombreuses dans le nord de la France, c'est-à-dire la réfection et Tentretien des anciennes voies ordonnés par cette reine, éprise elle aussi des grandeurs romaines, qui lui ont valu sa notoriété et une sorte de faveur. Ainsi de Dagobert, le fondateur de la foire du Lendit ou de Saint-Denis (629) dont le ministre, Torfèvre saint Éloi, est resté populaire. En fait, la vie sociale ne fut jamais entièrement suspendue. Sous ce rapport aussi, la société nouvelle ne fit que se superposer à Tancienne. Comme au temps du paganisme, les foires et marchés coïncidèrent souvent avec de grandes fêtes religieuses, se tenant auprès des monastèi^es et sous Tinvocation d'un saint. Le grand commerce môme se continua, tant étaient impérieux les habitudes et les besoins des peuples. L'usage des épices était tellement enraciné que leur importation ne cessa pas un seul instant. Des redevances en épices sont fréquemment inscrites dans les formules de Marculf et cette persistance des relations avec l'Orient explique cette prospérité presque ininten'ompue de Narbonne qui, vantée au v® siècle, en pleine période d'invasions, par Sidoine Apollinaire, arrache encore à Théodulf, au temps de Charlemagne, malgré sa prise et son pillage par les Arabes, des éloges enthousiastes.

Mais cette prospérité a une autre cause, la présence à Narbonne d'une de ces colonies Israélites qui surent presque seules, au milieu de ces temps troublés, maintenir un peu de vie commerciale. Celle-ci sut acquérir dans cette ville, par ses services, non seulement une situation prépondérante.

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mais, ce qui est beaucoup plus rare, la reconnaissance légale de son existence. Elle s'y était si bien implantée que, malgré les persécutions religieuses qui sévirent à Narbonne comme partout ailleurs, elle conserva plusieurs siècles ses privilèges et échappa à toutes les rigueurs. Non seulement les juifs y pratiquaient, en vertu d'une autorisation régulière, le rôle de courtiers, mais ils y exerçaient des fonctions publiques, avaient des propriétés en dehors même de leur quartier spécial, et, dans ce quartier, des hôpitaux, des maisons de bains, des asiles. On les retrouve au reste sur beaucoup de points de la Gaule, à Orléans notamment, où Grégoire de Tours en signale une colonie nombreuse.

Ils étaient aussi nombreux, mais moins bien traités en Espagne, où, transportés au temps d'Adrien, ils avaient également conquis par le commerce et le maniement de l'argent influence et richesses. Un roi wisigoth força, dit-on, 90,000 d'entre eux à recevoir le baptême et beaucoup s'y refusèrent. Convertis ou restés juifs, ils n'en continuèrent pas moins à s'enrichir comme l'indiquent les confiscations prononcées si souvent contre eux. Les relations conservées par ces juifs d'Occident avec leurs coreligionnaires d'Orient expliquent la persistance des relations commerciales avec l'Egypte.

Mais la tentative de restauration de l'empire par Justinien, la reprise de l'Afrique, de l'Italie et d'une partie de l'Espagne avaient eu aussi leur part dans cette perpétuité des relations. Les Italiens surtout et principalement Amalfi les maintinrent à leur profit. L'Europe occidentale n'était plus pour rOrient qu'un client bien modeste, car les échanges s'y étaient rétrécis comme les limites des États et la perturbation économique avait été peut-être la plusprofonde de toutes celles qu'avaient produites les invasions.

Ce ne fut guère qu'au vu® siècle que la Germanie entra définitivement dans le cercle d'attraction de Tancien monde romain. La prépondérance de TAustrasie sous les Pippinides, leurs attaches en Germanie, les missions religieuses qu'ils y envoyèrent d'accord avec la papauté, marchant de front avec la conquête économique, en préparèrent la conquête politique, opérée par Charlemagne. Willibrod et saint Boniface, les apôtres de la Germanie, en furent les véritables auteurs ; c'est par une conquête analogue que la Grande-Bretagne était entrée dans le monde civilisé. Les abbayes et les ôvêcbés fondés par eux deviennent les centres intellectuels de l'Allemagne. Quelques-uns d'entre eux seront plus tard des villes importantes, des stations de commerce entre l'Orient et l'Occident.

