I . — SATURNISME
Le saturnisme est l’intoxication par le plomb.
1° Symptômes. — Il revêt diverses formes : la colique de plomb , la paralysie saturnine (des extenseurs de la main) (fig. 117), et quelquefois des troubles nerveux plus graves (méningite, encéphalopathie saturnine), plus tard la cachexie saturnine.
Il prédispose à d’autres maladies (tuberculose, 21 p. 100) et exerce une influence notable sur la conception (Constantin Paul) ; l’avortement est fréquent (66 p. 100) surtout lorsque la mère est atteinte (le saturnisme sévit surtout chez les jeunes ouvrières) ; les enfants de saturnins meurent jeunes (73 p. 100). ou bien sont chétifs, idiots, épileptiques.
Le diagnostic précoce présente une grande importance. Il sera basé sur la constatation à' altérations sanguines, en particulier les granulations basophiles des hématies, le liseré gingival de Burton, le teint et la porphyrinurie.
2° Étiologie générale. — Le saturnisme appartient à l’histoire de l’hygiène des aliments, des vêtements, de l’alimentation,
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mais surtout (intoxication subaiguë ou chronique) à l’hygiène professionnelle. C’est une véritable question sociale.
Le plomb et les sels de plomb peuvent envahir l’organisme par voie digestive (voie la plus importante), ou par voie respiratoire (Tanquerel des Planches), ou par voie cutanée (Manouvriez) ; l’absorption se fait sous forme de chlorure double de sodium et de plomb, mortel pour l’homme à la dose de 0,5 à 1 gramme (Hugounenq). Les solutions de continuité de la peau peuvent favoriser l’absorption par cette voie. IA alcoolisme prédispose aux accidents du saturnisme. Mais il est faux de dire que les ouvriers dits saturnins sont tous des alcooliques, car la toxicité du plomb lui-même, en dehors de toute cause favorisante, a été bien démontrée, notamment par des expériences sur l’animal : à l’aide du plomb, on a réalisé expérimentalement des néphrites (Gombault), des congestions pulmonaires (Laborde), des avortements ou des dystrophies chez les descendants (Balland, A. Marie, etc.) : le lait de la mère, dans ce dernier cas, devient lui-même toxique. Et les intoxications saturnines n’ont pas seulement été reproduites à l’aide de poussières plombifères, mais encore à l’aide des vapeurs émises à froid par la peinture fraîche à la céruse (Tanquerel des Planches, Breton, etc.). Une partie du plomb absorbé est arrêtée par le foie et la rate; l’autre se retrouve dans les viscères (cerveau, tissu osseux, rein).
Ainsi absorbé, le plomb agit dans l’organisme en se combinant aux albuminoïdes de la cellule, à la façon du mercure (Voit) et forme des albuminates de plomb insolubles : dès lors, il ne s’éliminera que difficilement, lentement, en plusieurs mois (A. Gautier), en détruisant la cellule où il est fixé. L’élimination se fait par l’urine, la bile, la salive, la peau, la sueur, le lait»
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3° Fréquence. — Le saturnisme est peut-être la principale maladie industrielle par sa fréquence. Elle est due en partie au grand nombre d’objets fabriqués en plomb métallique, ou étamés, ou revêtus d’enduits, vernis ou peintures à base de sels de plomb (céruse, minium, litharge, massicot, etc.). De ces sels, la céruse (carbonate de plomb est le plus dangereux par sa fabrication (120 millions de kg. par an) et ses nombreux usages.
4° Saturnisme accidentel. — Ce sont le plus souvent des cas isolés. Cependant, on a observé exceptionnellement des empoisonnements collectifs, à allure épidémique, d 'origine alimentaire.
Le pain peut être plombifère : soit qu’il contienne de la farine moulue avec des meules dont les fissures et les trous ont été obturés au plomb, pratique d’ailleurs interdite (350 cas à Saint-Georges-sur-Eure, dont 20 mortels, en 1865.;!5 morts à Lodève -plus de 100 cas dont 2 morts à Negenborn, en 1013) ; soit qu’il ait été cuit daîisain four chauffé à l’aide de bois de démolition peints à la céruse, pratique également interdite par ordonnance de la préfecture de police (nombreux cas en 1877 dans deux arrondissements de Paris).
