POÉSIE ÉPIQUE
Nos poèmes épiques, au moyen âge, étaient de longs récits, appelés chansons de geste (gesta, actions, exploits), mêlés de faits historiques et de légendes. On les considère comme un développement des anciennes cantates guerrières et des canti- Unes !, auxquelles les poètes de la langue d'oïl donnèrent la forme grandiose de l'épopée.
Ces poèmes sont en vers de huit, de dix ou de douze syllabes, terminés, à l'origine, par les mêmes assonances (ressemblance de la dernière voyelle accentuée. Ex. : Caries, guastes, — justes, cures , — France, demande), et divisés en laisses ou tirades monorimes plus ou moins longues. Au xme siècle, la rime véritable remplace l'assonance.
Les trois cycles épiques. — On appelle cycle épique un ensemble de poèmes se rapportant au même sujet. Les poèmes épiques du moyen âge forment trois groupes ou cycles : le cycle français ou de Charlemagne , le cycle breton ou d'Artur, et le cycle antique ou d'Alexandre. Jean Bodel, poète du xinc siècle, indiquait ainsi les trois sources où nos trouvères ont puisé les sujets de leurs poèmes :
Ne sont que trois matières à nul homme entendant : De France, de Bretagne et de Rome le grand.
I. Cycle français ou de Charlemagne. — Ce cycle raconte les guerres de Charlemagne contre les musulmans et contre les Saxons, les luttes de la féodalité et de la royauté, et les exploits des chrétiens en Orient, à l'époque des croisades. C'est le plus épique, le plus populaire et le plus riche des trois cycles. Il compte près de cent poèmes, auxquels appartient proprement le nom de chansons de geste,
La principale est la Chanson de Roland.
* Poésies fort courtes, en l'honneur des preux ou des saints, que les poètes chantaient eux-mêmes, ou qu'ils faisaient chanter par les ménestrels ou par les jongleurs de geste.
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< Shanaon de Roland ) '.
Sujet. — La (Juins, ,,i <lr Rolatid | j I ôl l.i
.1 Ronoevaux , de l'an i de de L'armée de ( Ibarlemi
la mort de Roland, qui la commandai! [778 ; elle date de la
Bec on de moitié du \r siècle.
Celte laineuse et Bi patriotique épopée ne renfi rme pa m< île quatre mille \«ts de dix syllabes, distribu I en
Iroia ivnt dix-liui( laisses ou couplets a rimi Elle
se divise en trois parties: la trahison, la mort du paladin, les représailles.
Résumé. — I. Trahison de (ianclo)i. — Après sept aDfl
guerre, Charlemagne a dompté l'Espagne; Saragosse n
iste encore; niais le roi sarrasin, Marsile, qui la défend, promet de recevoir le baptême si les Francs consentent à 1 le siège. Holand ne veut pas que Ton se fie à un mécréant. Ganelon, au contraire, conseille d'accepter les propositions de Marsile. Envoyé comme négociateur, il complote avec Marsile la perte du paladin et de l'élite des chrétiens.
II. Mort de Roland. — Le complot s'exécute. Charles, trompé par le traître Ganelon, laisse à l'arrière- garde Roland et les douze pairs, et repasse les monts avec le gros de l'armée. Alors Marsile, à la tête de cent mille musulmans, vient attaquer les vingt mille hommes de Roland dans la vallée de Roncevaux. Les Francs soutiennent trois chocs successifs sans reculer d'un pas; mais ils ne sont plus que soixante. Alors Roland se résigne à sonner du cor (Y olifant). Charles l'entend de trente lieues et vient au secours de son neveu2. Hélas! il est trop tard : Olivier et les douze pairs sont morts; l'archevêque Turpin est mort; Roland, lui-même, le dernier des vingt mille chevaliers, couché sur son épée (sa Durandal) , expire au
i La Chanson de Roland est anonyme, comme beaucoup d'œuvres du moyen âge. Dans le dernier vers du manuscrit, il est fait mention d'un nommé Turold uu TJïéroulde , trouvère normand, du xic ou du xn° siècle : Ci il) la
geste que Turoldus declinolt. Mais on ignore s'il a composé ou seulement copié ce poème.
2 La légende fait Roland neveu de Charlemagne.
10 PRÉClfl d'histoire LITTÉRAIRE
moment où parait le vengeur, non sans regretter le dulz pais de France.
