Garr^, La France tous Louis XV, Paria
d'habitants donne 45 fr. par tête contre 100 environ de nos jours.
La culture de la pomme de terre commençait, grâce à Parmentier, Turgot et Louis XVI, à se populariser.
Les travaux utiles, ceux dont devait profiter plus directe* ment le pays tout entier, étaient Tobjet d'une'attention suivie, i^e corps des ponts et chaussées, constitué définitivement en 1716, passait en 1736 sous la direction de l'intendant des finances Trudaine. Pendant 33 ans celui-ci donnait aux travaux une impulsion des plus énergiques. Le 'contrôleur général, Orry, traçait en 1738 le plan d'un réseau de voies de communication qui servit de modèle à celui d'après lequel ont été dans ce siècle établis nos chemins vicinaux. Les routes étaient divisées en cinq catégories de largeur et de conditions différentes, suivant les besoins auxquels elles répondaient et classées aussi suivant l'urgence de leur construction. On fit appel pour leur exécution à la corvée royale; dont l'application donna lieu à bien des abus, mais qui, dans la pensée de ceux qui l'instituèrent, faisait contribuer, sous la forme la plus pratique et avec tous les ménagements possibles,' les habitaats des campagnes à des travaux dont ils devaient les premiers profiter. Pour le passage de ces routes, les fleuves se couvrirent de ponts remarquables ; des levées ou turcies protégeaient contre les inondations le val de la Loire et régularisaient le cours du fleuve -, le Rhin était endigué, des routes ouvertes à travers les Vosges. La France était pour la viabilité le premier pays du monde comme le premier de l'EUirope continentale pour son industrie.
C'était là évidemment le meilleur moyen de nous préparer à pratiquer la liberté du conunerce. Malheureusement, ce qui était pour quelques-uns un idéal théorique, pour d'autres
10 PRÉCIS d'histoire du gommbrgb.
rapplicalion raisonnée de principes et la méthode la plus sûre pour tendre au bien-être général, se résumait pour la multitude eu une seule question : celle du commerce des grains. La susceptibilité de l'opinion était toujours- extrême sur ce chapitre ; malgré les etforts de Fadministration pour modifier la situation de l'agriculture, en diminuant la vaine pâture, dëfrichlant les marais, créant des pépinières, propageant la culture des plantes fourragères, organisant des haras; bien que nombre d'intendants aient acquis par la sagesse de leur administration, les bienfaits rendus à leur province une popularité durable, dès que Ton touchait à la législation sur les céréales, les soupçons reprenaient le dessus; l'opinion variait avec les récoltes. Et cependant à mesure que les communications devenaient plus faciles, apparaissaitr l'absurdité des anciennes barrières entre provinces. Une réglementation de 1763-1764 parut résoudre cette délicate question aussi sagement que le permettaient les pré^ jugés de l'époque. La libre circulation était permise à l'intérieur du royaume ; l'exportation hors de France était autorisée, moyennant un droit minime de un et demi p. 100, tant que le prix du blé était au-dessous de 12 Uvres 10 sols le quintal et prohibée au delà. Le commerce se crut libre; des Compagnies se formèrent et l'une d'elles est restée fameuse sous le nom de pacte de famine; les accusations de spéculation let d'accaparement reparurent, Terray revint aux prohibitions. Pour avoir voulu appliquer de nouveau à toute la France ce qui lui avait réussi en Limousin, Turgot suscita la guerre des farines. La première moitié de notre siècle connaîtra encore ces désordres amenés par une mauvaise récolte et ces frayeurs aveugles de la populace.
L'application de la liberté du commerce se heurtait à
LES N0VVELLE8 DOCTRINES ÉCONOM^OUES. ^ 11
d'autres obstacles : les besoins du Trésor qu'alimentaient les douanes ; la protection de Tindustrie. Loin de se relâcher du système rigoureux de Colbert, on Texagérait encore. Pour protéger l'industrie de la soie, on prohibait l'entrée des toiles de rinde% Les ordonnances permettaient aux commis des barrières d'arracher les robes de toile aux femmes qui oseraient en porter en public. Le trafic même des toiles peintes était puni par les galères (1755). Le goût public finit cependant par en imposer la tolérance et en faire autoriser Timportation.