On a signalé des faits d’empoisonnement par du gibier mariné, criblé de grains de plomb de chasse.
L’ étain de soudure, qukcontient jusqu’à 70 p. 100 de plomb (A. Gautier), et les boîtes de fer-blanc pfombifère ( conserves ), dont l’enduit renferme 2 p. 100 de plomb, ont été longtemps la cause de coliques de plomb, dites « coliques sèches des pays chauds », dans les équipages de la flotte : en 1880, on s’aperçut que ces accidents étaient dus à la présence de plomb dans le bœuf de conserve, dans la proportion de 1 gr. 50 par kilogramme. Tantôt, en effet, les soudures étaient faites en dedans (pratique interdite par le Conseil supérieur d’hygiène), tantôt l’étain était trop riche en plomb (il faut exiger l’emploi d’étain fin, à 1/2 p. 100) : la présence de matières grasses, ou d’acides, ou de cuivre (légumes) rend facile l’attaque du plomb, et A. Gautier a trouvé 30 milligrammes de plomb par kilogramme dans le thon ou le saumon conservé, et 7 dans les légumes verts.
La présence de plomb dans le vin, adouci ou clarifié par la litharge ou acétate de plomb, dans le cidre (plomb provenant des pressoirs), a pu causer des coliques saturnines d’apparence épidémique (coliques du Poitou au xvie siècle, du Devonshire au xvme).
Dans les conduites et réservoirs d'eau, l’eau peut attaquer le plomb et provoquer des intoxications saturnines (voir p. 406, chapitre de Y Eau potable).
Pour le débit et la consommation du vin, du cidre, de la bière, du vinaigre, de l’huile, du lait, on emploie souvent, en dehors du verre, des vases qui peuvent contenir du plomb : cristal (20 p. 100), poterie d’étain (18 p. 100), poterie commune (ensuite du borosilicate de plomb). Légalement, l’étainage des vases
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servant au débit ou à la consommation ne doit pas contenir plus de 10 p. 100 de plomb; souvent, il en contient 35 p. 100, ce qui le rend dangereux (observations d’A. Gautier au lycée Louis-le-Grand). Il est préférable d’employer l’étain fin, ou des vases de cuivre (Hugounenq).
On trouve jusqu’à 300 grammes de plomb par mètre carré dans le vernis des toiles cirées, linoléums, coussins de voitures, bâches imperméables, toiles de voitures d’enfants. Il en peut résulter la dissémination de poussières plombifères dans l’atmosphère, comme aussi au voisinage des murs fraîchement peints à la céruse (voir plus haut).
D’autres objets usuels (jouets peints, pains à cacheter; plombs de chasse, clous ou bois peints qu’on tiendrait dans la bouche, couverts, etc.) peuvent être le point de départ d’accidents.
Parmi les objets de toilette , il faut signaler certaines eaux et lotions vantées pour teindre les cheveux (eaux des fées, de Bérénice, de Windsor, etc.), d’autant mieux absorbées que le cuir chevelu est plus gras; la poudre de riz, qui contient parfois jusqu’à 90 p. 100 de céruse. La vente de ces produits plombifères est interdite par une loi du 24 germinal an XI.
5° Saturnisme professionnel. — - Le saturnisme professionnel s’observe surtout dans les mines de plomb, dans les ateliers de préparation de sels de plomb (céruse), ou de fabrication d’objets en plomb, enfin à la suite de l’emploi de substances plombifères (couleurs).
a) Étiologie. — Parmi les professions qui exposent au saturnisme, nous citerons : la fabrication du massicot, du minium, de la potée d’étain (qui rendrait les ouvriers saturnins dans la proportion de t 000 p. 1 000) ; le travail de la céruse à sec (proportion : 1 000 p. 1 000) ; le dessoudage des boîtes de fer-blanc (proportion : 280 p. 1 000); le broyage des couleurs, etc. (proportion : 104 p. 1 000).
