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CHAPITRE PREMIER

Les nouvelles doctrines économiques. — Le «laisseziaire, laissez-passer ». — Les grands travaux publics. — Mouvement de réformes. — Progrès industriel et

commercial.

Au milieu du xviii® siècle, la France régnait en Europe par sa langue et par ses idées. Elle avait mieux gardé la suprématie intellectuelle que celle des armes. Elle avait eu, pendant la guerre de la succession d'Autriche, de belles et glorieuses journées, mais par Tabandon même qu'il avait fait de toutes ses conquêtes au traité d'Aix-la-Chapelle, son Gouvernement semblait renoncer, mieu» que 'la nation ellemême, à toute une pai*tie du programme séculaire de notre politique. La marche sur le Rhin faisait place à une marche à l'assaut du vieux mondfe. Courtoise avec Montesquieu,

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légère et* élégante avec Voltaire, elle. prendra bientôt un caractère plus âpre avec Rousseau et son école, mais en 1750, au moment où notre commerce <5olonial est dans tout son éclat, ce sont ericoie les côtés élégants qui dominant. Si le succès de Voltaire est grand, c'est que, sous sa forme si alerte et si nette, chacun croit reconnaître sa propre pensée. Il a exprimé ce que tout le monde sentait, comme il paraissait que tout le monde aurait pu le dire, et il semble que rien ne doive être plus aisé que de faire passer dans les faits des idées si simples. UEsprit des lois est de 1748, le premier voljime de V Encyclopédie de 1751 , VEssai sur les mosurs de 1754, le Tableau économique de Quesnay de 1758. Bien différents d'allure, d'esprit, de tendance, tous concourent à relevés^ ce qm avait ôtô abaissé,^ humilié , méprisé même. Ua courant de curiosité et d'intérêt se porte sur des sujets jusque-là regardés de haut, sur des catégories d'êtres humains, que l'on traitait à peine comme tels. La sympathie, la sensibilité s'éveillent. La science prête son concours à la philosophie. Celle-ci, descendue du ciel sur la terre, étudie les conditions du travail,* s'intéresse à tout ce qui peut accroître la richesse, développer l'aisance et le bien-êtte, affranchir l'homme de la tyi^annie de la nature comme de celle des lois humaines.

Le point de départ a été la recherche des moyens d'adoucir le poids des charges publiques, avec Vaubàn., et de les mieux répartir. Puis est venue une période moins oppressive; l'épreuve du Système a porté ses fruits; c'est un renouveau général sous Pleury, avec quelques folies encore, mais grâce à la paix, la richesse se développe régulièrement, l'ac» tivité se montré partout. Le milieu du siècle offre toutes les apparences d'une prospérité générale. « L'Ejjurope, écrit Vol^

taire, ne vit guère de plus beaux jours que depuis le traité d'Aix-la-Chapelle, jusque vers Tan 1755. Le commerce florissait de Saint-Pétersbourg à Cadix ; les beaux-arts étaient partout ^n honneur* on voyait entre toutes les nations une correspondance mutuelle ; TEurope ressemblait à une grande famille réunie après ses différends. »

Ce n'était pas seulement les événements d'Amérique et des Indes, celte rivalité qui ne cessa pas un instant de se manifester au grand- jourentare la France et TAngleterre, qui démentaient ce tableau trop flatté. Ces dehors brillants cachaient bien des misères; les campagnes, au dire de tous les contemporains, étaient malheureuses. Les disettes et les famines étaient toujours fréquentes. Ne pourrait- on pas les prévenir ? Cette terre, sur la possession de laquelle avait si longlerrips reposé la puissance, devint* Tobjet d'une attentron"" générale. L'agriculture réapparut, comme au temps de Sully et d'Olivier de Serres, la grande source de richesse. Ne fallait-il pas l'affranchir de toutes les servitudes législatives qui la grevaienlp*? Ne devait-on pas laisser à son possesseur ou cultivateur toute liberté de planter ce qu'il voudrait, de faire ce qxi'il voudrait de sa récolte? Ne serait-il pas le meilleur juge de ce qui conviendrait à son intérêt? Et cette liberté d'agir à son gré, de* faire circuler à son gré ses produits, pourrait-elle être contraire à l'intérêt public? Le blé, par exemple , n'irait-il pas. toujours là où il aurait le plus de chance d'-être vendu ? Et si ce laissez-faire , laissez-passer, est conforme au bien de l'agriculture, ne conviendrait-il pas de l'appliquer à l'industrie? la liberté ne vaudrait-elle pas mieux poui^ elle que la réglementation dont elle souffre? et le commerce ne prendrait-il pas une nouvelle activité, ne se ferait-il pas dans des conditions plus favorables à la fois au

producteur, au marchand et au consommateur, s'il n'était pas soumis à une police si tyrannique, à l'emploi forcé de tant d'intermédiaires, à l'acquit de tant détaxes diverses? , Et l'Anglais Adam Smith, gagné par les «idées des économistes français, donne, dans son Essai sur la richesse des nations (1778), une formule définitive aux théories sur la richesse: c'est dans le travail, quelle que soit sa forme, qu'elle réside et c'est à toutes les formes du travail que doit s'appliquer la fameuse formule de ce qus l'on appelle le libre-échange : laissez faire, laissez passer.

