LUTTE D'OCTAVE ET D* ANTOINE
se réunissaient pour attaquer chacune des citadelles flottantes des Antoniens, en lançant contre elle des dards enflammés; les Antoniens, de leur côté, faisaient pleuvoir sur leurs ennemis une grêle de traits à l'aide des catapultes dont leurs tours étaient garnies. Les attaques réitérées des Césariens , qu'un historien compare avec raison à des charges de cavalerie légère, rompirent enfin l'aile droite d'Antoine ; cependant le combat était encore douteux et la victoire incertaine , quand tout à coup les soixante vaisseaux de Cléopâtre, déployant leurs voiles, prirent la fuite à travers les galères qui combattaient et les mirent en désordre. Antoine alors oubliant tout, et trahissant les braves qui combattaient et mouraient pour lui , ne songe plus qu'à suivre celle qui commençait sa perte , et qui devait bientôt l'achever.
Cependant sa flotte continuait à se défendre. Ceux qui la montaient ne s'étaient point aperçus de sa fuite, ou ne pouvaient y croire. Comment en effet concevoir qu'un général eût abandonné dix-neuf légions et douze mille chevaux encore intacts ? Mais bientôt la résistance ne fut plus possible et il fallut céder. Cinq mille hommes avaient perdu la vie , et trois cents vaisseaux furent pris ou coulés à fond. On voyait flotter au loin les débris de cette escadre immense ; la mer en était couverte , et les vagues, agitées par les vents, rejetaient continuellement sur les côtes l'or et la pourpre, dépouilles des Arabes, des Sabéens et de mille autres nations asiatiques.
L'armée de terre , sincèrement attachée à Antoine, s'attendait à chaque instant à le voir reparaître, et resta sept jours entiers sous le» armes, résistant aux séductions d'Octave qui cherchait à l'attirer dans son parti. Mais enfin Canidius qui la commandait ayant quitté le camp durant la nuit pour aller faire sa soumission, ces troupes abandonnées et trahies par leur chef se rangèrent du côté du vainqueur. Dès lors il n'y eut plus qu'un parti ou plutôt qu'un maître dans l'empire.
Antoine parvenu en Afrique avait envoyé Cléopâtre en Egypte. Bientôt il apprend la défection du lieutenant au-
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quel il avait confié l'armée d'Afrique. Alarstt veut se donner la raoct ; mais ses amis l'en ayant cmpéebé, il se dirige vers Alexandrie, et y trouve Cléopâtre occupée à faire transporter sa flotte dans le geïk Arabique , à farayers l'isthme qui sépare ks doux mers. Elle 'voulait, avee toutes ses richesses et des famés considérables, aller s'établir dansune terre éloignée où elle pàt être à l'abri de la guerre et de ki servitude ; mais les Arabes voisins de Pétra ayant, à l'instigation de Q. Didius, gouverneur de la Syrie, brûlé les premiers navires parvenus ainsi «ut leurs rcôtes, elle dut renoncer à cette entreprise hardie. D'ailleurs, Antoine comptait encore sur les légions d'Actium, qu'il avait ordonné à Ganidius de conduire en Asie, en traversant la Macédoine.
Il lui fallut bientôt renoncer à cette illusion. Il apprend que son armée est perdue pour lui, que les rois ses alliés ont embrassé le parti du vainqueur. Antoine alors ne songe qu'à fuir les hommes , et se retire dans, une tour qu'il fait construire près d'Alexandrie, et qu'il appelle la tour de Timon le Misanthrope, dont O veut imiter la vie; mais il quitte bientôt sa .retraite pour retourner auprès de sa chère Giéopâtre. Ce ne Jat plus que jeux , que banquets, que divertissements, ik suppriment leur société de la Vie mimir table qu'ils remplacent par celle de la Mort commune , qui ne le cède à la première nieamollesse, ni en luxe, ni en magnificence. Leurs amis entrait dans cette association, dont la première loi était de mourir ensemble. Ils passaient tontes les journées à faire bonne chère , et ensuite Ciéop&tre allait faire l'essai des poisons qui pouvaient donna la mort la plu& douce.
Néanmoins il? avaient envoyé messages sur messages à Octave, dont le premier soin après sa victoire avait été, non de poursuivre Antoine, mais de satisfaire son aimée, même en vendant ses biens et ceux de ses amis. Cléoptoe lui demandait d'assurer à ses enfants le royaume d'Egypte; Antoine , qu'il le laissât en Egypte , ou qu'il lui permit de vivre à Athènes en simple particulier. Octave rejeta la prière d'Antoine, et répondit à Cléopâtre qu'elle pouvait
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attendra «te lui les cnpdition» les plus favorables si elle iaâaait mourir Antoine, on Ûw matas *i elle le bannissait de ses États. Puis, quand il eut tout réglé en Italie, il raarébSL contre Antoine, se disposant à l'attaquer du côté de ht Syrie, tawàis que ses lieutenants l'attaqueraient du côté «le l'Afrique, Bientôt ceux-ci s'emparent de Panse, ëtOcrtavre s'apf roehe d'Alexandrie. Antoine fait une sortie , et bat la cavalerie ennemie; pois 14 provoque à un combat -singulier Octave, qui se contente de lui répondre : « Antoine a plus d'un chemin pour aller à la mort. » Antoine ■choisit la mort des, braves, il se décide à attaquer son ennemi par mer et par terre; mais avant ée mourir, il veut .jouir une fois encore des plaisirs de la vie, il commande un excellent repas : qui sait s'il en pourra faire autant demain? On prétend qu'au milieu de cette nuit de débauches, pendant que l'armée, saisie de frayeur à l'approche des événements, était plongée dans le silence et la consternation , tout à coup l'on entendit les sons harmonieux de mille instruments, mêlés aux cris confus d'une multitude en délire, à des danses de satyres ,v à des chants de joie. On eût dit une troupe bachique s'abândonnant sans crainte à la gaieté. A mesure que le cortège fantastique s'avance , 4e brait redouble; enfin, après avoir traversé la vHle, il ;sort par la porte qui conduit au camp «FOetave. C'était, tous le pensèrent, c'était le dieu d'Antoine qui l'abandonnait.
