‹ Précis d'hygiène (volume 2)Chapitre 234 sur 267 · Prophylaxie individuelle · texte numérisé non relu

Prophylaxie individuelle

Elle est ])eu efficace.

i° Mesures pénales. — Nous avons la loi sur Tivresse du 13 février 1873 (fermeture des cabarets à heure fixe, interdiction de vendre à boire aux gens ivres et aux enfants de moins de douze ans, interdiction de vendre à crédit, responsabilité des débitants pour les scandales, amende et prison pour les ivrognes). Cette loi est inappliquée. Le serait-elle, Tivresse ne doit pas être confondue avec Talcoolisme.

2° Mesures civiles. — Le buveur d'habitude devrait être déchu de ses droits paternels et de ses droits civils, au moins jusqu'à gUL'rison.

3* Internement des alcooliques. — Le buveur est un malade, un dégénéré, incapable de se guérir lui-même. Il faut le traiter comme un morphinomane, finterner, dans son intérêt (guérison possible) et dans celui de la société.

Il existe actuellement aux États-Unis, en Suisse, en Ecosse des asiles de buveurs; certains hôpitaux allemands ont des pavillons pour alcooliques.

La séquestration peut être volontaire. A ce type appartiennent Tasile d'Ellikon, en Suisse, plus de 60 asiles anglais ou américains. L'alcoolique est soumis à Tabslinence et à un travail corporel régulier.

La séquestration d'office existe dans certains États des États- Unis et dans le canton de Saint-Gall (Suisse). L'internement

est prononcé sur certificat médical avec diverses formalités.

En résumé, Tinternement paraît guérir 40 à 50 p. 100 des alcooliques. Les au très ne sont justiciables que d'un internement définitif.

4o Sociétés de tempérance. — Elles sont nombreuses en Angleterre, aux États-Unis, en Suisse. Elles se recrutent dans les classes cultivées qui essayent de faire de la propagande.

Les sociétés françaises se sont fusionnées, en 1895, et ont formé la Ligue nationale contre V alcoolisme àvec un journal, l'^^/oi/e, bleue^ qui tire à [)lus de 10000 exemplaires.

Les résultats ont été, jusqu'à présent, peu appréciables.

5° Propagande. — Les sociétés de tempérance font déjà une certaine propagande, mais insuffisante.

La propagande la plus active doit être faite à V Ecole ; c'est le jeune cerveau qu'il faut impressionner en lui montrant les méfaits de l'alcool. Une circulaire de 1900 rend cet enseignement antialcoolique obligatoire dans les écoles ])rimaires.

Elle doit se poursuivre au Régiment qui, autrefois foyer d'alcoolisme, doit devenir une école antialcoolique; pour cela, il faut multiplier pour les militaires les terrains de jeux, les sports, les cercles, etc. ; c'est l'oisiveté du dimanche qui crée l'alcoolisme militaire. Une circulaire de 1900 interdit la vente des boissons distillées, dans les cantines.

C'est surtout dans le monde ouvrier qu'il faut porter la lutte. Les socialistes s'y emploient. Il faut que ce soient des ouvriers qui fassent eux-mêmes cette propagande, comme les ouvriers enquêteurs des dispensaires font l'éducation antituberculeuse.

Les affiches, les articles dans les grands quotidiens, les conférences ne sont pas à dédaigner, mais sont moins efficaces.

6'j Amélioration de la situation ouvrière. — Si on veut combattre l'alcoolisme de la classe ouvrière, il faut, de toute nécessité, améliorer la situation sociale du prolétariat, et d'abord le logement. Le logement hygiénique et à bon marché, propre et gai, est le meilleur moyen de retenir l'ouvrier chez lui, de lui éviter les tentations du cabaret, d'autant plus vives que le logement est plus sordide. Il faut des terrains de jeux^ développer les habitudes sportives, créer des jardins ouvriers, des cercles ouvriers, etc. En résumé, l'ouvrier sera d'autant moins alcoolique que sa vie sera rendue plus gaie et plus hygiénique. N'oublions pas que l'alcoolisme est, avant tout, une question sociale. Le fléau a des causes profondes qu'il faut attaquer de front.

