‹ Précis d'histoire du commerce; (volume 2)Chapitre 18 sur 56 · LES CARTHAGINOIS · texte numérisé non relu

LES CARTHAGINOIS

jusqu'au golfe de Guinée, fondait un comptoir à Arguin pan* dant qu'au nord d'autres navigateurs s'avançaient jusqu'aux îles à étain. Maîtres de la. Sardaigne, les Carthaginois en exploitaient les mines ainsi que celles de l'Espagne et de l'île d'Elbe. Aux riches' contrées de l'Orient ils portaient des objets précieux ; aux contrées pauvres et barbares du Nord, des ai'mes, des étoffes et des poteries grossières. L'or leur venait des côtes de l'Afrique, d'où ils rapportaient aussi des dents d'éléphants, des bois odorants, des peaux d'animaux féroces, des cuirs, de la laine, des poissons, des esclaves noirs, laissant en échange aux indigènes, suivant la coutume, des objets de parure, des poteries, des harnais, du vin et de;S coupes en métal. Toutes les routes que suivaient leurs navires étaient jalonnées de stations et grâce à leur habileté et à leur audace, Carthage était devenue l'une des cités les plus commerçantes du monde. Concentrant dans son port toute l'activité de ses anciennes rivales, recevant leurs tributs, sachant également exploiter les richesses de la terre et celles de la mer, tournant vers les sciences productives toute son activité, elle avait amassé d'énormes richesses et les faisait fructifier dans des entreprises bien conçues. La première elle fit des prêts à l'étranger et eut une monnaie d'échange sans valeur propre. Une victoire navale remportée avec l'aide des Étrusques sur les Massaliotes dans les eaux de la Corse avait délivré les Carthaginois de rivaux dangereux ; l'écrasement des Étrusques les remit en présence des Grecs en Sicile. Contre ces ennemis communs ils avaient traité à plusieurs reprises avec Rome ; leurs victoires en Sicile au moment même où Rome devenait maîtresse de la Grande- Grèce furent le signal du duel dans lequel Carthage devait succomber.

Ni Rome ne semblait destinée à devenir le centre d'un grand empire maritime, ni les Romains ne furent jamais un peuple navigateur. Le Tibre, sur la rive gauche duquel elle s'élevait à 30 kilomètres de la mer, a sans doute sur les autres fleuves de même importance l'avantage de conserver pendant les maigres un volume d'eau jamais inférieur à la moitié de son débit moyen, mais il est sujet à des crues énormes et fréquentes ; sa navigation est gênée par la rapidité de son com's, les atterrissements qu'il forme, ses déplacements fréquents. Depuis sa fondation au temps des rois, jusqu'à sa ruine définitive au v® siècle de notre èi'e, son port d'Ostie s'est plusieurs fois déplacé. La ville primitive est à 6 kilomètres dans l'intérieur des terres -, la plus récente, celle de Claude et Trajan, le portus Trajani (Porto), à 2 kilomètres et demi seulement. Les Romains n'y établirent même que tardivement les magasins et les quais qui sont le premier besoin d'une ville de commerce. Ce fut d'aboi-d un simple arsenal. Les navires n'y abordaient qu'avec difficulté, et étaient forcés d'y décharger leurs blés, leurs vins ou leurs huiles dans des chalands plus petits (naves caudicarim)^ qui seuls pouvaient les remonter jusqu'à Rome. L'avantage d'être par sa situation intérieure à l'abri d'une surprise des pirates ne compensait pas celte infériorité de Rome dans une contrée où abondent les belles situations maritimes. Du côté de la terre, elle était mieux placée, à l'entrée d'une région relativement riche et étendue, dont elle était le marché naturel. Aussi les conquêtes territoriales précédèrent-elles son développement maritime. Dans les traités qu'elle conclut en 348 avec Carthage et vers le même temps avec Tarente, et surtout dans celui de 306 avec Carthage, elle s'efface devant ces deux villes. Les navires pris aux Antiates ou fournis par

Naples entrée dans la clientèle de Rome (326) formèrent sa première flotte de commerce, dont le champ d'action était limité à la Sicile et à Garthage. La création de quatre questeurs de la flotte (267) estTindice de préoccupations nouvelles de ce côté. Le Latium fournissait d'excellents bois de construction ; des chantiers furent ouverts, mais pour un commerce en somme limité, Ton ne construisit que de petites embarcations et ce ne fut qu'après la défaite de Garthage, et à son exemple, que Rome prit définitivement, commercialement et politiquement, position sur la mer.

