I. — CONDITIONS D’APPORT DES GERMES PATHOGÈNES
Autrefois, on croyait à V autogenèse des maladies contagieuses et des épidémies, en raison de l’apparence spontanée de leur apparition. On sait maintenant qu’il est nécessaire que les germes spécifiques pénètrent dans les groupes humains pour que les épidémies se déclarent. Ces germes peuvent provenir du milieu extérieur, sol, air, eau, des aliments, des animaux et de l’homme lui-même.
1° Le sol. — Autrefois, on lui attribuait une importance étiologique de premier ordre. Actuellement, beaucoup de maladies dites telluriques ont été expliquées autrement que par l’influence directe du sol.
Cependant, certaines d’entre elles peuvent provenir de germes pathogènes, ayant le sol pour habitat.
Le spirochète ictéro-hémorragique vit dans les boues alcalines, souillées par les urines spirochétifères des rats, réservoirs de virus,
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La spirochétose ictéro-hémorragique est particulièrement fréquente chez les mineurs, les cureurs de fossés, les égouttiers, etc. (voir p. 650).
L ’ankylostomose atteint les mineurs du fond, les ouvriers perçant des tunnels, les fellahs, vivant en Égypte, pieds nus, dans la boue chaude, etc. Les œufs et les larves de l’ankylostomose vivent dans la boue et la terre humide (voir p. 536).
Certains germes sporulés pathogènes font partie de la flore microbienne normale du sol. Le bacille tétanique , le vibrion septique , le Bacillus perfringens , etc., peuvent infecter les plaies souillées de terre et produire le tétanos (p. 761) ou des gangrènes gazeuses.
La bactéridie charbonneuse peut, sous sa forme sporulée, vivre dans les parties superficielles du sol. Il suffit de se rappeler l’existence des champs maudits de la Beauce, où le charbon faisait, avant la vaccination, de si grands ravages dans les troupeaux qui y paissaient, grâce aux vers de terre qui apportaient, à la surface, les spores des cadavres charbonneux enfouis (Pasteur).
On a rencontré dans le sol, mais accidentellement, parce qu’ils y ont été déposés par les malades et les porteurs de germes, le vibrion cholérique, les bacilles des infections typho-paratyphoïdiques, de la dysenterie, etc., mais ces microbes y perdent rapidement leur pouvoir infectant et, d’autre part, n’y ont qu’une existence relativement courte. Le rôle de ces microbes, d’origine tellurique, est peu important dans l’étiologie des maladies correspondantes.
Le sol, quand il se dessèche, donne naissance aux poussières , qui peuvent être bacillifères et jouer un certain rôle dans l’imprégnation tuberculeuse (crachats desséchés), dans la diphtérie (fausses membranes desséchées), etc. Les poussières jouent un rôle spécifique moins important qu’on le soutenait, jusqu’à ces dernières années, mais elles provoquent une irritation et même (poussières minérales) des microtraumatisations des muqueuses des premières voies respiratoires et digestives et facilitent ainsi la pénétration et l’infection microbienne.
Le sol joue, enfin, un rôle indirect par ses mares, ses flaques d’eau, etc., qui permettent la pullulation et l’éclosion des moustiques propagateurs de maladies (paludisme, fièvre jaune, etc.). L’assainissement du sol d’une contrée est une des opérations les plus importantes dans la lutte contre les fléaux propagés par les insectes.
2° L’eau. — L’eau de boisson est à l’origine des maladies dites hydriques : fièvre typhoïde et paratyphoïdes, choléra, dysenteries.
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spirochétose ictéro-hémorragique, bilharziose, etc. Pour nombre d’entre elles, c’est l’eau qui cause les grandes épidémies (fièvre typhoïde, choléra) (voir chap. xxn).
En dehors de la consommation, l’eau peut transmettre, par les bains, dans les rivières, les piscines, etc., des infections variées, celles que nous venons de citer et quelques autres : conjonctivites des piscines, etc. (p. 204).
Elle peut contaminer les aliments, lait, coquillages, salades, fraises, etc. (voir chap. xiv).
3° L’atmosphère. Transmission aérienne. — On a vu
page 273, la question générale de l’atmosphère. Joue-t-elle un rôle dans la propagation des maladies? Dès l’antiquité, on a accordé à la transmission aérienne des maladies contagieuses une importance primordiale. On attribuait le pouvoir nocif de l’air aux miasmes qu’il contenait. Puis, on le nia de façon complète, à partir du XIXe siècle, jusqu'aux découvertes de Pasteur. En démontrant la persistance des microbes dans les poussières , on se rendit compte qu’elles pouvaient véhiculer les germes des maladies. On leur attribua même une importance excessive. Elles ne peuvent jouer un rôle que pour les germes lourds et résistants (diphtérie, scarlatine, variole, etc.).