En effet, tout était fini pour le lieutenant de César. Le lendemain , sa flotte, sa cavalerie , l'abandonnent pour un chef plus heureux; son infanterie résiste, mais elle est vaincue. Antoine n'en peut plus douter, Cléopâtre Fa trahi ' , il n'a plus qu'à se donner la mort; car, d'ailleurs,
* « une femme à qui Antoine avait sacrifié le monde entier le trahit ; «tant de capitaines et tant de rois qu'il avait agrandis oh faits, lai manquèrent : et comme si la générosité avait été liée à la, servitude, une troupe de gladiateurs lui conserva une fidélité héroïque. Comblez un homme de bienfaits , la première idée que tous lui inspirez, c'est <de chercher à les conserver; ce sont de nouveaux intérêts que vous an damiez à défendre. » ( Montesquieu.) 4
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il vient d'apprendre que la reine, qui s'était enfermée dans un tombeau avec tous ses trésors, a mis fin à sa vie. Espérant captiver aussi le vainqueur, die avait fait répandre ce bruit à dessein : elle savait bien qu'Antpine ne pourrait lui survivre. Éros, l'esclave fidèle d'Antoine, avait promis depuis longtemps à son maître de lui donner la mort au premier ordre. Sommé de tenir sa promesse, il tire son épée, la lève comme pour frapper Antoine, mais s'en perce lui-même , et tombe à ses pieds. Antoine imite son exemple , et se plonge l'épée dans le sein. Le coup n'était pas de nature à lui donner une mort prompte ; aussi quand il apprend que Gléopâtre existe encore et qu'elle veut le voir, il se fait transporter au tombeau qui lui sert de refuge. Cléopâtre n'ouvrit point la porte qu'elle avait barricadée avec soin, mais, aidée de deux de ses femmes, elle le hisse par une fenêtre avec des chaînes et des cordes. Ce fut un spectacle digne de pitié que de voir Antoine , tout baigné dans son sang, la serrer sur son sein , la consoler, s'occuper des moyens de concilier sa sûreté avec json honneur, et mourir heureux de ce qu'étant Romain il n'avait été vaincu que par un Romain.
Antoine mort , des négociations s'engagent entre Géopâtre et Octave ; tous deux y rivalisent de ruse et d'adresse. Pendant qu'elle s'entretient à travers la porte de sa retraite avec un envoyé du vainqueur, Proculeius, l'un des affidés d'Octave, pénètre dans le tombeau par la même fenêtre qui avait servi à introduire Antoine. Gléopâtre veut se percer de son poignard ; Proculeius le lui arrache. Quelque temps après , Octave arrive auprès d'elle. Cléopâtre avait alors trente-neuf ans, mais elle était encore belle. Elle chercha à le séduire; ce fut en vain. Après avoir rendu les devoirs funèbres à Antoine , elle songe elle-même à mourir , car elle ne veut pas aller orner le triomphe du vainqueur. Un aspic introduit dans un panier de figues, malgré la surveillance de ses gardes, la délivra de cet opprobre. On la trouva sans vie couchée sur un lit d'or et vêtue de ses habits royaux. Des deux femmes Qu'elle avait gardées près d'elle , lïune , Iras , était morte à
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ses pieds; l'autre, Charmion, pouvant à peine se soutenir, lui arrangeait le bandeau royal autour de la tête. « Voilà qui est beau, Charmion 1 » lui dit l'an des satellites d'Octave en colère. « Oui , répondit-elle, très-beau et digne , d'une reine issue de tant de rois. » Elle tomba morte en proférant ces mots.
Octave , tout mécontent qu'il était de se voir enlever cette victime, ne put se défendre d'admirer sa magnanimité : il ordonna qu'on l'ensevelit auprès d'Antoine avec toute la magnificence due à son rang ; mais à son triomphe il fit porter une statue de Cléopâtre dont le bras était entouré d'un aspic.
Octave entra dans Alexandrie en s 'entretenant avec le philosophe Areus qu'il tenait par la main, et à la prière duquel il pardonna aux habitants. Mais il fit tuer Caesarion , fils de César et de Cléopâtre , et Anthyllus , l'aîné des enfants d'Antoine et de Fulvie; Octavie prit les autres et les fit élever avec les siens.
L'Egypte conquise fut réduite en province romaine (30); mais cette- province pi riche, si populeuse et si remuante , il n'osa la confier à aucun sénateur. Un chevalier la gouverna avec le modeste titre de préfet.
A Rome, le sénat prodigua au vainqueur les marques de servilité; un décret ordonna que le jour de la naissance d'Octave, que celui de la bataille d'Actium , seraient désormais des fêtes publiques. L'héritier de César reçut le pouvoir tribunitien , le droit de ceindre la couronne triomphale dans toutes les assemblées, et le temple de Janus fut fermé. La victoire d'Octave avait en effet donné la paix au monde , mais elle lui' avait aussi donné un maître.