Xes charges qui grevaient le commerce intérieur étaient toujours aussi lourdes et aussi variées. Une marchandise allant de Bretagne en Provence était assujettie à 8 déclarations, autant de visites, et acquittait sept droits différents. Les camelots de Lille expédiés dans le Midi payaient 10 p. 100 de leur valeur ; les draps de Carcassonne pour la Bretagne, 10 p. 100. On ne comptait pas moins de 35 droits intérieurs. La sécurité des voyages était, malgré quelques procès retentissants, asse.z grande, mais les transports étaient lents. Le coche d'eau mettait 22 heures pour faire les vingt lieues qui séparent Paris de Montereau. La diligehce mettait cinq jours pour parcourir les 125 lieues de Paris à Lyon. Touh)use,.. Besançon ne recevaient que 3 fois par semaine, d'autres villes une fois seulement, le courrier de la capitale. Cependant des progrès se réalisaient là comme partout. La malle-poste, sous Louis XV, ne mit plus que trois jours de Paris à Lyon ; les Turgotines, soiis Louis XVI, firent en trois jours au lieu de neuf le trajet de Paris à Besançon.
Cette lenteur à se mouvoir se retrouvait dans le commerce de détail. Il semblait comme figé et immuable dans ses habitudes et dans ses prix. D'honorables traditions appelaient le
12 PRÉCIS d'histoire du commeack.
fils à succéder au père ; non seulement la boutique restait à la même place, piais elle conservait la môme inslallatlon, le fnême aspect, presque les mêmes figures à travers les âges* La clientèle ne variait pas plus que les marchands. On venait y acheter le même drap que le vendeur cédait au même prix. Tout passait, tout changeait au dehors, ce petit monde seul se perpétuait insensible à toutes ces métamorphoses, mais modeste, honnête, fort de sa respectabilité et de la confiance qu'il inspirait. Après le Système, dont les secousses avaient ébranlé jusqu'à ces habitudes et ces mœurs séculaires, Paris s'accroissant, des déplacements s'opéraient. Les nouvelles boutiques étaient plus larges, les étalages devenaient plus luxueux, les vendeurs et vendeuses eux-mêmes sortaient un peu des anciennes habitudes ; le marchand devenait moins humble^ les costumes et les traditions semblaient atteints par le ridicule que des procès et des démêlés fameux jetaient sur les vieux règlements. Un peu d'air pénétrait dans ce vieil édifice. Turgot le mit à bas. Les corporations, les maîtrises, les jurandes furent supprimées, et bientôt rétablies. Trop d'intérêts immédiats se trouvaient lésés à la fois, sans que la force dont ils disposaient fût contre-balancée par les forces incohérentes et dispersées de ceux qui devaient profiter des réformes.
Les péages et douanes à supprimer pour opérer la liberté de la circulation intérieure étaient également défendus par des résistances presque invincibles pour un gouvernement si faible. Elles se savaient des protecteurs en haut lieu. • Malgré le progrès des idées, Louis XVI était impuissant à abattre ces barrières devant lesquelles s'était arrêtée l'autorité de Louis XIV.
Et cependant ces idées de réformes allaient se retrouver
dans les assemblées provinciales, dans les réunions des notables, dans les cahiers des États généraux. Mais toujours derrière les vœux généraux de réformes apparaissaient des restrictions. L'assemblée la plus « sensible » ne devait-elle pas être la plus terrible pour tous ses ennemis ?
Le traité de commerce de 1786 avec l'Angleterre allait inaugurer une nouvelle politique commerciale. L'effet qu'il produisit en France et l'hostilité qu'il souleva ne peuvent se comprendre que si l'on rapproche de la situation économique de la Frauce celle de l'Angleterre à la mâme époque.