Le génie propre de Rome était peu porté vers les innovations commerciales. Il était par-dessus tout âpre au gain. Le conimerce de l'argent y fleurit au premier rang. Quand les conquêtes et l'influence étrangère ont modifié l'esprit et les mœurs, Rome enrichie consomme mais produit peu; sur certaines frontières, elle en est réduite à défendre la sortie des monnaies, sur celle du nord par exemple, où elle n'a rien à vendre en retour des esclaves qu'elle achète à foison. Le blé est l'autre article qu'elle demande avant tout à l'étranger. Elle l'importe en quantités considérables, donné en tribut ou acheté, le revend à vil prix (le blé descendit jusqu'à 1 fr. 60 c. l'hectolitre), en rend impossible la culture en Italie. Ge qu'elle peut fournir en échange, c'est le vin, l'huile, la laine. Le bétail n'est élevé que pour le travail. On ne mange en fait de viande que du porc — l'Italie septentrionale en fournit en quantité — et de l'agneau. Lorsque le luxe a pénétré partout, Rome reste toujours tributaire de l'étranger pour tous les produits : c'est le grand marché auquel aboutit le travail du monde. Elle maintient sa richesse par les prises faites sur rennetni, les tributs et sa participation à toutes les entreprises financières. Le Romain est avant tout préteur.

60 PRÉCIS d'histoire de commerce.

usurier, et usurier sans entrailles. Le taux ordinaire de Tintérêt y étant, vers la fin de la République, de 12 p. 100, on voit le vertueux Brutus exiger jusqu'à 48 p. 100.

Le commerce de détail et l'industrie sont au-dessous de la dignité d'un homme libre, mais non les gains qu'ils procurent. Les esclaves les exercent, les patrons en profitent. Les banquiers sont nombreux à Rome ; on les emploie au recouvrement des créances ; on leur confie des capitaux à faire fructifier. Nombreuses aussi les associations financières. On s'unit pour fréter en commun un navire de manière à partager les risques, pour des achats à l'étranger, pour assurer un navire et sa cargaison, pour prendre à ferme la perception des impôts. Les publicains exploitent et pressurent les provinces. Les souffrances de l'agriculture déterminent une émigration incessante des campagnes vers la ville et hors de l'Italie. Les pays conquis voient s'abattre sur eux une nuée de trafiquants. Mithridate peut faire massacrer en un seul jour quatre-vingt mille Romains en Asie. Au temps de Cicéron, « la Gaule est pleine de négociants, pleine de citoyens romains. Aucun Gaulois ne traite une affaire sans la participation d'un «itoyen romain ; il ne se remue pas un sou en Gaule sans le contrôle d'un citoyen romain. > Là aussi il y eut à Cenabum (Orléans) un massacre de Romains. C'est que ces « citoyens romains » cherchaient ailleurs que dans les légitimes profits d'un commerce honorable une rapide fortune. Rome avait ruiné la puissance syrienne, écrasé Carthage et Corinthè, mais n'avait rien substitué sur mer à leur domination. La Méditerranée orientale était infestée de pirates. Délos, l'île sainte, était devenue un grand marché d'esclaves que ces écumeurs de la mer allaient enlever partout, sans que Rome fît rien pour rétablir la sécurité et répri-

mer leurs brigandages. Les trafiquants italiens se faisaient complices des pirates et envoyaient à Rome de continuels convois d'esclaves. La ruine du commerce mettait les Orientaux à la merci des usuriers romains. C'était à l'usure que, ' dans tous les pays où ils pénétraient, ils demandaient leur principal profit, et cette oppression de l'usure pesait partout. Les vices des pays conquis se greffaient sur la grossièreté primitive et Rome tardait à comprendre les devoirs que lui imposait cette conquête du monde.

L'accroissement de sa population, l'augmentation des richesses, donnaient cependant un grand développement à son commerce. Chaque addition de territoire en modifiait les conditions. L'afîluence de l'or à certains moments y produisait des crises. La monnaie de cuivre, l'as, y était restée longtemps la seule monnaie courante ; les monnaies d'argent, introduites seulement en 269 avant J.-C, étaient encore rares vers les derniers temps de la République, plus rares encore celles d'or dont les premières furent frappées par Jules César. L'or abonde cependant, mais pour les échanges il s'emploie toujoui-s en lingots. Une sorte de monnaie conventionnelle est admise pour les marchés qui, en vue de se mettre en garde contre les variations dans la valeur des métaux précieux, sont expressément stipulés payables en argent ou en or, au cours.