Là, comme du côté de l'Asie, des postes, des comptoirs se formèrent sur la lisière des différents États, au point où se faisaient les échanges. Rarement, en effet, les produits étaient suivis jusqu'à destination par les habitants de leur pays d'origine ; ils changeaient de mains quand ils changeaient de territoire ; les marchandises étaient plus en sûreté entre les mains des nationaux qu'entre les mains d'étrangers. Le bénéfice légitime que procurait ce transport dispensait ceux qui le percevaient de chercher leur gain dans le pillage. Les échanges se faisaient aussi avec plus de rapidité, toutes les caravanes se chargeant de fret de retour.

Sous Charlemagne, l'organisation commerciale de la Germanie fut complète. Mayence, métropole ecclésiastique, si bien située au confluent du Rhin et du Main, fut la grande cité commerçante du Rhin, le fleuve d'union entre la Germanie et la Gaule. Magdebourg, Erfurth, Ratisbonne étaient ses avant-postes pour les échanges avec les pays de l'Est,

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Rorschach et Constance, sur le lac de ce nom, ses points de rapport avec Tltalie d'où les marchandises apportées de l'Orient lui arrivaient en suivant l'ancienne voie du Septimer. Les relations qu'entretenait Gharlemagne avec les khalifes de Bagdad et de l'Afrique comme avec les souverains de Gonstantinople et de la Grande-Bretagne favorisaient singulièrement ces échanges.

La situation du commerce à celte époque résultait bien plus de la force des choses que de systèmes préconçus. Dès le début des invasions, les impôts directs avaient cessé d'être payés, le chrysargyre lui-même avait disparu et les fonctionnaires romains passés au service des rois barbares n'avaient plus perçu que les droits qui, dans les moments de crise, constituent la plus sûre des ressources sur laquelle il soit permis de compter, les impôts indirects : douanes et péages sur les ponts, routes, rivières, etc. Là où un pouvoir local se substituait au pouvoir central, il les percevait à son profit comme indemnité légitime des charges d'entretien. Le morcellement progressif allait amener la multiplication de ces péages, peu onéreux pris à part, mais coûteux et gênants par leur multiplicité. La dime rendue obligatoire pour l'Église sous Gharlemagne ajoutait à ces charges. Malgré ces péages, l'entretien des routes fut négligé ; les rivières devinrent donc les grandes voies du commerce, les ports fluviaux, ses grands entrepôts: Mayence et Gologne sur le Rhin, Liège sur la Meuse, Tournai sur l'Escaut, Pavie sur le Tessin, etc. Les aliments du commerce furent ceux que nécessitaient les mœurs et l'organisation du temps. L'Église, qui avait dans la pompe de ses cérémonies un de ses grands moyens d'action sur ces peuples encore barbares et grossiers, fit toujours venir de l'Orient les riches étoffes, les ornements et l'encens

pour ses fêtes ; les écoles demandèrent le papyrus d'Egypte, la laine du nord et les fourrures furent utilisées pour les vêtements, mais Tindustrie indigène qui avait progressivement décliné depuis les invasions ne se releva pas et ne fournit au trafic que de rares produits. Elle redevint sans grands efforts ce qu'elle n'avait jamais entièrement cessé d'être, familiale et domestique. Les serfs remplacent les esclaves de l'antiquité païenne. Gharlemagne, dans son fameux capitulaire de villis, énumère tous les genres d'ouvriers que doivent posséder ses fermes : « Tout intendant doit avoir à son service de bons artisans, comme forgerons, orfèvres, cordonniers, tourneurs, charpentiers, peintres d'enseignes, pêcheurs, oiseleurs, savonniers, brasseurs de malt, boulangers et fabricants de filets. » C'est la garniture du fonds {instrumentum fwndi) prescrite par Ulpien, inscrite encore au Digeste. Les outils doivent s'y fabriquer comme les vêtements ; chaque domaine doit se suffire à lui-même. Les grands seigneurs et les couvents avaient adopté les mêmes règles. Dans les comptes rendus d'inspections de domaines appartenant à l'empereur, on constate qu'il ne s'y trouvait en fait de linge que deux draps de lit, une serviette et une nappe de table. Et cependant des lois somptuaires, des édits fixant le prix des marchandises, d'autres interdisant l'exportation du blé, viennent entraver encore les échanges. Qu'aurait pu, dans ces circonstances, en faveur du commerce, ce canal du Danube au Rhin, qu'aurait, dit-on, rêvé Gharlemagne?