Par contre, comme l’a démontré Flügge, les gouttelettes septiques émanant de la bouche du malade, projetées jusqu’à 1 m. 50 autour de lui, jouent un rôle important dans la transmission de certaines maladies contagieuses (grippe, méningite cérébro-spinale épidémique, diphtérie, scarlatine, oreillons, tuberculose, etc.). Le danger des gouttelettes septiques est de beaucoup supérieur à celui des poussières bacillifères. Mais leur zone d'action est limitée, autour des malades et des porteurs de germes.
L’atmosphère peut jouer un rôle de transmission plus étendu. Trillat, par ses recherches expérimentales, a établi que dans certaines conditions l’atmosphère peut être un réservoir de germes virulents.
D’après Trillat, la vapeur d’eau, contenue dans l’air, peut être, dans certaines circonstances, constituée par des gouttelettes vésiculaires , extrêmement ténues, mesurant moins de 1/100 000e de millimètre, d’après Langevin. Chacune de ces gouttelettes ayant comme noyau de condensation des microbes, est une sorte de brouillard microscopique. Leur réunion forme une véritable buée microbienne , dans laquelle les germes peuvent se développer grâce aux « gaz aliments ». Trillat a montré, en effet, que les gaz putrides favorisent la
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conservation et le développement des germes de l’atmosphère (les émanations putrides issues, par exemple, des cultures de Proteus vulgaris , favorisent le développement d’autres microbes). C’est par l 'alcalinité des gaz, issus des fermentations, ainsi que par les substances alimentaires, contenues dans les produits de décomposition des matières albuminoïdes, que les gaz putrides posséderaient ce pouvoir nutritif vis-à-vis des microbes.
Les microbes, dans ces gouttelettes invisibles, non seulement conserveraient leur vitalité et leur virulence, mais se multiplieraient très rapidement, engendrant de jeunes générations, actives et très virulentes à l’état naissant.
Trillat a montré qu’un séjour très court dans ces nuages microbiens suffit pour infecter les animaux, et comparativement aux autres modes d’inoculation, la pénétration par l’air se montre d’une particulière activité.
Cette doctrine qui ressuscite, avec des arguments scientifiques, celle des miasmes, permet l’explication des pandémies, comme la grippe de 1918-1919, qui atteignent presque simultanément de grands groupements humains, éloignés les uns des autres.
4° Les aliments. — Les aliments, provenant d’animaux malades peuvent transmettre les maladies de ces derniers : le lait peut transmettre la tuberculose, la fièvre ondulante, la fièvre aphteuse, etc. (p. 115), les viandes de boucherie, certains microbes et certains parasites (p. 238). Les aliments peuvent être contaminés secondairement, au cours des manipulations ou par les mouches et autres insectes, etc. (lait typhogène, coquillages, etc.). Les végétaux comestibles (légumes, salades, fraises, etc.) arrosés de matières fécales fraîches, peuvent transmettre des maladies intestinales (p. 253).
5° Les animaux . — Us peuvent être atteints de maladies transmissibles à l’homme de diverses façons : tuberculose, rage, charbon, morve, brucelloses, rouget, fièvre aphteuse, psittacose (bovidés, porcs, chèvres, etc.).
Parmi les animaux, il en est qui sont particulièrement redoutables, ce sont les rongeurs et, en particulier, les rats.
Ces animaux jouent, dans l’origine des maladies, un rôle dont l’importance apparaît de plus en plus grande au fur et à mesure des découvertes modernes.
La peste est avant tout une maladie du rat (Yersin, 1894), qui
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se transmet à l’homme par la puce (Simond, 1896). Ce rongeur reste porteur de bacilles dans la rate, pendant de longues années et l’infection se transmet de rat à rat, sans causer aucun décès, ni même aucun signe de maladie. C’est un véritable réservoir de virus (p. 786).
Le typhus du nouveau monde (typhus murin), moins grave que le typhus exanthématique à poux, provient du rat, qui héberge le virus dans le cerveau, où il persiste longtemps (p. 743).
La spirochétose ictéro-hémorragique , grave et souvent mortelle, se contracte par les milieux, l’eau en particulier, souillés par spirocheta ictero-hemorragiæ , provenant des urines du rat, qui est le réservoir de virus (p. 650).
Le sodoku, dû à la morsure des rats, détermine la mort dans 10 p. 100 des cas (p. 763).
Lemierre et ses collaborateurs ont décrit, en 1937, une nouvelle maladie par morsure de rat, tout à fait distincte du sodoku, due à Streptobacillus moniliformis qui fait partie de la flore bactérienne, bucco-pharyngée, du rat.