La Révolution de 1688 avait été tout en faveur de l'aristocratie. Mais celle-ci ne se contenta pas d'augmenter les droits dli Parlement oii elle régnait en maîtresse et de modifier les lois électorales à son profit. L'aristocratie d'argent commençait à s'élever: elle chercha contre elle une force dans la terre, base de sa puissance, et crut trouver le moyen de lutter de richesse avec cette redoutable rivale en s'adonnant à l'agriculture. La longue paix qui suivit l'avènement de la maison de Hanovre et le traité d'Utrecht lui permirent de mener à bien ses projets.
En 1661 et en 1698, le prix du blé, dont la moyenne fut pendant le xvii" siècle, en Angleterre, de 41 shellings le quarter (soit environ 17 fr. 60 c. l'hectolitre), avait atteint 100 shellings, soit environ 43 fr. Ces prix élevés avaient fait augmenter la superficie des terres emblavées, mais, bien que le rendement se fût élevé, de 8 boisseaux à l'acre qu'il était au moyen âge, à 13, les procédés de culture étaient encore fort primitifs. Le Parlement de 1660 avait, par une politique toute nouvelle, frappé de droits prohibitifs l'entrée, jusque-là au contraire favorisée, des céréales étrangères ; en 1688 des primes furent accordées à l'exportation ; plus tard, des droits
de douane furent établis sur les viandes, sur les laines et sur les bois. Les grands propriétaires s'efforcèrent du moins de justifier cette protection par les réformes qu'ils introduisirent. A l'exemple de ce qui se pratiquait en Hollande et dans le BrabaiU, ils adoptèrent les procédés de la culture intensive, supprimant les jacîières, semant dans les terres nettoyées avec soin des plantes fourragères, renouvelant les prairies naturelles, variant rationnellement les cultures, introduisant les machines, améliorant les outils, multipliant les engrais, faisant valoir par eux-mêmes, doublant le rendement des céréales et triplant» leurs profits. Il est vrai que, pour rendre ces progrès possibles, il avait fallu renoncer aux champs ouverts et enclore les domaines ; que ceux-ci avaient été souvent indûment accrus aux dépens des terres communales. La réduction du coût des productions et des transports par suite des progrès de la navigation et bientôt de l'ouverture des canaux (le premier est de 1755) ajoutait à cette prospérité. C'était le Norfolk qui avait donné le signal de ces progrès et HuU, où aboutissaient par un réseatu naturel de voies fluviales tous les produits de la contrée avoisinante, était le grand port d'exportation des céréales pour la Hollande.
D'autres progrès venaient encore ajouter à la prospérité économique de l'Angleterre. Glascov^ faisait maintenant d'importants échdinjges avec les planteurs de la Virginie et les lords du tabac acquéraient dans ce commerce les capitaux avec lesquels ils préparaient sa fortune industrielle. Le droit d'assiento et le vaisseau de permission profitaient surtout à Liveirpool, où se faisaient à la fin du siècle les 5/6 du trafic des esclaves. En moins de cent ans plusieurs milliers de ces malheureux passaient dans son port*
La Banque d'Angleterre favorisait par son crédit solidement établi toutes les opérations commerciales. Le développement des colonies continentales d'Amérique, la prospérité des Antilles, la conquête de Tlnde, Técrasement de la France ouvraient des perspectives plus brillantes encore. Le mouvement scientifique des xvii* et xviii* siècles commençait à porter ses fruits. 'L'industrie grandissait.
Elle avait dès le xvn* siècle commencé son mouvement vers rOuest. Bristol était toujours la cité la plus active de cette région. C'était elle qui avait la première ouvert des relations jnaritimes avec l'Islande et l'Amérique du Nord; c'était une des premières villes où se fût développée l'industrie du drap. Gloucester, Coventry, Leeds et Bradfort étaient aussi des marché^ anciennement cqnnus. La révocation de l^dit de Nantes avait complété l'œuvre des]troubles religieux de la Flandre et de l'Allemagne et nos ouvriers leur avaient apporté les secrets de notre industrie. Néanmoins rien, au commencement du xviii* siècle, ne faisait encore prévoir le rapide développement de cette contrée. La viabilité était des plus défectueuses et à la fin du xviii* siècle l'unique voiture qui fît mensuellement le service de Londres à Edimbourg mettait de 12 à 16 jours à accomplir ce trajet.