La victoire de Pompée sur les pirates et la dictature de César avaient déjà ramené quelque amélioration dans les conditions du commerce du Levant. Le triomphe d'Auguste et l'établissement de la « paix romaine » qui en fut la conséquence ouvrirent, dans l'histoire des relations commerciales comme dans l'histoire politique de Rome, une ère nouvelle.

Ce n'était pas seulement sur les mers et dans les provinces

qu'il y avait à rétablir la sécurilé et Tordre. « Nulle part aucuu homme ne fut moins sûr de sa vie qu'à Rome dans les derniers jours de la République ; le meurtre professionnellement pratiqué par des bandits était le seul commerce qui lui fut particulier : avant Fassassinat, on attirait la victime à Rome; personne ne s'aventurait, sans être armé et suivi, dans le voisinage de la capitale. » (Mommsen.) A côté de la populace avide seulement de meurtres, de pillages , de spectacles et de pain, une foule considérable de Romains et de provinciaux n'aspirait qu'à profiter des conquêtes et des richesses ^e Rome pour jouir de ces richesses et en obtenir légitimement sa part ; les provinces n'aspiraient de leur côté qu'à écouler vers la ville où affluaient tous leurs impôts les produits de leur sol et de leur industrie. Par le seul fait donc du rétablissement de la paix si longtemps souhaitée et de la réunion en un seul empire de tous les pays qui s'étendaient de l'Euphrate à l'Atlantique et du Danube aux déserts de l'Afrique, un mouvement commercial intense se produit d'un bout à l'autre du monde romain et les pays extérieurs à cet empire y ont eux-mêmes une large part. Une circulation immense de capitaux et de produits afflue vers le gouffre de Rome et en reflue jusqu'aux extrémités du monde connu. Aucune création particulière de Rome n'a en vue ce mouvement des échanges. Ses colonies (la première date de 383 avant J.-G.) sont avant tout des établissements militaires, des « postes d'observation, des boulevards du peuple romain » contre les peuples vaincus. Si quelques-unes deviennent en outre des places de commerce (Lyon), des ports importants (Narbonne), c'est par surcroît et en dehors de l'idée primitive qui a présidé à leur création. Mais par eux, et ce sera là maintenant le grand bienfait de la domination romaine, la paix est

assurée. Rome a réprimé les guerres civiles entre peuples de même race, les luttes entre peuples voisins; elle retiendra sur les frontières pendant plusieurs siècles les Barbares qui partout feront effort pour les franchir ; elle a rendu, un peu tardivement, les routes de mer sûres par la répression de la piraterie, rétablissement de stations navales, et l'accès des ports moins dangereux par un système de phares. Quant au com- . merce de terre, il profite de ces magnifiques voies qui parcourent tout le monde romain et qui, créées surtout pour les besoins des armées, sont et resteront longtemps les grandes routes du commerce.

Du milliaire d'Agrippa au milieu du Champ de Mars, ces voies construites avec un art merveilleux s'étendirent jusqu'aux extrémités de l'empire (commencement de la voie Appia, 312 avant J.-C). Elles avaient été une des plus utiles créations de la République, Auguste les développa et, à l'époque d'Antonin, l'empire en aura 52,000 kilomètres. Aux grands chemins partant de Rome s'ajoutent ceux qui, d'une colonie pour centre, rayonnent dans toutes les directions. Ainsi Narbonne, traversée par la voie Domitia qui réunissait Gadès à Rome, était le point de départ d'une autre route vers Toulouse. Cassel et Bavai dans le Nord étaient des têtes de ligne d'où sept voies conduisaient vers les villes voisines. Elles comportaient souvent de remarquables travaux d'art. Les gouverneurs les réparaient et entretenaient avec le plus grand soin au moyen de droits levés sur les marchandises qui les empruntaient et de taxes sur les habitants, quelquefois même à leurs frais. La poste établie sur ces routes sur le modèle de la Perse ne desservait que les besoins de l'État, mais son exemple excita l'émulation privée et de nombreuses entreprises particulières s'y rattachèrent,

surtout dans le voisinage des grandes villes. C'est grâce à elles que le trajet de Tembouchure de la Seine à Marseille (1,000 kilomètres) pouvait s'effectuer en 30 jours.

Le siècle qui s'étend de la bataille d'Actium à l'avènement de Vespasien (31 avant J.-C. — 69 après J.-C.) est celui qui vit la plus grande floraison du luxe à Rome. Ce fut, à la suite des sombres périodes qui avaient précédé, comme une éclosion de besoins nouveaux, d'aspirations longtemps contenues, une débauche d'activité, une fièvre de jouissances.