La rareté de numéraire et les changements de valeur des monnaies étaient une autre cause de gêne pour les transactions. Pépin et Gharlemagne essayèrent d'y porter remède, d'établir un juste rapport entre l'or et l'argent (un 15®), de régler le droit de frappe pour prévenir les fraudes. La fîu du

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règne de Charles fut marquée par une crise monétaire provenant de Tafflux de Tor grec et arabe et du pillage du trésor des Avares.

Ces habitudes agricoles, cette organisation industrielle, cette restriction législative et voulue du commerce préparaient matériellement et moralement les populations àTisolement de la vie sociale dans les siècles suivants. Il était, on le voit, dans leurs tendances et trouva dans le morcellement et la dislocation politique de Pempire carlovingien et, plus tard, dans Témiettement féodal son expression plutôt que sa cause. Le peu de négoce qu'alimentait le luxe du clergé et des grands disparut dès le ix* siècle devant les guerres civiles, les invasions normandes au nord et à Touest, les courses des Sarrasins sur la Méditerranée et dans le midi de la France, et bientôt celle des Hongrois qui s'avancèrent à travers l'Allemagne jusque dans la Bourgogne. Les routes maritimes et terrestres du commerce avec l'Orient se trouvaient coupées ; les cours d'eau servaient de route aux pirates, les villes où se faisaient les échanges étaient pillées ; chaque groupe était réduit à ses propres ressources et si son territoire était parcouru par les bandes, ses récoltes et les habitations brûlées, le bétail et quelquefois les hommes enlevés; si, comme cela se produisit trop souvent, les intempéries de la nature, gelées, grêles, inondations, si la peste provenant de la misère ou des guerres venaient se joindre à ces fléaux; si le seigneur, chasseur et pillard, avait substitué ou ajouté ses dévastations à celles des pirates, nul recours n'était possible contre la famiùe. Aussi les famines sont-elles fréquentes. De 970 à 1040, sur 70 ans, on en compte 48 de famine ou d'épidémie. Les peintures que nous en ont laissées les contemporains sont terribles. Un voyage au x* siècle,

mêoie lors(iu*il s'agissait d'un petit parcours, était uae dangereuse aventure. On voyait les gens affamés attaquer les voyageurs non plus seulement pour les piller, mais pour les manger; on vivait non seulement d'herbes et de racines, mais de cadavres d'animaux et d'hommes. « Des malheureux, fuyant leur pays et croyant fuir la famine , recevaient l'hospitalité sur les chemins, et leurs hôtes les égorgeaient la nuit pour en faire leur nourriture. Quelques-uns présentaient à des enfants un œuf ou une pomme pour les attirer à l'écart et les immolaient à leur faini. » Et que de charges à acquitter en dehors même de ces risques! Sur les rivières comme sur terre, les péages s'étaient multipliés : on en comptait 10 sur la Garonne, 60 sur la Saône et le Rhône, 74 sur la Loire entre Roanne et Nantes; à l'entrée d,e chaque fief, au passage de chaque pont, il fallait payer. Malheur aussi à l'étranger qui demeurait trop longtemps sur un môme domaine ! En vertu du droit d'aubaine, au bout d'un an et un jour, il perdait sa liberté et devenait serf du seigneur. On voit quelle pouvait être dans ces tristes années la situation du commerce.

