‹ Précis d'Histoire romaineChapitre 111 sur 157 · II. MARC-AURELE · texte numérisé non relu

II. MARC-AURELE

(Marcus Aurelius Antoninus.) 161 — 180.

Lorsque Antonin se sentit mourir, il ordonna qu'on portât dans l'appartement de Marc-Aurèle la statue de la Victoire, qui était toujours placée dans la chambre de l'empereur. Marc-Aurèle était un philosophe livré tout entier aux doctrines stoïciennes, toujours assez mal vêtu, courant les écoles, professant lui-même. Lorsqu'il fut sur le trône, il prodigua, malgré la pénurie du trésor, de grandes sommes pour l'entretien des chaires de philosophie qu'il avait fondées. Sans les guerres nombreuses de son règne, cette époque aurait été le règne des sophistes. Lorsqu'on vint lui annoncer que l'empereur l'avait nommé César , il fit aux envoyés un très-long discours sur les inconvénients de la royauté.

Trajan , Adrien et les Antonins , sont certainement des hommes supérieurs, mais ils ne font qu'imiter l'antiquité; ainsi Trajan copie Alexandre, et Marc-Aurèle les philosophes grecs- Ces princes toutefois ont fait grand bien à l'empire : c'étaient tous d'habiles administrateurs; mais ce qui a, plus que toute autre chose, assuré leur réputation , c'est le respect que tous , à l'exception d'Adrien, montrèrent pour le sénat. Avec un peu de bonne volonté, et en se laissant aller aux paroles de Trajan , d'Antonin, de Marc- Aurèle, le sénat aurait pu se croire revenu aux anciens temps de la république. Marc-Aurèle même alla souvent jusqu'à lui

1 Heeren, Manuel d'histoire ancienne.

' HIST. ROM. ig

434 ttunrau aura.

renvoyer les causes que les empereurs «raient coutaaede juger; il donnait des sénateurs poi r patrons aux villes, afin de relever Tbonneur de ce corps ; lorsqu'ils étaient pauvres, il leur conférait quelque charge À l'aide de laquelle ils pussent soutenir leur dignité ; enfin, il venait toimême au sénat comme simple sénateur , et si quelque accusation s'élevait contre l'un des membres de ce corps , 3 avait soin de l'examiner attentivement avant qu'elle devînt publique, et pour éviter tout scandale, il la faisait juger dans le sein même du sénat. Gomme les bons empereurs, Marc-Aurèle aimait à rendre lui-même la justice, et surveillait tous ceux qui étaient chargés de prononcer dans les procès. Tous les moments de la journée., il les employait aux soins de l'État; et même au milieu des spectacle», auxquels le peuple le contraignait d'assister., Il s'occupait des affaires de la république.

L'empire aurait pu être heureux sous un tel prince : cependant son règne, comme celui de Titus, fut marqué par de déplorables calamités. Dès la première année,» débordement du Tibre désola Rome; la famine affligea l'Italie; enfin , après la guerre des Parthes, la pe6te ravagea tout l'empire , de l'Euphrate jusqu'au Rhin. Cette peste , qui-dura plusieurs années , dépeupla les armées et les provinces , et cependant jamais Rome n'avait eu plus besoin d'armées nombreuses. Les Scots de la Rretagne menaçaient le mur d'Adrien ; les Alémans remuaient sur le Rhin ; les Celtes, dans la Germanie ; enfin , des guerres terribles avaient éclaté sur les frontières du Danube et d£ l'Euphrate.

Aussitôt que Marc-Aurèle eut été proclamé , il s'associa L. Verus, son frère d'adoption , et Rome vit pour la première fois deux empereurs. L. Verus, homme indolent, corrompu, débauché, n'avait rien qui pût justifier le choix de Marc-Aurèle, si ce n'est peut-être sa déférence entière pour son collègue , qu'il laissa presque seul administrer l'empire. L. Verus servit à Marc-Aurèle comme de chef nominal dans l'expédition contre les Parthes. Les Parthes avaient alors pour roi Vologèse^ qui déjà avait menacé