Entre 1740 et 1750, la fabrication de la fonte au charbon de teiTO, découverte depuis un siècle, mais restée sans application, opérait toute une révolution dans l'industrie du fer; dès 1794 la fabrication de la fonte au charbon de bois, pour laquelle on avait détruit les forêts du Sussex, aura disparu. De 1759 à 1792, Arkv^right (water-frame 1769),*Hargreave (spinning-jenny 1770), Crompton (mule 1776), Kelly (selfacting-mule 1792), inventaient et perfectionnaient le métier à filer; en 1774, Watt appliquait à l'épuisement de .l'eau
16 PRÉCIS d'histoire du ^GO^flKERCE.
dans les mines sa machine à vapeur et dès 1785 elle était appliquée à l'industrie en grand. L'extraction du charbon passait de 2 millions de tonnes eu 1660 à 6 millions en 1760, le nombre des ouvriers employés dans les filatures montait de 40,000 en 1760 à 80,000 en 1785. La population subissait un mouvement de plus en plus actif des campagnes vers les villes dont les habitants doublaient de 1750 à 1800. La grande culture et la grande industrie ruinaient les yeomen; les petites exploitations rurales disparaissaient en même temps que les ateliers de famille. La laine, la plus ancienne production de l'Angleterre, voyait se développera côté d'elle l'industrie du coton. La quantité de coton exportée par TAngleterre avait à peine doublé dans la première moitié du siècle, elle devient 8 fois et sa valeur 15 fois plus grande dans les vingt dernières années. La population de Manchester de 6,000 habitants en 1696 a passé à 20,000 en 1757, à 27,000 en 1773, 39,000 en 1783 et atteindra 90,000 (avec Salford) en 1801. Liverpool, qui était montée de 23,000 en 1753 à 78,000 à la même époque, allait trouver dans le commerce du coton une source plus honorable, mais non moins lucrative, de richesse que dans la traite des noirs. Les mines de sel de Nortwich, dans le Cheshire, étaient depuis 1670 plus activement exploitées et le besoin de fer et d'acier pour la fabrication des nouveaux métiers donnait une nouvelle impulsion à l'activité des mineurs de Cornouailles, malgré les dangers et le maigre profit de leur exploitation, Swansea augmentait le nombre de ^s établissements métallurgiques et Wedgwûod créait dans le Staffordshire « Etruria », le premier des grands établissements de ce district des poteries qui tient aujourd'hui une place si importante dans la prospérité économique de l'Angleterre.
La marine bénéficiait toujours de Tacte de navigation. Walpole avait cependant soulevé dans le Parlement» une opposition devant laquelle il avait dû s'incliner lorsqu'il avait voulu créer des docks où Tétrangér eût pu venir s'approvisionner de matières premières avec restitution des droits ; c'eût été pour la marine une nouvelle source de profits et l'Angleterre fût devenue dès lors le grand marché du monde. Mais l'industrie anglaise voulait à tout prix se préserver de la concurrence étrangère. Ses colonies, dans lesquelles elle se flattait de trouver un débouché assm'é, furent sacrifiées à cette idée, et bien que le système des entrepôts fût adopté pour quelques articles (vins, calicots non teints, mousselines), celui des restrictions prévalut. Cette exploitation à outrance fut une des principales causes de l'irritation des colonies et de l'opposition que provoqua dans toute l'Europe cette tyrannie maritime.
La déclaration russe du 9 mars 1780 sur la neutralité arrive était un grand pas fait vers la liberté des mers, une page importante de l'histoire du commerce. Elle tendait à fonder, par la reconnaissance des droits des neutres, l'affîrmation de la liberté des marchandises portées par des navires libres, l'énumération des articles de contrebande de guerre susceptibles d'être saisies par les belligérants et la proclamation de la nécessité d'un blocus efifectif, un droit public maritime unique.