Prophylaxie générale.

La prophylaxie individuelle, à elle seule, est impuissante. Il faut, pour combattre un fléau social, des mesures sociales.

Dans le cas particulier, le problème est très difficile. 11 faut lutter contre l'alcoolisme sans diminuer les recettes du trésor, sans nuire à l'agriculture et à une foule d'intérêts. Ce sont ces intérêts d'ordre financier qui ont jusqu'à présent fait échouer toutes les tentatives parlementaires.

11 suffit de se rapporter aux cha])itres traitant la production (p. 774) pour se rendre compte des formidables intérêts en jeu. L'État perçoit un demi-milliard du fait de Talcool. Le nombre des assujettis en matière de spiritueux et de 700 000 environ. Les agriculteurs du Nord cultivent la betterave, ceux de rOuest et du Midi ont le privilège des bouilleurs de cru (p. 793). Quelles puissances accumulées en faveur de Talcool!

Voici les mesures qu'on pourrait proposer :

1° Prohibition absolue de TalcooL — Ces mesures draconiennes ont été prises dans certains États des États-Unis (notamment dans le ]Maine, 1851). Toute boisson alcoolique même fermentée est proscrite. Est-il besoin de dire que nous sommes absolument opposés à de pareilles exagérations. La tempérance complète ne répond à rien.

Par contre, nous demanderons (p. 795) la prohibition absolue des boissons à essence, telle que l'absinthe.

2° Surtaxe de l'alcool. — Ce moyen est très séduisant. 11 rapporte au trésor et diminue la quantité d'alcool consommé.

En France, les droits ont été successivement de 37 f. par hectolitre, en 1830, à 220 f. (1900), sans parler des droits d'octroi ou des taxes de remplacement. Voici un tableau des droits dans quelques pays :

Angleterre 489 f. l'hectolitre.

Etals-Unis 249 —

Russie 221 —

France 220 —

Italie J40 —

Belgique 128 —

Allemagne 112 —

Suisse 87 —

Nous ne sommes donc pas les plus imposés.

Eu France, a chaque suiiaxe (fig. 223) la consommation a paru fléchir. Mais, il faut tenir compte des provisions laites les derniers mois avant la promulgation de la loi et de Taugmentation de la fraude qui est d'autant plus active que, les droits étant plus élevés, le bénéfice est plus considérable. Puis, au bout de quelques années, la consommation remonte.

En réalité, raugmenlalion des droits ne pourra avoir les effets attendus que si on supprime la fraude due au privilège des bouilleurs de cru.

La loi du 29 octobre 1 900 ix dégrevé les boissons dites hygiéniques (fermentées) qui ne payent plus que des droits infimes i)Our la circulation (1 f. 50 par hectolitre de vin, 0 f. 80 par hectolitre de cidre) ou la fabrication (0 f. 25 l'hectolitre par degré pour la bière), et a porté de 157 f. à 220 fr. le droit sur Falcool distillé.

La loi de 1907 a soumis les alcools, destinés à la fabrication de Tabsinthe et des similaires, à un droit de 30 f. par hectolitre.

En somme, les boissons fermentées sont presque exonérées; l'alcool est surtaxé, surtout s'il sert à fabriquer de l'absinthe. Le principe est bon, l'effet est insuffisant.

3" Suppression du privilège des bouilleurs de cru. — Le privilège des bouilleurs de cru est une des grandes causes de l'alcoolisme en France.

Il consiste en ceci : tout propriétaire de vignes ou d\irbres à fruits peut fabriquer de Valcool, avec les produits de ses récoltes, sans payer aucun droite à condition de consommer cet alcool. S'il le vend, il doit acquitter les droits.