III. Les représailles. — Charles obtient de Dieu la prolongation du jour, et se met à la poursuite des infidèles, qu'il jette dans l'Ebre. Une nouvelle armée de Sarrasins arrive d'Egypte. Charles la refoule jusqu'à Saragosse, où Marsile meurt de honte et de chagrin. Ganelon périt écartelé. La vengeance est satisfaite. Charles ramène les restes du preux Roland et des autres chevaliers, et les fait ensevelir dans Saint-Romain de Blaye.
Appréciation. — La Chanson de Roland est l'œuvre poétique la plus importante de la France au moyen âge. Elle se recommande par l'unité du plan, la vérité des caractères, la grandeur des événements, le sentiment et le naturel. « Le récit de la mort de Roland, dit M. Petit de Julleville, est aussi sublime qu'une œuvre humaine peut l'être. Il y a là trois cents vers dignes d'être comparés à tout et qui ne ressemblent absolument à rien. Ni l'antiquité n'avait inventé, ni la poésie chrétienne n'a su retrouver de pareils traits pour peindre une mort héroïque. » Pour être une épopée parfaite, il ne lui a manqué qu'une langue mûre et littéraire. »
roland sonne du cor. (Extrait de la Chanson de Roland *.)
Li quens Rollanz gentement se cumbat ;
Mais le cors ad tressuet e mult cald,
En la teste ad e dulur e grant mal,
Rut ad le temple pur ço que il cornât ;
Mais saveir voelt se Caries i viendrat,
Trait l'olifant, fieblement le sunat.
Li emperere s'estut, si l'escultat :
u Seignurs, dit- il, mult malement nus vait ;
« Rollanz mis niés hoi cest jur nus défait;
>< J'oi a l'corner que guaires ne vivrat
Traduction.
Il se bat noblement, le comte Roland : 11 a tout le corps en sueur et en feu ;
i Les courts extrnits que nous donnons jusqu'au xvn° siècle ont pour but de faire connaître les progrès de la langue et la manière des principaux écrivains.
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M,,i mrtoul quel mal* quelle douleur dan li I
D'avoir B(» mu'' son eor sii tempe et l-Hi! onverl
foutefoii il voudrait bien savoir si Charte riendra. h.- nouveau il pr< ad ion oor et en tii e un ion , bien
faible • bel L'empereur, Il a réta ei l'eotendil :
a Seigneurs, dit-il, tout va mal pour qou
1 t mon neveu Roland v.i non- manquer aujourd'hui.
« Aux Bons de son cor, je vois Mm qu'il n'a plui
[longtemps a vi\
« Si vous désirez arriver à temps, pressez vos chevaux* « 'l'ont co qu'il y a <lo trompettes dans l'armée, qu'on
[les sonne I • Alor.^ on Bonne soixante mille trompettes, et si haut
Que les monts en retentissent et que les valle.
[y répondent.
Les païens les entendent, ils n'ont garde de rire : « C'est Charles qui arrive, disent- ils l'un à l'autre,
[c'est Charles1 ! ■
Autres chansons de geste. — Ogier le Danois, par Haimbert de Paris (xne siècle); elle raconte les luttes des vassaux contre la royauté. Ogier le Danois se ligue contre Charlemagne avec Didier, roi des Lombards.
Les Quatre fils Aymon ( Regnault , Allart , Guichard et Richard), qui pendant sept ans bravent la puissance de Charlemagne, dans la forêt des Ardennes. Elle a pour auteur Huon de Villeneuve (xii6 siècle).
La Geste des Lohërains, par Jean de Flagny (xne siècle), a trait à la lutte de deux maisons féodales, une lorraine, l'autre française.
La Chanson des Saxons, ou la guerre de Witikind contre Charlemagne ; elle est l'œuvre de Jean Bodel d'Arras (xme siècle) .
II. Cycle breton ou d'Artur. — Ce cycle, tout légendaire, célèbre les exploits du roi Artur ou Artus, le courageux défenseur de l'indépendance bretonne contre les Anglo- Saxons. Un roi du nom d'Artur avait gouverné réellement les Bretons du pays de Galles (vifl siècle). Il succomba dans une bataille déci-
1 Texte et traduction de M. Léon Gautier (Tours, Marne'.
sive contre les Saxons, mais la légende fait de lui un conquérant invincible et le type idéal du chevalier chrétien.
Les poèmes de ce cycle sont spécialement désignés sous le nom de romans de chevalerie1. Le plus remarquable est le délicieux roman du Saint Graal :
Roman du Saint Graal [xn« s).