l'empire d'une guerre sous Antonin. La fermeté de cet empereur arrêta pour quelque temps Vologèse qui , à sa mort, se jeta sur l'Arménie, Il battit une armée romaine , tuà son chef, et descendit en Syrie. Verus arriva en toute hâte pour s'opposer à ses projets; il fit peu par lui-même , mais il fût habilement secondé par Avidîus Cassius, gouverneur de Syrie. Les détails de cette guerre, qui dura quatre années , sont peu connus. L'on sait seulement que les Parthes furent à leur tour défaits dans une grande bataille sur TEuphrate; qu'ensuite Verus entra dans Séleacie , qu'il brûla après y avoir massacré plus de trois cent mille habitants. Ctésiphon elle-même, la capitale des Parthes , fut détruite ; des forteresses furent alors construites dans TOsroène ; une forte garnison défendit l^fisibis , tt . cette petite province alliée devînt un boulevard pour l'empire en avant de la frontière. Pendant ce temps , les Bretons étaient comprimés par Pertinax, les Cattes arrêtaient leurs démonstrations hostiles. Les empereurs pouvaient donc croire au maintien de la paix , lorsqu'ils entrèrent tous deux d&es Rome en triomphe avec le surnom de Parthiques (165). -Mais la sécurité de Rome fut bientôt troublée.

Les Marcomans, dont Tibère disait qu'ils étaient plus

dangereux pour Rome que ne l'avaient jamais été Pyrrhus

et Antiochus , les Marcomans reprirent les armes. Depuis

la soumission de Civilis, la Germanie était restée tranquille.

Les plus grandes guerres des Romains contre les barbares

du Nord avaient été celles de Trajan contre les Daces.

Les Romains croyaient n'avoir plus rien à craindre de ces

peuples. Tout à coup on apprit qu'il venait de se former

ine vaste confédération de toutes les peuplades de la Get*

taanie méridionale; les Marcomans, les Cattes, les Iazl*-

gjes, les Hermondures , plusieurs tribus «armâtes, avaient

pris part à ce mouvement. L'effroi était dans l'Italie; on

•onsultaun imposteur qui se donnait pour prophète, et

lui promit une victoire si on jetait dans le Danube, de

Manière ft les faire aborder sur la rive gauche , deux lions

Chargés de parfums et d'aromates. Les barbares passèrent

le fleuve et massacrèrent vingt mille Romains. Le prophète déclara qu'il avait promis une victoire sans dire à qui. Cependant pour repousser cette invasion redoutable, il fallut recourir aux dernières ressources. On enrôla jusqu'à des esclaves, des étrangers, pour remplir les vides que la peste avait laissés dans les armées romaines ; l'empereur lui-même fut obligé de vendre jusqu'au dernier meuble de son palais. Tout cela n'empêcha pas les barbares de pénétrer jusqu'à Aquilée. Les deux empereurs marchèrent contre ces audacieux ennemis. Ce fut avec grande peine qu'ils parvinrent à leur faire repasser les Alpes. Une fois de l'autre côté des mpntagnes , ils furent bien vite repoussés au delà' du Danube. Les barbares demandèrent la paix , et Marc-Aurèle se trouva heureux de pouvoir la leur accorder. Verus était mort durant cette expédition (167-174).

A peine Marc-Aurèle s'était-il éloigné de leurs villes, que les barbares, intimidés plutôt que vaincus, recommencèrent la guerre. Cette fois l'empereur courut le plus grand danger. Attiré au delà du Danube dans une position difficile, par une feinte retraite des barbares , il se trouva entouré par eux. L'armée romaine allait périr de soif et sous les coups des barbares, lorsqu'un violent orage éclata. Les Romains regardèrent cet orage comme un miracle; leur courage en fut ranimé, tandis que les barbares, effrayés par la grêle, les éclats de tonnerre, s'éloignèrent en toute hâte, et laissèrent le passage libre à l'empereur. Marc-Aurèie leur dicta la paix (174).

Tandis que l'empereur était ainsi retenu sur les bords du Danube, des révoltes avaient lieu en Egypte. Alexandrie elle-même faillit être prise par les rebelles, et il fallut l'adresse de Cassius pour rétablir la tranquillité. En même temps les barbares de l'Afrique s'étaient jetés sur l'Espagne. Enfin plusieurs mouvements avaient. lieu dans la Gaule.

L'année qui suivit le traité fait avec les Germains, Avidius Cassius, ce général si habile, que les historiens nous représentent comme digne de la pourpre, se fit proclamer empereur sur un faux bruit de la mort de Marc-Aurèle.

COMMODE. 4fy

Bientôt l'Egypte et les provinces d'Asie au delà du Tauras furent pour lui. Marc-Aurèle n'eut pas besoin de marcher contre lui. Avidius fut assassiné par ses soldats. Marc-Aurèle profita de ces événements pour visiter l'Orient, qu'il n'avait pas vu depuis qu'il était empereur. Les complices de Cassius furent presque tous traités avec indulgence.