Résignée à l'affranchissement des États-Unis, désireuse de la paix, tout entière tournée vers ses intérêts commerciaux, l'Angleterre trouvait en face d'elle la France, en pleine rêverie de fraternité des peuples, satisfaite d'avoir dans la dernière guerre restauré son honneur militaire, tiré vengeance de l'Angleterre et contribué à l'affranchissement d'un
18 PRÉCIS d'histoibe du commerce.
peuple. L'Angleterre cfcferchait des clients pour ses manufactures, la France des débouchés pour ses produits dont la supériorité était partout reconnue. Toutes deux crurent faire œuvre utile et profitable eh se rapprochant commercialement et c'est dans cet esprit de transaction, de concession mutuelles, de rapprochement par un acte reposant sur le principe de la réciprocité la plus équitable que fut signé le traité de 1786. Il dura peu et fut dénoncé dès les premières années de ki Révolution. Bien accueilli dans le midi de la France parce qu'il rouvrait à nos vins et à nos eaux-de-vie un marché presque fermé, jl le fut moins bien dans Je nord, dont ilcoQj;rariait.le monopole industriel. De 1786 à 1789 l'Angleterre nous vendit pour 55 ou 60 millions et nous ne lui vendîmes que pour 30 ou 35. Les circonstances nous étaient défavorables. L'Angleterre n'avait en vue que son commerce. Il avait été l'âme de toute sa^conduite pendant tout ce siècle et après cette guerre d'Amérique qui avait été si sensible à son amour-propre, elle se rejetait avec fièvre sur ses intérêts matériels. La France mi contraire était à la veille de la Révolution. Pitt gouvernait en Angleterre, Galonné en France. Celui-ci cependant, sous l'inspiration de Dupont de Nemours, avait préparé un projet pour la suppression des douanes intérieures. Trudaine y avait travaillé 6 ans ; les travaux avaient été repris en 1780 ; Turgot, Necker s'en étaient préoccupés. Il s'agissait d'un sacrifice de 5,500,000 livres que devaient combler les douanes à la frontière, mais cette réforme ne devait être opérée qu'en 1790. « Les droits -payés par une marchandise française di5passaient ceux qu'avait à payer une marchandise étrangère *, dira le rapport de Goudart. Et puis il y eut un véritable engouement en France pour les produits anglais. « C'était à qui copierait le mieux les Anglais et les Américains, Cha-
peaux à Tanglaise et à la jockey pour les femmes, robe^ à l'anglaise en popeline, en moire, en tulle, en linon d'Angleterre* L'acier et les verroteries avaient remplacé les diamants. La mode française, si riche et si magnifique, si capricieuse et si variée, si élégante et si gracieuse, ^vait presque disparu aux approches de la Révolution ^ > Si « ce traité avait pour résultat de faire rembourser indirectement par la France à l'Angleterre une partie des dépenses de la guerre d'Amérique* », bien mininîe en tout cas et bien lentement, il le devait à des causes étrangères au traité lui-même et il est permis de penser que si son fonctionnement régulier n'eût pas été en» travé par des circonstances exceptionnelles, ses effets se fussent retournés à l'avantage de la France.
D'autres traités furent signés vers le même temps avec la Suisse, les villes haitséatiqties et la Russie : il sera curieux de voir la Révolution renier sous ce rapport l'esprit du xviii* siècle.
Le pays qui avait, pendant la guerre de la succession d'Espagne, dirigé, par son grand pensionnaire Heinsius, la coalition contre la France, ne comptait plus comme puissance politique, mais avait pris, comme puissance financière, une plate considérable. Nulle part l'argent n'était plus abondant, le taux de l'intérêt plus bas. Aussi tous les. emprunt^ s'y plaçaient-ils. En 1747, l'Angleterre lui devait le tiers de sa dette. La France, l'Autriche, le Danemark, la Saxe, avaient fait appel à ses capitaux. Adam Smith estimait en 1778 à 1,500 millions de livres les placements de la Hollande en fonds anglais et français. Ses propres emprunts, émis à