En somme, les cérùsiers sont plus exposés, mais les peintres sont plus nombreux, donc les cas observés chez ces derniers sont plus fréquents : on en a compté jusqu’à 600 en un an dans les hôpitaux de Paris, avec une mortalité de 1 p. 100.
Voici d’ailleurs quelques détails sur les principales professions à saturnisme :
Dans les mines de plomb (Sierra de Gador, Saxe, etc.), le triage et le grillage sont surtout dangereux; à signaler aussi les fonderies de Bretagne, l’usine de plomb argentifère de Pont-Gibaud (Auvergne).
La préparation de la céruse se fait par le procédé Thénard (réduction de CO2 par le sous-acétate de plomb) ou par le procédé hollandais : des pots pleins de plaques de plomb et de vinaigré sont placés dans des fosses à tan ou à fumier, dont la chaleur volatilise l’acide acétique; ce dernier forme un dépôt sec de
rochaix. — - Précis d’hygiène.
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sous-carbonate de plomb qu’on décape, non sans dégagement de poussières si l’on n’arrose à grande eau. Les temps les plus dangereux sont le broyage des écailles et le décapage par suite de la production de poussières. L’ancien procédé, prohibé aujourd’hui, donnait par étuvage la céruse en poudre. Le malaxage à l’huile permet de l’obtenir en poudre.
La préparation de minium est également dangereuse.
Citons quelques autres professions plus ou moins exposées : Fabrication de plomb de chasse, émaillage, fonderie de caractères d’imprimerie et manipulation de ces caractères (compositeurs), fabrication de perles fausses (lapidaires) ; polissage des camées (Proust), des glaces; taille des verres et cristaux, nitrification des étiquettes en émail, fabrication du verre mousseline (brossage) ; vernissage et émaillage (potiers, faïenciers, porcelainiers) ; polissage de vieux meubles, dorure sur bois; fabrication de papiers peints blancs, rouges ou jaunes (satinage, veloutage), de cartes porcelaine; dessin de broderies sur tissus; manipulation de soies, laines ou crins colorés (couturières, cardeurs de crin, tailleurs sur alpaga anglais, passementiers), fabricants d’accumulateurs (Proust), etc.
Terminons en répétant que les peintres en bâtiment surtout sont atteints de saturnisme, toutes les couleurs claires étant constituées presque uniquement par de la céruse, additionnée d’un siccatif qui contient de la litharge. Ce sont surtout les enduiseurs (qui placent leur enduit dans la main), les gratteurs et ponceurs à sec, etc.
b) Prophylaxie. — Elle comprend des mesures d’hygiène individuelle, des mesures d’hygiène de l’atelier un peu spéciale à certaines professions, enfin et surtout des mesures générales de réglementation, et même d’interdiction (céruse).
1° Hygiène des ouvriers. — Port de vêtements spéciaux qu’on revêt à l’entrée et qu’on quitte à la sortie; huilage des mains pendant le travail, toilette des mains et des ongles à la brosse et au savon noir, au sable et à l’eau chaude acidulée, toilette du visage et de la bouche, avant la sortie; bains sulfureux (ou douches) quotidiens ou au moins hebdomadaires; repas pris hors de l’atelier; lait; pas d’alcool; usage intermittent d’iodure de potassium facilitant l’élimination (Pouchet); autrefois, on donnait de la limonade sulfurique (inutile).
2° Hygiène spéciale des ateliers. — Rendre, le plus possible, toutes les opérations mécaniques et automatiques, les pratiquer sous l’eau ou en vases clos. Si la main-d’œuvre humaine est nécessaire (controxydation du fer), protéger l’ouvrier contre les poussières (masques à prise d’air extérieur, gants, graissage des mains, spatules pour manier la pâte, etc.); bien ventiler, laver les murs chaque
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semaine à la pompe à incendie, ou mieux aspirer les poussières dans des locaux spéciaux (fabriques d’accumulateurs). Éloigner les alcooliques, les débiles, les enfants, etc.
Dans l’intérêt des peintres , livrer les couleurs non en poudre mais en pâte à huile.