Cependant la guerre avec les Marcomans n'était pas terminée. L'empereur avait à peine rétabli l'ordre en Orient qu'il fut rappelé une troisième fois sur le Danube (178). La discipline romaine l'emporta encore; mais cette fois Marc-Aurèle assura les frontières par des forteresses, et, pour se préserver des barbares, il en prit un certain nombre à sa solde, et les établit sur le territoire romain : précaution dangereuse et peut-être impolitique , car ces barbares pouvaient aider eux-mêmes leurs frères à pénétrer plus tard dans l'empire.

Marc-Aurèle , né plutôt pour les disputes de l'école que pour la vie des camps , ne put même passer dans le repos ses derniers jours ; il mourut à Vienne sous la tente, à <)eux pas des barbares.

§ IIL COMMODE.

{Lucius Aurelius Commodus.) 180 — 192.

L'adoption avait pendant quatre-vingts ans donné à l'empire une suite de souverains tels qu'aucun autre État n'en saurait présenter; mais avec le fils de Marc-Aurèle , qui , s'il faut croire les historiens, n'avait rien de ce grand homme que le nom, on vit s'asseoir sur le trône un monstre de cruauté, d'insolence et de débauche.

Commode était sur les bords du Danube quand Mar<*- Aurèle mourut. Aussitôt il rassemble les principaux chefs de l'armée, et dans un discours plein d'adresse il s'engage à suivre les traces du grand prince qui vient de monter au ciel , et demande pour le fils l'affection et le dévouement qu'on portait au père. Ensuite , on agite dans un conseil la question de savoir si l'on reviendra à Rome. Pompeianus,

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%m e* allié du prince, s'y appose : se retirer, e'esfc accroître L'audace des ennemis; Çommod&na doit centrer dans Borne qu'en traînant à la suite de son char de triomphe le* j*& et ]#s chefs des* peuples vaincus. D'ailleurs, on ne peut profiter de son absence peur lui nuire ; u'a-t-U pas dans son camp les premiers d'entre les séaatenrs? n'art-il pas pour lui la mémoire de son père?

Sages mais inutiles coaseilsl Commode avait assez de la vie des camps ;, il voulait retourner à Rome pour s'abandonner aux voluptés. Il se bâta done de traiter aveo las barbares, d'acheter d'eux une paix cpi'il pouvait leur im~ ffmtp et ireatra à Rome suivi da se* prétoriens et de ses flatteurs. Il fut reçu avec enthousiasme en Italie, et pendant cpekgue temps il parut, vouloir justifier l'attente générale j mais bientôt, incapable de. soutenir par luwnême le fardeau du gouvernement, il en abandonna les rênes à Pe- Hdjuaie,. chef de la garde prétorienne, ne se réservant pour lui que les plaisirs» la moitesse et. la plus honteuse<oisiveté. Çf$endauftsa vie Mbientâfc en danger. Lucilla , sa sœur et la veuve de Lucius Verus, s'était flattée de partager le pouvoir de son frère % ejt pendant quelque temps elle jouit en effet de tous les honneurs du rang suprême ; mais lorsque Commode eut épousé Grispina, il fallut descendre du premier rang et se contenter du second. Lucilla ne put se résigner à cet affront. Profitant de l'amour que lui porte un; jeune patricien nommé Quadratus, elle l'excite à ourdir une conspiration dans laquelle il fait entrer plusieurs sénateurs et Quiatianus , d!auteesdisent Fompeianus» jeune tomme plein de conrage v qui, se cache dans un passage t conduisant à l'aigphithéito$» et Relance sur Commode an moment où il passait., en s'ée* iant : Le sénat t'envoie et. poignard! Cette exclamation) imprudente laissa à Gammode, le toops d'éviter fecaxtii, et Qtointdauus arrêté ansnléâ ûitmisàonort (189). luatUainfcre&éguée dansfitadeCaprée,. où dans la suite elle fut tuée jar l'ordre de son frère. Peu. 4ft temps après , Crispina, accusée d'adultère , eut le même sert, et.Pejpennis profita de l'occasion pour faire périr ton* qeu& dont l'attachement à Commode liai faisait oa

CeiffiMODB. 43<?