« Grâce à l'heureuse paix dont nous jouissons, écrit Pline l'Ancien, une foule immense de navigateurs parcourt toutes les mers, même l'Océan occidental, et trouve l'hospitalité sur tous les rivages. » Chacun se dispute le marché de Rome enfin largement ouvert et d'où partent vers tous les centres de production des appels inaccoutumés. L'industrie y est presque nulle ; elle se borne, outre la fabrication du verre dont il va se faire alors un immense usage, au travail des métaux précieux, à la ciselure, aux incrustations que font des artistes esclaves.

Les 240 ingénieurs avec lesquels Agrippa entreprend l'embellissement et l'assainissement de la ville sont aussi des esclaves. Rome absorbant beaucoup et produisant peu, les métaux précieux qui y sont venus sous forme de tributs, d'impôts, de bénéfices commerciaux, retournent dans les provinces pour y solder ce qu'elle consomme : les blés de l'Egypte et de la Numidie ; les marbres, pour le déchargement desquels on construira sur les bords du Tibre des entrepôts spéciaux, avec lesquels Auguste renouvelle la face de Rome et dont les espèces les plus rares sont employées à profusion, dans la période Antonine, pour les constmctions privées ; les bois précieux de l'Atlas, les perles du golfe Persique, les

émeraudes de la Scythie (Âltaî et Oural) et autres pierres précieuses ; la pourpre de PhéDicie, les étoffes d'Attale, tissues d'or, celles de Ces et de Milet; Fi voire de l'Ethiopie, le cristal de l'Inde ; tous les oiseaux, poissons, finiits et vins qu'elle sert sur ses tables ; les aromates dont les marchands, au temps d'Horace, forment tout un quartier; les esclaves dont elle regorge et les bétes féroces pour les jeux sanglants du cirque. Lollia Paulina, femme de Caligula, portait sur ses vêtements pour 40 millions de sesterces (environ 9 millions de francs) de perles et d'émeraudes ; les brodequins de Caligula étaient couverts de perles et Kéron en garnissait le sceptre et le masque des histrions, dont il enviait la gloire. Le luxe éclate moins cependant dans les vêtements que dans le service de la table, où la profusion des ornements et des fleurs, la lîchesse des cadeaux offerts aux convives le dis* putent à la recherche et à la variété des mets et des vins. Devenue tributaire de l'étranger, Rome essaie de se soustraire à cette servitude par l'acclimatation des végétaux et des animaux dont elle s'est imposé l'usage. L'Italie, dont les fruits étaient peu variés à l'origine, s'enrichit d'espèces nouvelles apportées surtout de l'Orient ; à côté de l'olivier et du figuier venus euxmêmes de Grèce, l'on plante le grenadier, le cerisier, le noyer, l'amandier, le châtaignier, l'abricotier, le pécher, le citronnier, le cédrat. On acclimate des espèces nouvelles de poissons et de volailles, on crée des parcs d'huîtres du Lucrin.

Le commerce de détail profite du développement des besoins. Des échoppes s'établissent partout. Les rues de la vieille Rome, gi^impantes, tortueuses, bordées de hautes maisons mal construites s'encombrent d'ateliers et de boutiques dont les étalages rendent la circulation difficile. Les luxueuses constructions des derniers temps de la République

BIST. DU COMlff. — I.

et d'Auguste ne modifient pas la tristesse de sou aspect. Jusqu'à l'incendie de Néron, Rome est une ville de ruelles, mal construite, malsaine, que fuient ceux qui peuvent faire édifier des villas au milieu de l'air salubre des montagnes ou sur les bords de la mer. Puteoli (Pouzzoles) est à ce moment le grand port de Rome, mais l'activité règne sur tous les rivages. A l'Occident, Gadès, à l'entrée de la plus riche contrée de l'Espagne, Narbonne, à l'embouchure de l'Aude, Marseille ont leurs ports encombrés de navires ; à l'Orient, Corinthe, par sa situation privilégiée, est redevenue, comme Carthage en Afrique, une ville florissante; Néron, reprenant le projet de Démétrius Poliorcète, a entrepris l'ouverture de l'isthme de Corinthe et donné le premier coup de pioche à un canal dont les travaux sont interrompus par sa mort ; Éphèse et Smyrne prospèrent en Asie-Mineure; Antioche, où aboutit le commerce par terre avec la Bactriane et la Chine, déborde de vie luxueuse et facile ; Alexandrie revoit les beaux jours des premiers Ptolémées. Les produits de l'Inde et de l'Arabie, sous l'impulsion des demandes croissantes de Rome, y arrivent plus abondants que jamais. L'Indo- Chine ellemême est entrée dans sa sphère de relations ; l'empereur Marc- Aurèle à envoyé en Orient une ambassade qui s'est avancée jusqu'aux bouches du Si-Kiang, à Cattigara (Canton). En Afrique, les centurions de Néron ont pénétré jusqu'aux marais qui sont au confluent du Bahr-el-Gazal et du Nil, pendant que vers le centre Julius Maternus a visité les régions voisines du Tchad et à l'ouest Suetonius Paulinus l'oasis du Touat.