Il va sans dire que la plus grande partie de Valcool^ ainsi fabriquée, est vendue en fraude. On arrive ainsi à ce triple résultat : 1° de frauder le trésor; 2° de favoriser la consommalion familiale; 3° de répandre des alcools mal distillés.

Le privilège a été accordé par la loi de 1824, puis, après des fortunes diverses, confirmé par la loi du 27 février 1906.

Ce privilège favorise les régions de vignobles (Sud et Sud-Est) et de pommes (Nord-Ouest); on fait du marc dans le Midi et du calvados dans l'Ouest. Les propriétaires de betteraves (Nord) ne jouissent d'aucun privilège. Le privilège a été la conséquence des plaintes des agriculteurs toutes les fois que les vignes ou les pommiers donnaient des mécomptes.

On évaluait à 90 000 le nombre des bouilleurs, en 1869. Actuellement, ils sont 1 100 000 environ, produisant de 7 à 800 000 hl.

d'alcool. Cesl cette formidable quantité qui est en partie consommée par les familles, en partie donnée en payement aux ouvriers agricoles, en partie vendue en fraude.

Est-il besoin d'affirmer énergiquement que ce privilège est un scandale"^ Si le bouilleur boit son alcool, c'est Talcoolisme familial qui est porté au plus baut point; s'il vend son alcool, il soustrait au trésor plus de 100 millions par an. C'est la prime à l'empoisonnement et au vol. Se trouvera-t-il un parlement pour le supprimer?

4° Monopoles de sociétés. — Ce système a donné, en Suède et en Norvège, les meilleurs résulials.

Lorsque Magnus Hiiss eut jeté le cri d'alarme, les pays Scandinaves, les plus alcooliques à l'époque, commencèrent immédiatement la lutte. Tout paysan suédois ou norvégien était un bouilleur. En 1840, la Norvège supprime les distilleries particulières et donne à des sociétés le monopole de la distillation.

En 1855, la Suède fait de même, et institue 300 distilleries, auxquelles elle conserve le monopole. Elle surtaxe l'alcool de liO f., limite le nombre des débits et interdit la vente de l'alcool dans les fabriques par quantités inférieures à 40 1. En 1865, le système des bolags commence à GiJlleborg. Les bolags sont des sociétés ayant le monopole de la fabrication et de la vente de l'alcool, les bénéfices allant aux communes.

En 1871, la Norvège crée, sur le même modèle, les Samlags^ mais les bénéfices restent aux sociétés qui l'attribuent à des œuvres de bienfaisance.

En résumé : donner le monopole de la distillation et de la vente à des sociétés qui n'ont aucun intérêt à faire des bénéfices.

Le résultat a été merveilleux. La Suède et la Norvège sont actuellement (p. 781) parmi les peuples les moins alcooliques de l'Europe, après avoir tenu la tête. La race s'est fortifiée, la mortalité a baissé, les crimes el les délits ont diminué, les aliénés sont moins nombreux. Quel exemple!

5° Monopole par l'État. — Le monopole complet par l'État, présente de grands avantages : rectification absolue, suppression facile des fraudes, su])pression des privilèges, facilité d'augmenter les taxes, limitation des débits, etc., etc. On a présenté en France de nombreux projets, plus ou moins complets (Alglave, Astier, Jaurès, etc.). Pour que le monopole de l'alcool nous donne satisfaction, il doit être absolu, c'est-à-dire comprendre la fabrication, la rectification et la vente.

On comprend de suite la difficulté. On a vu le nombre d'agriculteurs, de distillateurs, de débitants qui seraient ainsi ou expropriés ou soumis aux règles du monopole. L'opération est grosse. En outre, l'État aurait-il le courage de combattre l'alcoolisme qui alimenterait son budget? iMalgré toutes ces difficultés, nous sommes fermement partisans du mono})ole de l'alcool. Il s'imposera un jour.

Il existe en Suisse depuis 1887 (monopole de la rectification et de la" vente, privilège des bouilleurs conservé), en Russie depuis 1895 (monopole complet). A Saint-Pétersbourg, 23 000 débits libres ont été remplacés par 5 000 débits d'État où on ne peut consommer sur place. L'alcoolisme a, de ce chef, beaucoup diminué en Russie.