Comme toujours, l'excès d'une théorie amenait directement à l'excès opposé. En matière économique comme en matière religieuse, le xviii® siècle a pris le contre-pied du XVII® siècle. Les rêves de fraternité universelle, de philan* "thropie qui dominaient alors, malgré tant de guerres, empê- * chaient de reconnaître certaines nécessités imposées par les intérêts généraux du pays. Les intérêts particuliers s'étaient si souvent parés de ce dehors !

Les préjugés contre le commerce étaient, singulièrement tenaces. En France, les Chambres de commerce, dont la première remonte, nous l'avons vu, à 1650, avaient été multipliées vers 1700; six intendants de commerce avaient été créés en 1708 pour étudier toutes les .questions le concernant, le Conseil de commerce réorganisé en 1710. Il y avait eu dans la polysynodie, sous la Régence, un Conseil de commerce; après la chute des Conseils, un bureau du commerce ; le Gouvernement renouvelait les privilèges des Compagnies de commerce ; les hommes d'État reconnaissaient combien son développement importait à la prospérité de l'État; cependant, les philosophes et les économistes eux-mêmes gardaient des préventions contre lui. Montesquieu lui con-

LES N0«VKL£.ES doctrines ÉCONOllfIQUES. 5

sacre deux livres (XX et XXI) de son Esprit des Lois ; il ne veut pas que les nobles se livrent au commerce, du moins ^ans une monarchie. Il n'est pas favorable à la liberté du commerce. «La liberté du commerce n'est pas une faculté^ accordée aux négociants de faire ce qu'ils veulent, ce serait bien plutôt sa servitude. » Et il cite l'exemple de l'Angleterre et de ses lois restrictives: «Elle gêne le négociant, mais c'est en faveur du commerce. » Quesnay, dans sa passion exclusive pour la terre, refuse de le reconnaître comme source de richesse. Mais Gournay réclame en sa faveur. Voltaire lui-même oppose au « seigneur bien poudré qui se donne des airs de grandeur en jouant le rôle d'esclave dans l'antichambre d'un nuûistre», le «négociant qiù. enrichit son pays, donne de son cabinet des ordres à Surate et au Caire, et contribue au bouheur du monde ». — « Ce n'est pas un peuple, dira Sedaine, ce n'est pas une seule nation qu'il (le négociant) sert, il les sert toutes et en est servi ; c'est l'homme de l'univers... Nous sommes sur la superficie de la terre autant de (ils de soie qui lient ensemble les nations et les ramènent à la paix par la nécessité dix commerce. Voilà, mon fils, ce-qti'est un honnête négociant*. »

Ainsi le commerce avait pris conscience de sa dignité et en avait imposé la reconnaissance à la partie éclairée de la nation. Le grand commerce, les négociants, les armateurs, ■formaient dans cette société hiérarchisée, une sorte de classe distincte, au-dessus des commerçants, séparés eux-mêmes par une assez longue distance des simples marchands. Mais avant tout, primait l'aristocratie des financiers.

Saint-Simon parle déjà de ces nobles qui ne dédaignaient

1. Sedaine, Le Philosophe sans le savoir (i765), paroles de M. Vandeck.

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pas de faire épouser à leurs fils des ûlles de roturiers pour fumer leurs terres. Ces alliances se multiplièrent. L'aristocratie finanpière, et à sa tête les fermiers généraux, joue un ^ grand rôle au xviii' siècle. A 1^ fortune elle réunit souvent Tintelligence et le goût des arts. Gomme autrefois les grands banquiers florentins, elle exerce sur les artistes q^u'elle honore et encourage une influence salutaire. Cette liberté d'esprit qui règne dans la littérature se retrouve dans les arts renouvelés et rajeunis. Le raffinement et la recherche s*y montrent trop souvent peut-être, mais aussi la vérité, la variété, la vie. Au moment où la science met ses découvertes à la disposition de nos industriels, le sentiment artistique, les goûts, les fantaisies de Ja mode, renouvellent toutes nos industries de luxe. Les financiers donnent le branle à un étalage d'ornementation et de parures qui s'étend à toutes les' classes de la nation. Ce siècle de libre examen ne peut se plier aux anciennes règles* Tout y est plus dégagé, plus coquet, plus recherché qu'au siècle précédent. A la surface du moins et pour tout ce qui brille. Car, s'il est facile de retrouver sous des dehors affranchis de iout préjugé, un vieux fonds de traditions, de .respect, de superstition même et de routine, à plus forte raison percera- t-il et éclatera- t-il même au gïand jour dans les masses populaires.