En même temps que son amour pour la richesse, Rome a fait pénétrer partout le goût du travail, du bien-être, du luxe et des arts. « Le monde, dit Tertullien, devient chaque jour mieux cultivé et plus riche ; partout des routes, partout le

commerce ; les déserts d'autrefois sont transformés en riants domaines ; on laboure où il n'y avait que des forêts, on sème où il y avait des sables, on dessàche les marais ; il y a aujourd'hui plus de villes qu'il n'y avait autrefois de maisons. »

Les négociants ne sont pas les seuls à courir l'empire. La jeunesse romaine continue à venir, comme elle le faisait déjà dans les siècles précédents, étudier dans les écoles de la Grèce ; les monuments d'Athènes et de l'Orient attirent les amateurs des beaux-arts ; les malades vont chercher sous les climats privilégiés la santé qui leur échappe, et une m ultitude d'oisifs promènent à travers le monde leur satiété de plaisir et leur ennui. La traversée de Pouzzoles à Alexandrie ne demande que douze jours en moyenne. Le voyage de Brindes à Dyrrachium s'effectue en un jour. Les voyages par terre sont plus longs et plus difficiles. Certaines parties du trajet sont toujours dangereuses ; les auberges ne sont pas toujours bien pourvues et la douane est toujours gênante.

Les douanes sont en effet une des grandes ressources de l'empire. Elles n'existent pas seulement à la frontière commune de l'empire, mais à l'entrée de chaque province. L'annexion de chacune d'elles s'est opérée sans rien modifier sous ce rapport à l'oi^ganisation antérieure ; la province nouvelle est un tout qui vient s'adjoindre aux anciennes provinces. Elle conserve sa vie propre, telle que le lui concède l'acte de réunion et chacune d'elles diffère de sa voisine pour le régime et les charges comme les villes diffèrent entre elles de titre, de condition et de droits. Quelquefois plusieurs provinces sont réunies en une seule ferme ; ainsi tous les pays qui composaient l'ancienne Illyrie (Médie, Pannonie, Dalmatie, Norique) [portorium illyricum], ainsi toutes les provinces de la Gaule à l'exception de la Narbonnaise et des

deux Germanies. La conquête avait ainsi réduit plutôt qu'augmenté le nombre des péages. L'adjudicataire ou conductor avait sous ses ordres des telonarii, le plus souvent des affranchis, chargés de percevoir dans tous les ports ou bureaux-frontières les redevances ou telonea. Les deux principales taxes étaient celles du 8* et du 40*, la première portant sur les objets de luxe importés de l'étranger : épices , parfums , pierres précieuses, perles, pelleteries, ivoire, soieries, étoffes rares, pourpre, bétes féroces, etc., était perçue exclusivement, ce semble, à la frontière de l'empire ; la seconde acquittée à leur entrée sur le territoire romain par les objets de première nécessité était exigée en outre de toutes les marchandises romaines circulant de province en pi'ovince.

La sortie de certaines marchandises était expressément prohibée : fer brut ou travaillé, armes, sel, blé et huile; les autres étaient soumises à des droits d'exportation.

Si le droit de visite, même exercé avec modération et réserve au nom de l'État, est aujourd'hui encore si mal accueilli par les voyageurs, à plus forte raison devait-il être une source de vexations intolérables lorsqu'il était remis à des fermiers personnellement et directement intéressés à lui faire produire le plus possible. A l'exception de ce qui était nécessaire à la route, tout était soumis à l'impôt. Dans les ports, les navires avaient à payer le droit d'ancrage et le droit de stationnement, les marchandises une taxe d'entrepôt. Sur terre, il fallait payer pour les villes au passage des ponts et des rivières.