Bientôt , à l'exempte de Séjan , il ne se contenta pltis de la seconde place, et aspira à la première. Il fit donner le commandement de llllyrie à son fils, qui devait lever des troupespour l'appuyer quand il aurait tué Commode ; mais la conspiration , qui n'était plus un secret pour personne , fût dénoncée publiquement àPempereur par un détachement de quinze cents hommes de l'armée de Bretagne, venus à Borne tout exprès 7 et les deux coupables perdirent la vie (186).

Le successeur de Perennis Ait l'affranchi Cléandre, Phrygien d'origine, qui porta plus loin encore la tyrannie et l'avidité. Ce misérable poussa l'audace jusqu'à la folie; il lit entrer dans le sénat des esclaves nouvellement affranchis, etfit en une seule année vingt-cinq consuls. Le peuple?, en proie à la disette, lui attribua ses malheurs; une troupe d'enfants parcourut la ville, conduite par une femme d'une taille imposante, d'un visage terrible, et criant: « Mort à Cléandre! » Le peuple se joignit à eux , etTémeute devenant redoutable, Cléandre fit repousser la multitude par la cavalerie des prétoriens; mais cette troupe, accablée par les pierres et le» tuiles qu'on lançait sur elle du haut des toits, prit la fuite et se réfugia dans le palais impérial, on le peuple la suivit. Commode apprend' de Phadilla , sa sœur, ce qui se passe. Effrayé, il mande auprès de lui Cléandre, lui fait trancher la tête, et la jette au peuple, qui s'apaise aussitôt (f&9).

Peu de temps auparavant (1 88) Commode avait couru un danger non moins grand. Maternus, simple soldat, réunissant autour de lui un certain nombre de déserteurs,' s'était bientôt trouvé à la tête d'une armée assez considérable , avec laquelle il ravagea les Gaules et l'Espagne. Pesoennius Niger,, envoyé contre ces brigands , parvint à' les dissiper, et Maternus passa en Italie avec ses compagnons, divisés, en plusieurs bandes. Il voulait tuer Commode durant les fêtes de Cybète, et se faire* proclamer empereur à sa place ; mais dénoncé par quelques-uns de ssseomplîees, il fut arrêté et misa mort.

Ces conspirations si fréquentes accrurent la défiance et

la cruauté de Commode ; désormais il n'aura plus de ministre, il s'abandonnera à ses inspirations, à ses goûts. Néron a été artiste , Commode est gladiateur. Sa gloire à lui , c'est de descendre dans l'arène, de tuer de sa main impériale. Il faut qu'il voie et touche le sang , qu'il le fasse couler lui-même. Quand il appelait un gladiateur dans la lice , il ordonnait qu'on lui remît une épée de plomb , et lui s'armait de la plus longue et de la plus aiguë qu'il pût trouver.

Mais les Romains d'alors peuvent tout supporter; et d'ailleurs , comment oseraient-ils se plaindre du règne de Commode ? C'est l'âge d'or ; Commode Ta déclaré par un édit. Le temps où l'on vit sous Commode s'appelle sœculum aureum; mieux encore, c'est le sœculurn Commodianum. Borne elle-même abdique son glorieux nom pour celui de son maître, et n'est plus que la colonia Commodiana. Le sénat, comme la ville éternelle, comme le temps lui-même, s'appelle le sénat de Commode, senatus Commodianus; car il faut que tout soit souillé de ce nom. Mais Commode lui-même n'est point Commode, le fils de Marc-Aurèle; il est Hercule , fils de Jupiter; il est Y Hercule romain; il prend ce nom sur ses médailles, il s'y fait représenter avec tous les attributs d'un demi-dieu , et quand il écrit au sénat c'est en ces termes : « L'empereur Césarien , l'Heureux , le Lion , l'Auguste , le Pieux , le Sarmatique, le Britannique , le Germanique, le Pacificateur de l'Univers , l'Invincible , l'Hercule romain , le Père de la patrie, le Consul , le Préteur, le Tribun , aux illustres sénateurs Commodiens, salut 1 »

La passion favorite de l'Hercule romain , c'était d'abattre des bêtes féroces dans l'amphithéâtre , et de se mesurer avec les gladiateurs. C'est qu'aussi personne n'était plus adroit que lui à manier Tare , à lancer le javelot ; des Partîtes, des Maures avaient été ses maîtres. Un jour une panthère s'était saisie d'un homme et était sur le point de le dévorer ; Commode se fait donner son arc et tire une flèche avec tant d'adresse., qu'il tue la panthère sans que l'homme soit blessé. Un autre jour il abattit cent lions les uns après

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