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CHAPITRE XV Résumé de l'histoire du commerce. — Conclusion

Le commerce nous est donc apparu dans toutes les phases de son Jiistoire comme un reflet de la vie sociale et des mœurs, comme Texpression et la manifestation extérieure du degré de civilisation d'une époque ou d'un groupe. Par un phénomène heureux, dû à la lenteur avec laquelle la connaissance de la terre entière a pu être embrassée par une même intelligence, et Thumanité rapprochée d'un même type, presque toutes les phases du développement humain et du processus commercial se trouvent encore représentées à la surface du globe, nous pouvons donc voir revivre sous nos yeux tous les procédés dont ont usé nos ancêtres, même les plus lointains.

Chez rhomme préhistorique, l'échange résulte déjà d'une nécessité, du besoin d'acquérir, de l'instinct de propriété, de l'impulsion naturelle à se rendre maître d'un objet contrariée et réglée par l'impulsion semblable d'autrui et la nécessité, en présence des mêmes prétentions soutenues par des forces égales, d'une transaction, d'une entente. Elle s'opère sous la forme la plus simple, sans intermédiaire ni débat, par le troc, tel que nous le retrouvons en vigueur chez les peuplades sauvages de Bornéo ou de l'intérieur de l'Afrique. Les instruments indispensables pour la sécurité ou pour se procurer de la subsistance en sont les premiers objets , puis , dès qu'apparaît la période historique, quand d'abord à la famille

a succédé la tribu, à la tribu, le groupe de tribus ou peuple, quand aux besoins individuels ont succédé les besoins collectifs, quand aux appétits instinctifs se sont ajoutées des préoccupations sociales ou religieuses, les échanges s'étendent aux articles nécessaires à la satisfaction des besoins nouveaux, habitation, vêtement, parure, culte. Aux sentiers péniblement frayés sur un sol encore incertain, s'ajoutent ou se substituent les routes fluviales et la mer. Les animaux domptés, les embarcations sont employés pour les transports. Le domaine reconnu et parcouru, les matières échangées croissent en étendue et en nombre. Le troc donne lieu à des palabres ; les marchandises échangées sont soumises à une sorte de comparaison et d'évaluation, mais les Égyptiens se bornent encore aux échanges en nature. Des courants commerciaux s'établissent cependant dès cette époque, de l'Egypte vers certains points delà côte orientale de l'Afrique, de la Ghaldée vers l'Inde. Les transmigrations opérées par les Assyriens, les routes ouvertes par les Babyloniens, la poste instituée par les Perses, les transports par caravanes, les paiements en lingots, les reconnaissances gravées sur les pierres, bientôt même Tinstitutlon de la monnaie créent, facilitent et multiplient des relations et donnent au commerce un véritable outillage. Des marchés se fondent au carrefour des routes, des bazars s'organisent dans les principales villes. Les Phéniciens pendant ce temps établissent des comptoirs sur tout le pourtour de la MéditeiTanée ; les Carthaginois et les Grecs leur succèdent. Des lignes de navigation régulières répondent à la marche régulière des caravanes. Les Grecs d'Asie ont préparé la conquête commerciale de l'Asie occidentale ; elle est opérée par Alexandre dont les conquêtes ouvrent à leur tour l'Extrême-Orient au commerce de l'Asie