Sous ces diverses influences les progrès de l'industrie sont remarquables dans tous les genres.

« Dans les Cévennes et dans le Rouergue, on exploite la houille; en Franche-Comté, en Bourgogne, en Berry, en Champagne, en Alsace, en Dauphiné et dans le Roussillon, on fabrique le fer et la tôle. L'usine du Creuset s'ouvre en 1742. Les industries textiles commencent d'être prospères. Harnetz invente des machines pour filer la laine et le coton,

et, tandis que Saiat-Quentin tisse la toile, ^ouen et Mulhouse (alors ville libre) tisseat le coton. En 1756, Bédel parvient à Teindre le coton en bleu, et dès lors, Schérer à Wesserling, Kœchlin, DolUu§, Schmalzer à IJilulhous^, Oberkamjif èr Jouy, se mettent à imprimer des cotonnades. Lyon conserve le monopole des soieries ; Beaucourt devient un grand établissement d'horlogerie ; Tart de tailler le cristal est apporté de Bohême en France par Bueher^ et l'industrie de la faïence atteint une perfection remarquable. C'est aloi-s, en effet, que les dessinateurs de Marseille, imitaat les décors italiens, excellent à jeter un bouquet de fleurs sur le bord d'un plat guilloché ou sur le ventre rebondi d'une soupière ; c'est alors aussi que Strasbourg emploie son rouge admirable et sa pâte rosée ; que Rouen et Nevers produisent leurs bleus

. inaltérables. Nevers imitç les faïences de Delft; Rouen s'adonne aux grandes compositions de style rayonnant, invente le déc^r à la corne et imite les porcelaines chinoises. Dès 1&86, une faïencerie s'était. établie à Quimper....

*« Tous les articles de luxe, carrosses, meubles, papiers peints, toiles peintes, toiles vernissées, étoffes de soie, tulles, gazes, broderiea et dentelles, tout ce. qui tenait à l'art par quelque cpté, se fabriquait en France avec une supériorité réelle et y faisait l'objet des demandes de l'étranger.

« Les grandes industries chimiques commençaient à se

, développer ; un négociant d'Amiens avait monté i|ne fabrique ^ de vitriol; à HonQeur,,il s'en était fondé une de couperose ; Orléans raffinait le sucre ; Marseille vendait chaque année pour dix-huit millions de savon. On songeait déjà à remplacer le travail de l'homme par celui des machines. Cugnot proposait au gouvernement français une voiture à vapeur pour le transport de l'artillerie (1770) et le marquis de

Jouffroy allait lûenLôt faire naviguer sur le Doubs le premier bateau à vapeur (1776). La productioa totale de Tindustrie française atteignit annuellement, à la un du xviii* éiëcle, la somme énorme de neuf cent trente millions de livres \ »

A celte activité s'ajoutait celle que le Gouvernement luimême, les provinces ou les villes donnaient à certaines industries et aux travaux publics. Rouillé, Machault et Choiseul , poursuivant successivement le relèvement de notre marine militaire, nous donnaient une flotte qui, en, 1755, comprenait 67 vaisseaux et 31 frégates, et, en 1770, 64 vaisseaux et 50 frégates ; d'Argenson faisait construire à Paris les bâtiments de FÉcole militaire; Saint-Sulpice et le Panthéon s'y élevaient, toutes les villes se transformaient, prenaient de Tair, se couvraient d'hôtels et de monuments; la manufacture de Sèvres était créée; des châteaux de plaisance, de coquettes et somptueuses villas s'élevaient partout; le luxe môme et les prodigalités de la cour entretenaient dans le monde de l'industrie et des arts une merveilleuse vitalité.

L'on estimait d'un autre côté, à la veille de la Révolution, le revenu total des produits de la terre à 2 milliards. Nous récoltions, année moyenne, 40 millions d'hectolitres de blé et 27 millions d'hectolitres de vin. Nous élevions en outre 33 millions de têtes de bétail, et ces produits de l'agriculture, nos vins et eaux-de-vie surtout, entraient pour une bonne part dans notre commerce extérieur. La moyenne pour les trois dernières années de l'ancien régime (1787-89) accuse, d'après les chiffres de Chaptal, un total de 1,078,623,900 fr., dont 613,210,000 fr. à l'importation et 455,414,000 fr. à l'exportation, ce qui, pour une population de 24 millions

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