L'État ne demandait à ces divers impôts, en principe, que les sommes nécessaires à la bonne administration et à la défense de l'empire. A part quelques mesures pour la protection des produits agricoles de l'Italie, huile et vin, et des précau-

lions de toutes sortes pour assurer rapprovisionnement en blé de Rome, il ne songea jamais à défendre contre la concurrence du dehors l'industrie nationale, ni à protéger celle d'une province conti*e la concurrence d'une autre. L'échange était libre d'une extrémité à l'autre du territoire et cette fusion d'inlérâts contribua autant que la préoccupation de la défense commune contre les Barbares à créer cette nationalité romaine qui s'affirme à la fin de l'empire , « faisant une seule ville de tout l'univers ».

Ni l'industrie, ni le commerce n'arrivèrent jamais à jouir d'une grande faveur. « Au temps de la République, le citoyen qui s'était livré au travail manuel avait été à peu près privé des drdits politiques. Le petit commerce était aussi dédaigné que l'industrie ; le grand commerce lui-môme paraissait indigne des classes aisées, aussi l'interdisait-on aux sénateurs. Les chiffres du cens, sur lesquels se réglaient les rangs, la considération et les droits, ne comprenaient ordinairement que des biens fonciers. Le sol fut toujours, dans cette société romaine, la soui'ce principale et surtout la mesure unique de la richesse... Ce trait des mœurs romaines se continua sous l'empire ; les empereurs même veillèrent à ce qu'il ne s'effaçât pas... Il y eut des banquiers, des négociants, des industriels ; mais ces hommes ne formèrent jamais une aristocratie. Ils ne constituèrent jamais un groupe d'intérêts considérables et un faisceau de valeurs avec lequel l'État dût compter... L'empire romain, après trois siècles de paix et de travail, n'avait pas plus de capitaux qu'au premier jour. La richesse mobilière, qui double et triple aujourd'hui la puissance des nations, n'existait pas\ >

1. Fustel de Coulanges, Histoire des institutions politiques de l'ancienne France, I, p. 259 et suiv.

Ainsi rorganisation des artisans en corporations ou collèges, dont on faisait remonter Torigine à Numa, ne suffit pas, malgré la force que les artisans puisaient dans leur union, à élever l'industrie au niveau de la propriété foncière. On voyait cependant de hauts personnages accepter de ces corporations le titre de patron, et les inscriptions témoignent de dons souvent considérables faits par eux à ces collèges en souvenir de Thonneur qu'ils leur avaient conféré. Tous les corps de métiers étaient organisés sur le même modèle, tous ayant leur arca ou trésor, leurs fêtes, leurs bannières, leurs préfets, leurs patrons. Lorsque l'État se fut fait lui-même industriel, et eut ses fabriques d'armes, ses ateliers de monnaie, de tissage et de lissage, ses teintureries, etc., les ouvriers d'État se groupèrent eux aussi sous un préfet placé lui-même sous les ordres directs du légat ou proconsul.

Plusieurs de ces corporations avaient en vue le transport des marchandises, ainsi celles des Nantes parisiens, des bateliers du Rhône, etc. Certaines inscriptions mentionnent aussi des collèges de mercuriales qui avaient probablement une sorte de juridiction en matière commerciale, ou tout au moins, comme nos chambres de commerce, le soin de veiller sur les intérêts commerciaux de la cité. Vers la fin de l'empire, on trouve parmi les dignitaires des comtes du commerce (comités commerciorum), un en Occident, trois en Orient, dont les attributions ne sont pas bien connues mais qui, à celles d'acheter tout ce qui était nécessaire pour préparer les vêtements de l'empereur: soie, laine, lin, pourpre, peaux, etc., joignaient probablement la surveillance du commerce des matières rares et précieuses en général: vêtements de luxe, argent, pierres précieuses, sel même.

Les historiens mentionnent plusieurs grandes crises sur-

venues pendant la période romaine dans la circulation monétaire. La République eut les siennes, notamment après la conquête de la Macédoine, conune l'empire. Le rapport entre les deux métaux précieux varie souveat, souvent aussi la valeur et le titre des monnaies. Sous Éliogabale, la proportion de Talliage dans les monnaies d'argent s'éleva tellement, vu la rareté relative de ce métal, que les caisses publiques n'admirent plus que les paiements en or ; sous Claude II, le denier d'argent, qui ne contenait plus que 5 p. 100 d'argent, devint une monnaie de billon.