Le Roman du Saint Graal raconte les obstacles sans nombre que les Chevaliers de la Table- Ronde (ordre établi par Artur) affrontèrent pour retrouver le Saint Graal, vase dont Jésus- Christ se servit à la dernière cène, et dans lequel Joseph d'Arimathie aurait recueilli le sang qui coula des plaies du Sauveur crucifié. Selon les anciens bardes gallois, cette précieuse relique fut apportée en Grande-Bretagne par le fils de Joseph d'Arimathie, et jusqu'à l'invasion saxonne, époque de sa disparition, elle ne cessa de faire merveille, de communiquer à ceux qui la touchaient force, science et sagesse.
Dans cette légende, on le voit, se mêlent les superstitions populaires, les souvenirs de la guerre de l'indépendance et les traditions de l'établissement du christianisme dans les Gaules : le Saint Graal n'était pas autre chose qu'un symbole matériel de la foi chrétienne.
Autres romans de chevalerie. — Perceval le Gallois, l'heu-
reux conquérant du Saint Graal; le Chevalier au Lion, Lancelot du Lac, Merlin, Tristan, etc., sont l'œuvre de Chrestien de Troyes (xue siècle), poète facile et abondant, qui mit en vers rimes les légendes bretonnes, sur les Chevaliers de la Table- Ronde, d'abord rédigées en prose.
Le Roman du Brut (ou d'Artur), par Robert Wace (x!ic siècle), trouvère normand, qui mourut chanoine de Bayeux. Ce roman raconte, d'après la légende, l'histoire des rois de la Grande-Bretagne, depuis la destruction de Troie jusqu'au triomphe des Saxons, vers la fin du vne siècle -.
Le Roman du Rou (ou de Rollon), du même trouvère, ren-
i Le nom de roman a été donné à ces poèmes parce qu'ils sont écrits en langue romane.
2 Les légendes bretonnes faisaient descendre Artur d'un certain Brul ou Brutus, petit -fils d'Énée, prince troyen.
loi il i.(l M(» i
ferma l'histoire des duct de Normandie, jusqu'à la Un «i
de Henri I' '.
b m mi 1 1 i."iiasii\«.^. i i ixlrail «lu Roman >' R
Taillefer, qui mouit bien cantoil , >ur un oheval qui ti»^t - • 1 * » 1 1 , Devant le duc aloil ohaotant De Karlemaigoe et de Rollant,
El d'( llivier e des rassals Qui morurent en Roocevals...
Puis a crié : « Venez, vene/. !
Que laites vos? ferez, ferez ! »
Donc l'ont Kngleis avironé.
Al segont colp qu'il out doné Ez vos noise levée et cri,
Et dambes parz pople estormi...
A la feiee Engleis rusoent, A la feiee recuvroent ;
E cil d'oltremer assailleient E bien souvent se retraeient.
Normant escrient : « Deus aïe ! »
Lagentenglesche « Ut, ut » escrie.
Taillefer, qui forl bien chantai!
Sur un < heval 'j,J1 vite oourai Dorant le du»: allait chantant [les ezploil De < lharlei
I land, El d'( llh ù r • i d tui
Qui moururent à Roncevaui
Puis [se mit ] à crier : « Vcùi 1
Que faites - 1 ouï ? frappez . fripez î •»
Alurs les Anglais Pont environné.
Au second coup qu'il eut donné, Voici un bruit qui s'élèv* ( I
[cris, Et des deux côtés la foule s'avance [au combat...
Parfois les Anglais reculaient, Parfois ils regagnaient [du tertrain ; Ceux d'outremer les attaquaient.
Et assez souvent se retiraient.
Les Normands s'écriaient : « Dieu,
[aide ! »
La gent anglaise crie : « Hors
f d'ici! .)
III. Cycle antique ou d'Alexandre. — Ce cycle rendit pêlemêle tous les vagues souvenirs que la tradition avait conservés de l'antiquité grecque et romaine : la <juerre de Troie, la destruction de Jérusalem, les expéditions d'Alexandre, de Jules César, etc. 11 est certainement le plus médiocre et le moins épique de tous : les trouvères y défigurent l'histoire et l'accommodent eux-mêmes aux usages, aux idées de leur temps; « ils prêtent sans scrupule les mœurs, les sentiments, le costume, le langage et toutes les façons de vivre de leur siècle à des héros vieux de mille ou deux mille ans. » Les meilleurs des poèmes de ce cycle sont :
Le Ronuui du siège de Troie, par Benoit de Sainte- More (xne siècle), trouvère normand. Il ne compte pas moins de trente mille rers.
Le Roman d'Alexandre, par Lambert le Court de Châteaudun et Alexandre de Paris (xme siècle). Il est écrit en vers de douze syllabes. De là serait venu à cette espèce de vers le nom d'alexandrins , qu'ils ont conservé depuis.