III. GUERRE CONTRE LES CIMSRES ET LES TEUTONS
A peine Marius était-il de retour de la guerre de Numidie , qu'il fut appelé à sauver Rome du plus grand danger
^qu'elle eut encore couru depuis Annibal. C'était une terrible invasion des peuples du Nord, qui menaçaient l'Italie. Trois cent mille barbares, reculant devant un débordement de la Baltique, «iaient descendus vers le sud. Déjà ils ont battu au pied des Alpes un préteur romain qui voulait arrêter le torrent ; déjà l'IHyriey te Norique sont in*»dés de barbares ; déjà l'Italie n'est plus^éfendue que par ses montagnes. C'étaient les Cinabres et les Teutons, peuples du nord de la Germanie, qui venaient cheràfif au midi des terres et un climat plus doux. La terreur f$£«MJe dans Rome. On ne savait d'où était partie cettcauée orageuse. «Ils habitent, disait-on, aux extrémités* b « terre, près de l'océan hyperboréen, dans un pays cou? « partout de bois et d'ombres épaisses, presque inaecei « blés à la lumière; car les rayons du soleil ne peu vil « pénétrer dans ces forêts, si vastes et si profondes qu'^j
• « les vont se joindre à la forêt Hercynienne. » — « Au « bords de l'Océan, dit Tacite, habitent les Cimbres, peu « pie maintenant peu nombreux, mais dont la gkâre es « immense. 14 reste de leur ancienne renommée des tra< « ces largement empreintes : ce sont, en deçà comme an « delà du Rhin, des camps dont le vaste contour permet
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«encore aqfounl'huf de mesurer la masse et les forces de i la notion, et rend croyable la muftâtode infinie de ses « guétlliïis. »
Cependant la hauteur des Alpes arrêta ces barbares; ils' toaraèmtt vers ht Gaule , entraînant avec eux les populations «èes montagnes, et répandirent une effroyable désolatfcte sur cette contrée. Arrivés sur les bords du Rhône, ils virent encore devant eux ces Romains qu'ils avaient déjà renoonfrés dans leurs courses vers l'Orient, en Illyrie, en fiacétoifte, en Thrace. L'immensité de ce grand empire, dont ils trouvaient partout les frontières , les frappa d'étomtetnent; et, reculant pour la première fois devant une bataille, ils demandèrent au proconsul Silanus des terres, offrant en retour de faire pour Rome toutes les guerres qu'elle leur commanderait, « Rome , leur répondit Silanus, « n'a poitit de terres à vous donner , et n'a aucun besoin « de vos services. » Puis il passa le Rhône et se Ht battre (107 av. J. C).
L'année suivante , les Teutons tuèrent près de Genève le consul Gassius , et firent passer sous le joug les débris de ses troupes , tandis que les Ombres détruisaient au midi l'armée de Scaurus. La Province restait sans défense ; les Alpes n'étaient plus gardées, et le prestige du nom romain commençait à s'affaiblir chez ces barbares tant de fois vainqueurs des légions. Un conseil fut tenu par eux pour choisir la route à suivre; 'Scaurus prisonnier assista, chargé de chaînes, à cette délibération. Interrogé par les barbares, il les intimide de ses réponses courageuses : « Je vous le « conseille, dit-il, passez les Alpes ; mettez le pied en Ita- « lie, et vous saurez quelle est la force de Rome. » Ces paroles hardies irritèrent un jeune chef, qui, comme les sauvages américains qne provoquent les sarcasmes du prisonnier attaché au poteau de guerre, se jeta sur Scaurus et le perça de son épée. Toutefois, les barbares hésitèrent «ncore.
L'an 105 , profitant de la méshrteffigence des deux généraux envoyés contre ettx , ils exterminèrent deux armées romaines. Quatre-vingt mille légionnaires, quarante mille
esclaves ou valets d'armée , tombèrent sous le glaive; tout le reste fut pris ; dix hommes seulement échappèrent. C'était la sixième armée romaine détruite par les barbares.
Avant la bataille, les barbares, pour venger un outrage fait à leurs députés, avaient juré de sacrifier aux dieux tout ce que leur donnerait la victoire ; ils accomplirent religieusement leur serment. Les hommes furent tués, les chevaux précipités dans le Rhône; les cuirasses, les armes, les chariots, brisés et brûlés; enfin, l'or et l'argent même jetés dans le fleuve. Puis ce ne fut plus , des Alpes jusqu'aux Pyrénées , qu'une immense dévastation.
Arrivés aux portes de l'Espagne, les barbares, oubliant l'Italie, furent curieux de voir cette contrée nouvelle. Ils passèrent les Pyrénées , et allèrent émousser leurs épées contre cette race des Geltibériens , si dure et si opiniâtre dans ses montagnes. Ce fut le salut de Rome : elle eut le temps d'appeler d'Afrique Marius , et de l'envoyer garder les Alpes.