occidentale et de la Grèce. L'empire athénien avait été tout maiitime, c'est au commerce par terre que les villes des Étals grecs d'Orient demandent leurs richesses. La banque et les opérations debanqueont pris naissance chez les Grecs. Lorsque la Grèce a été conquise par Rome, son génie commercial s'étend atout le bassin méditerranéen où les Phéniciens, les Carthaginois et les Étrusques ont précédé les Romains. La réunion de la plus grande partie du monde connu des anciens sous un même empire, l'établissement de Tordre et de la sécurité sur mer comme sur terre amènent, d'Auguste aux Antonins, une première période de prospérité commerciale que les voies romaines favorisent encore. Les douanes sont plutôt un impôt fiscal qu'une institution commerciale. Rome étend même ses relations jusqu'aux peuples riverains de la Baltique et du Pacifique, et bien que le commerce n'y ait jamais été en honneur, l'empire romain est pourvu d'un mécanisme commercial complet grâce auquel les échanges sont des plus actifs entre toutes les parties qui le composent. Avec les invasions celte prospérité disparaît. Le commerce est pendant plusieurs siècles annihilé; quelques rares courants persistent seuls ; la célébration du culte est, comme sous les anciens Égyptiens, le prétexte des plus lointains échanges; Charlemagne jette des bases de relèvement futur, mais ne crée rien de durable. Le morcellement commercial va de pair avec le morcellement politique. Le commerce est méprisé, les échanges sont réduits au minimum; le monde s'émlette ; un seul lien subsiste, l'Église, et l'Église est hostile au commerce. La conquête musulmane a augmenté la confusion et grandi l'isolement. Elle sera cependant, en suscitant les croisades, le principe du relèvement. Les trois groupes entre lesquels se partage alors le monde en deràdu Pamir se

mesurent dans cette mêlée. Le monde occidental ou romain s'y rapproche du monde grec et du monde musulman : Venise et les républiques commerçantes de Tltalie, de la France et de l'Espagne y conquièrent des privilèges à Alexandrie comme à Constantinople. Un code maritime, des habitudes commerciales prennent naissance. Bientôt les navires italiens s'avancent jusque dans les eaux flamandes. L'Italie redevient comme le centre du monde. Les banquiers y fleurissent, la première banque d'État y est fondée, dans quelques villes même l'État se fait commerçant. Le petit monde occidental s'était reconstitué sur de nouveaux principes; à une organisation industrielle étroite correspondait un système commercial reposant sur une réglementalion minutieuse, avec corporations marchandes, associations pour les transports, ligues pour la sûreté des routes et pour le commerce avec le dehors, marchés et foires. Les changeurs y jouent un rôle important. Les douanes existent non pas à l'entrée, mais à la sortie des marchandises de leur pays d'origine.

Bientôt les droits protecteurs apparaissent. Les grands États se constituent, par apposition de provinces plus que par .fusion en un seul tout. Les droits et péages anciens sont partout maintenus et la séparation douanière survit à l'union sous un même sceptre. Cependant le crédit a pris naissance, un progrès analogue à celui qui avait réalisé Ifi création des monnaies a été opéré par l'institution de la lettre de change. La découverte de l'Amérique et celle d'une nouvelle route des Indes élargissent le champ du commerce, mais les anciennes pratiques rie se modifi.ent pas. On veut continuer à ne demander au dehors que ce que le pays ne produit pas, écarter l'idée de toute concurrence de la part des pays nouveaux ou plus régulièrement fréquentés.

C'est encore Tindustrie des transports qui fait la fortune du premier État moderne édifié sur le commerce; toutefois les Hollandais y joignent une exploitation fructueuse, bien qu'impitoyable, de leurs possessions lointaines. L'acte de navigation anglais, le système commercial de Golbert s'inspirent toujours d'un patriotisme étroit et borné : le commerce international est gêné par mille refctrictious, le commerce intérieur souffre toujours de mille entraves.

Des idées nouvelles se font jour au xviii® siècle. Les grandes mêlées européennes du siècle précédent ont déjà revêtu un caractère commercial; dans les grandes guerres de celui-ci, derrière les intérêts européens, s'agitent des intérêts coloniaux plus considérables qu'eux. Les idées dé liberté et d'indépendance passent du domaine philosophique et théologique dans le domaine économique et pratique. La révolution appliquée la circulation intérieure en France les doctrines du libre échange et son exemple sera suivi au dehors. L'hostilité de l'Angleterre contre la République et l'Empire est inspirée par des raisons d'intérêt commercial. La guerre de blocus entre elle et nous ressuscite les errements contre lesquels avait protesté la ligue des neutres. En vain les traités de 1815 paraissent vouloir inaugurer une nouvelle politique commerciale, le protectionnisme reparaft triomphant dans tous les États.