La monnaie de cuivre n'avait pas plus de stabilité. La pertm'bation qui en résultait pour le commerce et les salaires fut si grande que Dioclétien voulut y remédier par l'établissement d'une sorte de fixité dans leur valeur. Par un édit fameux de 301, il décréta un maximum pour les salaires et les principales marchandises, pénétrant dans les plus grands détails et envisageant toutes les variétés de produits naturels et fabriqués. Comme cela se produit d'ordinaire, les prescriptions de la loi furent éludées et les prix imposés par les circonstances restèrent en vigueur. Mais les prix fixés par l'édit donnent une idée de la cherté qu'avaient atteinte certains objets de consommation courante, viande, volailles, vin, poissons, légumes même. Il fallut, sous Constantin, procéder à une refonte des monnaies. L'aureus, qui avait souvent varié de poids et de valeur, fut remplacé par le solidus (sou) d'or, valant à peu près 15 fr. 85.

Les lois somptuaîres édictées à plusieurs reprises sous la république et sous l'empire n'avaient pas eu d'effets plus durables ; Tibère avait défendu l'usage de la vaisselle d'or sur la table des particuliers. Néron leur défendit de porter la pourpre, interdiction que renouvela Gralien, cette fois

sous peine de mort, ce qui prouve combien étaient peu observées ces défenses dont le seul résultat était de gêner le commerce qui trouvait dans la circulation de ces objets de luxe un de ses principaux aliments.

Plus 1q désordre augmenta au-dedans, plus le danger grandit sur les frontières, plus il fallut accroître les charges et comme le commerce, pour les mêmes causes, voyait chaque jour diminuer son activité, leur poids en devint plus lourd. Alexandre Sévère établit le chrysargyre ou impôt des patentes, dû par toute personne qui exerçait un métier ou une profession. Variant du 15® au 50% il était exigé tous les cinq ans pour une période de même durée, ce qui, en forçant à verser d'un seul coup au fisc une somme assez forte, rendit cet impôt plus impopulaire encore. Les propriétaires et les agriculteurs y étaient soumis comme les marchands ; les animaux^ chevaux, bœufs, mulets, chiens et ânes, devaient une taxe comme les produits du sol et les produits fabriqués, et la vente en était encore grevée de l'impôt du lOO*. Il n'est pas jusqu'aux pi'ogrès du christianisme qui n'aient encore accru les charges du commerce en faisant tomber en désuétude les fêtes en l'honneur des anciens dieux ou des Césars divinisés, qui étaient pour les métropoles de ces cultes des cérémonies lucratives, et en ajoutant les ministres de la nouvelle religion à la catégorie des privilégiés qui jouissaient de l'exemption d'impôts.

Ni l'unité de domination, ni les relations commerciales, ni les échanges intellectuels n'avaient pu effacer la distinction profonde qui existait entre les deux parties du monde romain. La fondation par Constantin d'une nouvelle capitale ne fit que donner à leur opposition l'occasion de se manifester ouvertement. Le fractionnement de l'empire était

devenu fatal. Ce n'était pas de l'empire romain, mais de Tempire byzantin que Constantinople devait être la tête. Le monde grec et le monde latin devinrent naturellement Tun, l'empire d'Orient, l'autre l'empire d'Occident. L'Orient hellénique, bien qu'ayant mieux gardé la vie intellectuelle et commerciale de la Grèce que ses vertus militaires, allait mettre des siècles à disparaître sous les coups de ses ennemis. Rome, sur laquelle pesait l'animadversion des Barbares, n'avait plus, victime de son prestige même, que moins de cent ans à attendre leur entrée dans ses murs. Les peuples de l'Occident, moins anciennement conquis, avaient rapidement pris la langue et les mœurs romaines. Leur assimilation s'était faite dans d'autres conditions que celle des peuples de l'Orient. Chez ces derniers, la vie hellénique persistait sous un extérieur romain. Elle s'était infiltrée, comme nous l'avons vu, par sa propre force d'expansion, remplaçant des cultures plus anciennes, se fondant avec elles, se transformant incessamment sous les influences les plus diverses, jusqu'à perdre dans sa dernière incarnation toute orientale, quelques-unes de ses plus solides qualités. En Occident, l'esprit romain assoupli par le génie grec, rendu par lui acceptable à des peuples de culture peu avancée, les avait façonnés à une obéissance résignée et passive.