Durant trois années, sans égard pour les lois , Marius fut prorogé dans son consulat. Il employa ce temps à exercer ses soldats par de prodigieux travaux , et les soumit à la plus sévère discipline. Enfin lés barbares revinrent avec l'intention, cette fois, de pénétrer en Italie. Les Cimbres prirent à gauche , par l'Helvétie et le Norique, pour descendre par le Tyrol et la vallée de l'Adige. Les Teutons marchèrent droit à Marius , qui , pour habituer ses soldats à voir de près ces barbares, leur refusa longtemps de combattre. Ils se décidèrent à aller plus loin. Six jours entiers, sans que leur marche fût interrompue , ils défilèrent en vue du camp romain ; et comme ils passaient sous le rempart, on les entendait crier, en raillant, aux soldats : * Nous «allons voir vos femmes; n'avez-vous rien à leur mander? » Marius les suivit à petites journées, épiant une occasion favorable.
Arrivée près d'Aix, la horde s'arrêta; et Marius, résolu de combattre, vint camper près d'elle, sur une colline où l'eau manquait. Les soldats se plaignirent bientôt de la soif; Marius, leur montrant de la main une rivière qui bai-
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gnait le camp des barbares : « C'est là, leur dit-il, qu'il faut « aller chercher de l'eau au prix de votre sang. » Cependant les valets de l'armée, qui n'avaient d'eau ni pour eux ni pour les bétes , descendirent bientôt en foule vers la rivière. Les barbares, se croyant attaqués , coururent précipitamment prendre leurs armes, et s'avancèrent bientôt, frappant leurs boucliers en mesure, et marchant tous ensemble en cadence au son de cette musique terrible. Mais en traversant la rivière les barbares rompirent leur ordonnance ; et ils n'avaient pas eu le tempà de la rétablir, lorsque les Romains fondirent sur eux de leurs postes élevés, et les heurtèrent avec tant de force , qu'ils les obligèrent , après un grand carnage, à prendre la fuite. Parvenus près de leurs chariots, les Romains trouvèrent un nouvel ennemi auquel ils ne s'attendaient pas : c'étaient les femmes des Teutons, qui, grinçant les dents de rage et de douleur, frappaient également et les fuyards et ceux qui les poursuivaient. Elles se jetaient au milieu des combattants , et de leurs mains nues s'efforçaient d'arracher aux Romains leurs épées et leurs boucliers.
Les Romains, après ce premier succès, regagnèrent leur poste à la nuit tombante ; mais l'armée ne fit pas entendre, comme il était naturel après un si grand avantage, des chants de joie et de victoire. TIs passèrent toute la nuit dans le trouble et dans la frayeur, car leur camp n'avait ni clôture, ni retranchement. N
Il restait encore un grand nombre de barbares qui n'avaient pas combattu. Toute la nuit, ils poussèrent des cris horribles qui ressemblaient à des hurlements , à des gémissements de bêtes féroces , mêlés de menaces et de lamentations ; les cris de cette multitude immense faisaient retentir les montagnes voisines, et jetaient la terreur dans le camp romain. Marius lui-même, frappé d'étonnement, s'attendait à un combat de nuit, dont il craignait le désordre; mais ils ne sortirent de leur camp ni cette nuit, ni le jour du lendemain : ils les employèrent à se préparer pour la bataille.
Cette seconde bataille (102), livrée deux jours après la
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première, ne fut pas plus heureuse ppur tas barbares. Attaqués en face par les légions , surpris par derrière par un lieutenant de Marius , ils ne purent résister. Le niassacre fut horrible, comme dans toutes les batailles de L'antiquité, où Ton se battait à l'arme blanche, homme à homme. Quelques historiens, cités par Plu tarque , prétendent que, depuis cette bataille , les Marseillais firent enclore leurs vignes avec les ossements de ceux qui avaient été tués, et que les corps , consommés dans les champs par les pluies qui tombèrent pendant l'hiver , engraissèrent tellement la terre, et la pénétrèrent à une si grande profondeur, que l'été suivant elle rapporta une quantité prodigieuse de fruits.
Cependant la guerre n'était point finie : les Teutons seuls avaient été exterminés; restaient encore les Cinabres* Çatulus , qu'on avait envoyé pour défendre contre eux le passage des Alpes, désespérant de garder ces défilés, était descendu en Italie, et s'était réfugié derrière l'Adige. U éleva des deux côtés du fleuve de bons retranchements, afin d'en empêcher le passage; mais les barbares mépôsafetf tellement leurs ennemis, et les insultaient si ouvçrt£ipeiit, que, pour faire parade de leur audace et de leur force, ils s'exposaient tout nus à la neige , grimpaient sur les nuratagnes à travers des monceaux de neige et de glace, et, parvenus au sommet , ils s'asseyaient sur leurs toualiers; jpuis, glissant le long des rochers, ils s'aJhandoajiajfipt à la rapidité de la pente sur le bord de précipices d'we profondeur effrayante.