L'Angleterre inaugure alors seule l'application de ces nouveaux principes, qu'aucune puissance ne veut consacrer par des traités. Elle devient ce qu'ont été successivement Venise, Bruges, Anvers, Amsterdam, un entrepôt librement ouvert au commerce Universel. Seis colonies d'Amérique affranchies sont pour elle un meilleur client que ne l'ont jamais été les colonies soumises. L'Amérique espagnole, devenue indépen-

dante, lui ouvre ua vaste marché. Malgré le développement donné en Hollande et en Angleterre aux affaires de banque, la rareté relative du numéraire gène encore les transactions. Les mines d'or de la Californie et de l'Australie jettent alors leurs produits dans la cii'culation. La révolutioxi monétaire du XIX' siècle, plus rapide que celle du xvi', jointe aux découvertes de la science, aux progrès de la fabrication et des transports, des machines, des chemins de fer, de la navigation à vapeur, du télégraphe électrique, nécessite une orientation nouvelle et un élargissement du commerce. Le traité de 1860 entre là Fiance et l'Angleterre inaugure la phase de la liberté des échanges, et toute l'Europe marche successivement dans la même voie.

La Chine et le Japon sont entrés dans la sphère régulière du commerce européen, l'Afrique sera ouverte à son tour. A la chiite des anciennes barrières, des débris du système colonial, de l'esclavage, des prohibitions, correspond l'ouverture de contrées nouvelles'; à l'arrivée des métaux précieux dont l'abondance finira par devenir un mal, un développement inouï du crédit, la multiplication des valeurs fiduciaires, la simplification de tous les rouages et procédés pour les achats, les ventes, les transports de créances, les règlements de compte. Le commerce prend une extension considérable. L'agriculture et l'industrie européennes sont à l'apogée de leur prospérité.

La guerre de 1870 et ses conséquences, le progrès des pays hors d'Europe joint à celui des États européens, modifient la situation. Les États-Unis reviennent les premiers à la politique protectionniste, et toute l'Europe, sauf l'Angleterre et la Hollande, y revient à son tour. Les progrès qui avaient marqué la période précédente ne se ralentissent pas ; la science

conlinue ses découvertes, lôs machines accroissent leur production, les transports et les communications de toutes sortes deviennent de jour en jour plus rapides et moins coûteux, le crédit plus abordable, le taux de l'intérêt et de l'escompte moins élevé, les compensations plus faciles : le marché se rétrécit; d'universel, le commerce tend à redevenir national. On cherche alors par des conquêtes et des annexions lointaines à se procurer des débouchés remplaçant ceux qui se ferment. L'Europe étouffe dans sa surproduction industrielle et est écrasée par la surproduction agricole des pays hors d'Europe. Elle lutte à la fois contre elle-même et contre la concurrence hardie des États-Unis, de THindoustan, des pays d'Extrême-Orient. Renonçant aux principes absolus, elle s'efforce par des conventions, des an*angements, des rnodus Vivendi, des revisions de tarifs, de pallier cette crise. Le rôle du commerce lui apparaît comme grand dans cette phase de son existence. Toutes les institutions créées depuis des siècles pour la sauvegarde et l'élude des intérêts commerciaux sont consultées et écoulées avec faveur. Ce n'est plus seulement en effet la paix entre les peuples qu'il a mission de cimenter et rendre durable : c'est la paix à l'intérieur même de chaque pays, la paix sociale, qtfilpeut assurer par la satisfaction des intêrêls et l'entretien de l'activité matérielle, comme la diffusion de l'instruction et des lumières, le progrès scientifique et le progrès moral y contribueront, de leur côté, par l'amélioration des conditions de la vie et le triomphe des idées de solidarité, de fraternité et de justice.

(Sauf de très rares exceptions, les ouvrages récents sont seuls indiqués.)

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