L'administration romaine, à laquelle les réfoimes de Constantin donnèrent plus de force encore, les avait saisis ; c'était à elle qu'ils appartenaient. Qu'importait le nom, l'origine, la personne de l'empereur ! Le maître avait si souvent changé au gré des caprices de la soldatesque, sans que les collecteurs eussent cessé de lever l'impôt ! Des Barbares n'avaient-ils pas souvent occupé le trône des Césars et n'étaitce pas parmi les Barbares que l'empire expirant trouvait encore

ses plus intrépides défenseurs ! Ne voyait-on pas, au surplus, surnager au-dessus des ruines accumulées dans TOccident une ombre d'autorité impériale de laquelle les rois et chefs barbares sollicitaient toujours des titres ? Ces peuples acceptèrent donc la destinée. AufondTextérieur seul était changé. Pour eux, au milieu de toutes les vicissitudes et en dépit des apparences, ils demeurèrent profondément romains sous des dehors germaniques, romains par Tesprit, parles mœm's, par la religion, par la discipline de TËglise et, après une éclipse momentanée. Ton verra presque partout reparaître triomphants dans l'organisation monarchique et les institutions, les principes de Tempire et de la législation romaine.

La Gaule nous fournit le plus frappant modèle d'un pays ainsi complètement transformé par l'influence de Rome.

Au moment de sa conquête, Rome avait achevé le développement de son génie ; elle était en pleine possession de cet esprit romain juriste, pratique, organisateur, qu'elle nous a transmis dans ses codes. La Gaule, d'uu autre côté, épuisée par une longue lutte, décimée par la guerre, n'ayant jamais eu d'unité nationale, ne pouvait opposer aucune résistance à l'influence de ses nouveaux maîtres. Les éléments épars, affaiblis, dont elle se composait, comprenant, surtout après le dernier effort, l'irrévocabilité de la sentence prononcée sur les champs de bataille, se résignèrent docilement à l'obéissance. Il y eut tout d'abord une double transformation. Le sol fut défriché, les campagnes furent mises en culture, les villes se déplacèrent. Le changement de noms des grandes villes de la Gaule n'est pas seulement un hommage rendu au vainqueur, il coiTOspond au déplacement de l'ancien oppidum. Augustodunum (Autun) n'est pas sur l'emplacement de l'ancienne Bibracte, Augustonemetum (Clermont) sur celui de

Tancienne Gergovia. Les villes sont descendues des hauteurs dans la plaine. Aux places de guerre succèdent des villes de conunerce. A Tancienne cité Éduenne succède une cité toute romaine. Autun va devenir le centre intellectuel de la Gaule. « La Gaule adopta les usages, le mode d'existence et jusqu'aux goûts des Romains. Ses villes prirent la physionomie des villes de Tltalie et de la Grèce ; elles eurent des temples, des basiliques, des forums, des théâtres, des cirques, des thermes, des aqueducs. Tous ces monuments furent élevés, non par des hommes de race romaine, mais par les Gaulois eux-mêmes, à leurs frais, d'après les décrets de leurs villes, par un effet de leur pure volonté....

« Les populations de la Gaule devinrent ainsi romaines, non par le sang, mais par les institutions, par les coutumes, par les arts, par les croyances, par toutes les habitudes de l'esprit. » (Fustel de Coulanges.)

Les préjugés de Rome relativement au commerce s'y étaient par suite infiltrés. Si, au ii'' siècle, la Gaule avait eu sa part de la prospérité et de l'activité générales, si quelquesunes de ses villes, Lyon, Nîmes, Arles, Bordeaux, etc., avaient eu leurs jours d'éclat, les luttes engagées au m* siècle entre les compétiteurs à l'empire avaient interrompu tout travail industriel. Les routes étaient moins s&res, le commerce était limité, le développement de la richesse mobilière entravé. La vie n'existait plus qne dans les villœ, autour des grands propriétaires fonciers, seuls capitalistes, entretenant autour d'eux tout un personnel de serfs et d'esclaves : laboureurs, bergers, vignerons, boulangers, charpentiers, maçons, femmes pour tisser et coudre les vêtements. Les villes ne conservent plus guère que les ateliers impériaux.

En revanche, au iv® siècle, la vie intellectuelle s'y éveille.

A ritalie, à TEspagne, à TAfrique épuisées, la Gaule succède pour fournir à l'empire ses soldats, ses magistrats, ses avocats, ses poètes. « Le rempart de l'empire, aux iv** et v* siècles, a été la Gaule. Les vraies capitales de la latinité, de la Romania, sont alors Arles et Trêves, par leurs résidences impériales, Bordeaux par ses écoles. Et c'est pour cela que la Gaule, la dernière des provinces qu'ait dominé le monde romain, en a le mieux perpétué, à travers le moyen âge, les lettres et l'esprit \ »

1. JuUian, Les premières universités françaises, ap. Revue internationale de l'enseignementf janvier 1893.

MOYEN AOE

Page 1