6° Interdiction de l'absinthe. — Il est absolument indispensable d'interdir complètement les apéritifs, les boissons à essence,

480.000 460.000 440.000 420.000 400.000 380.000 360.000 340.000 320. OOO 300.000

■ii

Fig. 221. — Progression du nombre des débits de boisson en France.

Vabsinthe. Ces boissons ne présentent aucun intérêt nutritif et sont par contre excessivement dangereuses (p. 782). Elles doivent être absolument prohibées, au même titre que les poisons les plus nocifs. Le premier devoir du Parlement français est de voter une loi interdisant la fabrication et la vente de l'absinthe sur toute l'étendue du territoire français et des colonies.

La Suisse, la Belgique ont interdit l'absinthe. Le Sénat français a voté, en 1911, une loi qui interdirait simplement la fabrication et la vente des boissons, à base de thuyone. Ce vote est absolument déplorable. La thuyone est très dangereuse, mais les autres essences le sont aussi. Déjà, on voit les réclames d' « Absinthe sans thuyone — absinthe hygiénique ». Il faut espérer que la chambre ne ratifiera pas le vote du Sénat.

Supprimer Vabsinthe équivaudrait à supprimer les effets les plus nocifs de V alcoolisme en France.

7° Limitation du nombre des débits de boissons. — La fréquence des débils en France constitue nn véritable scandale; c'est l'excitation continuelle à la boisson.

La loi de 1851 exigeait Taulorisation préalable pour ouvrir un débit de boisson. C'était une loi politique, mais bonne au point de vue hygiénique. La loi du 17 juillet 1880 a rendu la profession libre; la déclaration suffit. La courbe de la fig. 223 montre les conséquences (augmentation de 140 000, de 1880 à 1910).

En 1911 : 478 843 débits.

Nous avons en France 47 8 843 débits, soit un pour 82 habitants (fig. 227). C'est dire que 25 ouvriers environ font vivre un débit! Quelle perle (voir p. 782) ! Paris compte 30481 débits. Lyon en a 5 617, soit un pour 3 maisons! Dans le Calvados, il y a un débit pour 67 habitants; à Rouen un débit pour 60 habitants; dans le département du Nord (50 106 débits) un pour 38 habitants!

La comparaison avec l'étranger est suggestive.

Population. Débits.

Paris . 2 661 000 habitants 30 481

Londres 4 536 000 — 5 860

New-York 3 457 000 — 10 821

Proportionnellement au nombre des habitants :

France 1 débit pour 82 habitants.

. Suisse — 143 —

Italie — 170 —

Hollande — 200 —

Allemagne — 246 —

États-Unis — 380 —

Belgique — 410 —

Angleterre — 430 —

Suède — 5 000 —

Norvège — 9 000 —

11 n'est pas discutable que la diminutioji du nombre des débits contribuerait puissamment à la lutte antialcoolique. On diminuerait la tentation. Le Parlement n'ose pas.

L'article 9 de la loi de 1880 autorise les maires à interdire les débits sur un périmètre (à faire voler par le conseil municipal) autour des édifices publics, des cimetières, des hospices, des écoles, etc. Peu de maires ont utilisé celle faculté. A Lyon,

Augagneur avait lait voler un rayon de 250 m. Cela comprenait presque toute la ville. La loi de linances de 1913 (art. 46) permet au Préfet de se substituer au Maire pour faire appliquer cet article. Cela est préférable. Un élu était bien désarmé.

8° Mesures générales. — Pour que le Parlement organise la lutte antialcoolique, il doit y être poussé par l'opinion publique. Faire de la propagande, éduquer le public est donc encore un moyen d'arriver à la prophylaxie générale. Le médeciu praticien doit être l'apôtre de cette croisade. Qui est mieux placé que lui pour cela?

Page 1