Quand enfin ils eurent transporté leur cawp près cta&Joi des Romains, et qu'ils eurent examiné comment i& pourraient passer la rivière , ils résolurent de la combler. Cmpant donc les tertres des environs, déracinant les arbms, détachant d'énormes rochers et de grandes masses de toj$s, ils les roulaient dans le fleuve , pour en resserrer le qours. Ils jetaient en même temps, an-dessus du pont qw.tas Romains avaient construit , des masses d'un grand poids, qui, entraînées par le courant, venaient battre lepmt, et en ébranlaient les fondements.
La plupart des soldats romains, effrayés, forcèrent leur
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généra} de quitter la position qu'il avait pris*. Lt* barbares s'emparèrent du fort que Catulus avait construit au delà du fleuve Rempli* d'admiration pour les soldats romains, qui l'avaient défendu avec la plus grande valeur et s'étaient exposés si courageusement pour leur patrie, ils les laissèrent alto à des conditions honorables, dont ils convinrent en jurant sur leur taureau d'airain. On dit que ce taureau fut pris après la bataille de Yereeil , et porté dans la maison de Catulus , comme les prémices de la victoire.
Les barbares, trouvant le pays sans défense, firent partout un horrible dégât. Heureusement on venait d'apprendre à Rome la victoire de Marius : il fut rappelé en toute hâte, et envoyé au secours de son collègue.
Cependant les Gimbrea attendaient toujours l'arrivée des Teutons. Ils ne voulaient pas croire à leur défaite, et eovgffèrcafciaémeà Marins des ambassadeurs , chargés de lui demander peur eux et pour leurs frères des terres et des villes où ils pussent s'établir. « Ne vous inquiétez plus de « vos frères, leur dit Marins; ifeont la terre que nous leur « avons/donnée, et qu'ils conserveront à jamais. » Les barhâtes s'emportèrent en injures et en menaces, et lui déctarèrefit qu'il allait être puni de ses railleries, d'abord par les Ci»bres et ensuite par les Teutons, lorsqu'ils seraient arrivés. « ils le sent , répliqua Marins ; et il serait peu hon- * néfee -de «eus en atter sans avoir salué vos frères. » En ménae temps ilordonaa qu'on amenât, chargés de chaînes, ■les rois des Teutons, que les Séquaniens avaient fait prismmmm» comme ils s'enfuyaient dans les Alpes.
Les Cambres n'eurent pas plutôt entendu le rapport de leurs ambassadeurs, qu'ils marchèrent sur-le-champ contre Matins, qui se tenait tranquille dans son camp, et se consentait de le garder. BoïorU, toi desCimbres, à la tête d'un •détachement peu nombreux de cavalerie, s'étant approché du 4amp de Marins, provoqua ce général à fixer le jour et le lieu du combat, pour décider qui resterait maître du pays. Marins lui répondit que les Romains ne prenaient jamais conseil de leurs ennemis pour combattre; que cependant il voulait bien satisfaire les Cimbres sur ce qu'ils 4e-
mandaient. Ils convinrent donc que la bataille se donnerait dans trois jours , et dans la plaine de Verceil.
Les barbares furent exacts au rendez-vous. Le jour venu, leur infanterie se rangea en bataille dans la plaine ; elle formait une phalange carrée, qui avait autant de front que de profondeur , et dont chaque côté couvrait trente stades de terrain. Leurs cavaliers, au nombre de quinze mille, étaient magnifiquement parés; leurs casques se terminaient en gueules béantes et en mufles de bêtes sauvages , surmontés de hauts panaches semblables à des ailes, ce qui ajoutait encore à la hauteur de leur taille. Ils étaient couverts de cuirasses de fer, et de boucliers dont la blancheur jetait le plus grand éclat ; ils avaient chacun deux javelots à lancer de loin , et dans la mêlée ils se servaient d'épées longues et pesantes.
À peine le combat était-il commencé, qu'il s'éleva sous les pas de cette multitude un tel nuage de poussière, que les deux armées ne purent plus se voir. Marius, qui s'était avancé pour tomber le premier sur l'ennemi, le manqua dans cette obscurité ; et ayant poussé bien au delà de leur front de bataille, il erra longtemps dans la plaine, tandis que Catuius avait seul à soutenir tous les efforts des barbares. L'ardeur du jour , et les rayons brûlants du soleil qui donnaient dans le visage des Cinabres , secondèrent les Romains. Les barbares , nourris dans des lieux froids et couverts , et endurcis aux plus fortes gelées , ne pouvaient supporter la chaleur ; inondés de sueur et tout haletants, ils se couvraient le visage de leurs boucliers, et exposaient leurs corps sans défense aux coups de l'ennemi.
Les, plus braves d'entre eux furent taillés en pièces : car, pour empêcher que ceux des premiers rangs ne rompissent leur ordonnance, ils s'étaient liés ensemble par de longues chaînes attachées à leurs bouéliers. Les vainqueurs poussèrent les fuyards jusque dans leurs retranchements , et ce fut là qu'on vit le spectacle le plus tragique et le plus affreux. Les femmes, vêtues de noir, et - placées sur les chariots , tuaient elles-mêmes les fuyards ; elles étouffaient leurs enfants , les jetaient sous les roues