1. Paul Lacroix, XVIIÏ* siècle, institutions, usages et costumes. Paris, Didot, 1875, p. 612.
2. A. Sorel, L'Europe et la Révolution frakçaise, I, p. 353. •
20 PRÉCIS d'histoire- DO COMMERCE.
2»p. 100, arrivaient au pair, et malgré la baisse générale du taux de r intérêt au xviii* siècle, elle trouvait facilement au dehors des placements plus avantageux. *
La science financière, dont la Hollande avait donné les premières leçons, se*épandait en Europe. L'Angleterre trouvait dans rhabile gestion de sa Banque une base solide de crédit. Elle pouvait opérer dans Pespace de moins d'un demisiècle deux conversions, non plus par les anciens procédés brutaux de retranchement d'un quartier pSiV un édit, mais en offrant aux porteurs de titres leur remboursement au pair. En France même, on restait de 1720 à 1772 sans altéreï les monnaies. La Bourse de Londres était le théâtre d'une activité qui dégénérait souvent en spéculation, de même que les émissions d'emprunts donnaient lieu à de scandaleux abus, mais le crédit se consolidait, l«s opérations de banque se développaient ; le clearing-house était fondé en 1775 et c'est grâce à ces* procédés que, malgré l'énormité de sa dette et 3a pauvreté en capitaux, l'Angleterre put, en dépit de tous les mauvais prophètes qui prédisaient sa ruine, se relever si vite de la détresse où l'avait jetée la guerre d'Amérique.
Partout, au reste, des banques d'émission et d'escompte avaient pris naissance : en France , la Caisse d'escompte , jçréée par Turgot en 1776 ; en Espagne, la Banque Saintfîhj^fle^ (1782) ; içn Prusse, la Kœnigliche Giro und Lehnbank (1 762), Partout des bourses s'ouvraient pour la négociation 4l3s tjfrps (i^ i^entes et des actions des compagnies de cgmi^prce^ fies b^nq^i^s, des compagpies d'assurances, La pri?.niD|^ PQspé|dait en i78P pour 200 à 300 millions de Uvres de valeurs mobilières, françaises ou espagnoles surtout'. La Bourse de Paris avait été réorganisée en 1724 par Pâris- Duveçney avep ga cQrggr^l^n d'ageB^g 4p Çjimm^ Pi s^ cote
publique, sur laquelle étaient inscrites 17 valeurs — et 'aussi ses coulissiers. La Bourse de Vienne avait été ouverte en 1761. L'agiotage et la spéculation y florissaient comme partout, s'il faut en croire les contemporains, mais on sait combieâ alors on donnait d'extension à ce mot d'agiotage, combien ceux qui étaient étrangers aux affaires étaient portés à confondre avec de la spéculation ce qui n'était qu'une simple opération de bourse ou de commerce.
Le commerce avec ses colonies semblait suffire maintenant à l'activité de la Hollande; elle était devenue «la grande Bourse de la Dette publique du continent^», enchaînée à l'Angleterre « comme une chaloupe à la remorque d'un vaisseau de ligne». Vassale de Londres, Amsterdam conservait toujours son esprit de rivalité contre Anvers, et cette haine commune les rapprochait encore. Les progrès de Brème et de •Hambourg, du Danemark, de la Suède, de la Russie avaient eu lieu en grande partie au détriment de sa marine. L'Angleterre s'était vengée sur ses vaisseaux et ses colonies de soa accession à la Ligue des neutres dans la guerre d'Amérique ; les épices cessaient d'être sa propriété exclusive ; elle tivait donc surtout sur ses souvenirs et ses richesses acquises. Ses échanges avec la France seule s'élevaient encore cependant en 1789 au chiffre, énorme pour un si petit pays, de 80 millions de francs, 43 millions à l'importation en France (fromage, laine, lin, tabac, toile, dentelles, produits chimiques, épices) et 36,779,000 livres à l'exportation de France (sucre et café, liquides, comestibles et produits manufacturés)'.