Ajoutez que le clergé supportait avec peine les importations du dehors derrière lesquelles il voyait toujoui*s poindre quelque vice ou quelque invitation au péché. C'était lui pourtant qui avait le mieux conservé, dans ses couvents surtout, les éléments d'une restauration économique. La prospérité des monastères excita même quelquefois la jalousie du clergé séculier, souvent plus laïque que. religieux, plus guerrier qu'évangélisateur. De véritables villes industrielles s'étaient élevées sur quelques points autour des abbayes : Saint-Riquier dans la Picardie, Saint-Florent dans l'Anjou. Leurs produits étaient-ils trop abondants pour être consommés dans

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le monastère, le plus souvent Tabbaye obtenait pour ceux qu'elle portait au marché Texemption de tous les péages et les offrait à des conditions meilleures que les particuliers. La protection dont elles couvraient leurs sujets attiraient chez elles les émigrants et leur puissance s'affirmait par des constructions nombreuses auxquelles elles employaient ces bras. Dans un temps où chacun était son propre maçon, les moines édifiaient ou réparaient abbayes, cloîtres, églises, etc. Un grand nombre d'édifices religieux datent de ces temps si troublés. Il y avait en France 1,108 monastères, en l'an mil ; 326 sont fondés au xi® siècle, 702 au xii**. Leurs fondateurs ne reculaient devant aucune difficulté ni aucune dépense pour embellir ces constructions religieuses. Saint Gérard faisait transporter des pierres tirées d'Italie à dos de mulet, à travers les Alpes, pour les conduire en Belgique. Les écoles fondées par ces monastères attiraient toujours les étudiants, et les sanctuaires vénérés, des pèlerins. En dépit de tous les obstacles, la vie se manifestait et l'on allait voir les Normands euxmêmes, ces grands agents de destruction, aussi aptes au commerce qu'aux grandes courses maritimes, devenir des instruments de la renaissance.

Cette puissance de l'Église se manifeste au xi* siècle par quelques institutions utiles comme la paix de Dieu et la trêve de Dieu. Le commerce pouvait en retirer quelques avantages, et le XI* siècle atteste sous ce rapport quelques progrès, mais les conditions économiques générales portaient toujours entrave à son développement. « En général, on n'achetait que dans les cas extrêmes, à l'exception de quelques monastères » (Lamprecht) et encore ceux-ci préféraient-ils le plus souvent s'en tenir aux trois seuls modes d'acquisition que reconnaisse Ma cartulaire : concession des pontifes, libéralité des princes

ou offrande des fidèles. Les marchés commençaient pourtant à se régulariser, soit hebdomadaires, soit, et alors ils prenaient le nom de foires (feriœ)^ à des intervalles plus éloignés et à date tantôt ûxe, quand ils coïncidaient avec la fôte d'un saint, tantôt à la détermination du seigneur sur les terres duquel ils se tenaient, et d'une durée variable. Les produits du sol, blé, vin, bétail, ceux de la pêche, principalement de celle des étangs, ceux de l'industrie restreinte du temps, outils, étoffes et quelques objets de luxe alimentaient seuls les échanges. C'était là les seuls articles qu'en l'état de l'agricultm^e et de l'industrie le marché pût offrir. Les défrichements avaient continué ; nombre de villages s'étaient formés au milieu des forets ; mais l'habitude de l'assolement triennal laissait chaque année un tiers des terres en jachère, les légumes étaient tirés des jardins de chaque exploitation. L'élevage du bétail était encore peu développé ; la culture se limitait à la satisfaction des besoins locaux et quand la récolte était mauvaise, c'était la famine. Le transport des marchandises au marché était gêné par les douanes, les transactions par les taxes, et enfin si les colporteurs étaient sollicités à se rendre au marché par la sécurité qui leur y était assurée, les acheteurs par les précautions prises pour garantir la sincérité des ventes, la clientèle était raréfiée par les émigrations et les pèlerinages, les vendeurs découragés par la défiance dont ils étaient l'objet et les limites posées à leur gain. Le bénéfice commercial était à peine toléré par l'Église qui l'assimilait à une prise d'intérêt. En outre le capital faisait défaut. Les seules richesses accumulées étaient celles des monastères. L'industrie domestique était seule en vigueur. Le nombre des artisans libres était peu nombreux, leurs professions peu variées et ne visant qu'à la satisfaction des be-

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