Autant que possible, remplacer les objets en plomb par des objets en fer ou en zinc, non toxiques quoi qu’on en ait dit : meule des polisseurs de camée et lapidaires, fuseaux des métiers à la Jacquard, vernis des potiers (la chaux ou le silicate de soude peut y remplacer le plomb) ; remplacer le chromate de plomb par le nitrate de potasse (Cazeneuve), le minium par le colcotar, le siccatif à la litharge par le siccatif à base d’oxyde de manganèse, enfin la céruse par le blanc de zinc (oxyde surtout).
c) Prophylaxie générale (interdiction de la céruse). — Le
saturnisme professionnel étant une véritable maladie sociale , portant atteinte, non seulement à l’individu, mais à tout le groupe ouvrier et même à l’avenir de la race (influence sur la conception), sa prophylaxie doit être générale, et réclame l’intervention des pouvoirs publics.
Aussi, à la fin du xixe siècle, certaines ordonnances allemandes, certains règlements anglais et suisses, tout en prescrivant les mesures intérieures de salubrité, ont-ils rendu obligatoires la visite médicale des ouvriers les plus exposés, la déclaration et l'éviction des cas constatés dans quelques industries (métallurgie du plomb, fabriques de couleurs et alliages, d’accumulateurs, imprimeries, etc ). Les plus heureux résultats ont été obtenus :
En France , il y a plus d’un siècle (1783) que Guyton de Morveau a demandé la substitution à la céruse du blanc de zinc (ZnO, ZnS), inoffensif et ne noircissant pas H2S. La céruse fut proscrite officiellement, mais seulement de façon partielle (Ministère de la marine, 1850); cette proscription fut étendue en 1901 (Ministère du commerce, des postes et télégraphes, des travaux publics, de la guerre, etc.); le Ministère des travaux publics l’interdit alors dans les travaux dépendant de l’État, des départements et des communes.
On a dit que le blanc de zinc « couvrirait » moins bien que la céruse et serait plus cher; une enquête du Ministère des travaux publics et les expériences de la Société de médecine publique et de génie sanitaire ont ruiné ces objections. On a même dit que le zinc
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était aussi toxique que le plomb : les faits signalés en faveur de celte opinion sont controversés et se rapportaient à des sels de zinc impurs, contenant du plomb. Enfin, malgré l’opposition d’intérêts particuliers qui en avaient retardé le vote, la loi du 20 juillet 1909, interdit l’emploi de la céruse dans les travaux de peinture exécutés tant à l’extérieur (contrairement aux réglementations précédentes) qu’à l’intérieur des bâtiments : cette interdiction a eu son plein effet le 1er janvier 1915.
La France est donc, en somme, le pays qui a accompli l’étape la plus décisive.
L’intoxication par le plomb reste dans notre pays la maladie professionnelle la plus répandue, mais elle est en forte régression :
6° Législation. — - Le chapitre iv du titre II du livre II du Code du Travail (art. 78 à 80) interdit, à partir du 1er janvier 1915, l’emploi de la céruse, de l’huile de lin plombifère et de tout produit spécialisé renfermant de la céruse, dans tous les travaux de peinture, de quelque nature qu’ils soient, exécutés par les ouvriers peintres, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur des bâtiments. Le décret portant règlement d’administration publique du 1er octobre 1913 réglemente le détail de l’application de cette mesure. ...
Mais en dehors de cette mesure qui est la seule encore codifiée, il existe plusieurs textes visant l’intoxication saturnine :
1° Dans toutes les industries où le personnel est exposé à V intoxication saturnine : décret du 1er octobre 1913 Ce décret est très complet et énumère les mesures à prendre par les chefs d’établissement et les ouvriers. Ce décret annule ceux du 23 avril 1908 et du 28 décembre 1909;
2° Dans les industries où l’on emploie la céruse ; voir plus haut les textes qui annulent les décrets du 18 juillet 1902 et du 15 juillet 1904;
3° En ce qui concerne l'opération dite « pompage » dans l'industrie de la poterie d'étain : décret du 1er octobre 1913. L’opération ne doit plus se faire avec la bouche, mais au moyen d’appareils mécaniques;
4° Le saturnisme professionnel tombe sous le coup de ha loi du 25 octobre 1919 sur les maladies professionnelles (voir chapitre xxxm, Protection légale du travailleur).