La rage est fréquente chez le rat et sa virulence augmente par passage à travers l’organisme de ce rongeur. Les cas de rage, prétendus spontanés, observés chez des chiens et des chats, n’ayant jamais eu de contacts avec leurs congénères, n’ont pas d’autre étiologie que la morsure d’un rat enragé (p. 738).
La trichine est disséminée par le rat, qui s’infecte, en mangeant des débris de viande de porc trichiné et contamine à son tour par ses excréments et son cadavre, de nombreux porcs (p. 239).
La tularémie , confondue avec la peste, en raison de la présence de bubons, a comme réservoir de virus les rats, ainsi qu’un certain nombre de rongeurs (écureuil, lapins de garenne, lièvres, etc.) (p. 762).
La melioïdose , mortelle dans 98 p. 100 des cas, qui fait des ravages en Asie (dans l’Indochine française) provient également des rats (p. 763).
Dutton, Koch et Brumpt ont montré qu’un des réservoirs de Spirochœta Duttoni de la fièvre récurrente africaine à tiques , est constituée par les rats et les souris (p. 749).
Les rats sont des réservoirs de virus de Bacille d’Aertrycke et du Bacillus enteritidis de Gartner , principaux agents des redoutables toxi-infections alimentaires, appelées Salmonelloses. Hôtes normaux de l’intestin de ces rongeurs, ils peuvent contaminer dans les laboratoires de charcuterie ou de pâtisserie mal tenus, les saucisses,
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pâtés de viande, gâteaux à la crème, etc., et causer des infections mortelles (Rochaix et Couture, p. 245).
Il existe une lèpre des rats, due au bacille de Stéiansky (1903), acido-résistant, très voisin du bacille de Hansen, qui n’est peut-être pas sans rapport avec la lèpre humaine (p. 709).
La suette miliaire est peut-être aussi une maladie du rat, comme l’ont montré Chantemesse, Marchoux et Hamy, à l’occasion de l’épidémie des deux Charentes, en 1916 (p. 663).
La dératisation est une mesure de prophylaxie capitale (p. 619).
Le chien constitue un danger de contamination éventuelle : tuberculose, gale, teigne, helminthiases, ecchinococcoses, leishmaniose méditerranéenne, fièvre boutonneuse, rage.
6° Les insectes et les acariens. — a) Les insectes peuvent d’abord jouer un rôle de transport pur et simple. Ils recueillent les germes spécifiques auprès des malades ou sur des foyers d’infection et les transportent mécaniquement sur des individus sains, qui subissent ainsi indirectement la contagion.
Les mouches interviennent, de façon importante, dans la dissémination des maladies contagieuses, par ce mécanisme (charbon, choléra, infection typho-paratyphoïdiques, dysenterie bacillaire, diarrhées infantiles estivales, ophtalmie granuleuse, peut-être la poliomyélite, la tuberculose, la lèpre, etc.
Les puces , les punaises rentrent, dans certains cas, dans le cadre des simples vecteurs mécaniques d’agents pathogènes.
b) Les insectes peuvent jouer un rôle de transmission, après ÉVOLUTION DU PARASITE DANS LE CORPS DE L’ANIMAL TRANSMETTEUR.
Ce sont les moustiques qui jouent le plus souvent ce rôle, qui a été mis pour la première fois en évidence par Manson pour expliquer la propagation de la filariose de l’homme à l’homme (voir p. 733).
La propagation du paludisme par les anophèles est actuellement classique. La fièvre jaune et la dengue sont transmises par le moustique appelé Stegomya calopus ou Ædes Egypti , etc.
Certaines mouches piquantes jouent encore ce rôle.
Glossina palpalis et Glossina morsitans (mouche tsé-tsé) transmettent le trypanosome de la maladie du sommeil.
Des hémiptères de la famille des réduvidés, en particulier Triatoma megista transmettent Schizotrypanum Gruzi de la maladie de Cliagas, qui sévit au Brésil,
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Les phlébotomes , transmettent les leishmanioses (Kala-azar indien, méditerranéen, bouton d’Orient).
Les simulies transmettent la filariose à Onchocera volvulus.
Parmi les insectes cuticoles qui entrent dans le cadre, il faut compter le pou qui est l’agent de transmission du typhus exanthématique historique (Ch. Nicolle) et de la fièvre récurrente d'Europe (Sergent et Foley).
La puce transmet la peste, peut-être la punaise.
Parmi les acariens , citons les tiques qui transmettent la fièvre récurrente africaine ( Ornithodorus moubata)\ le kala-azar méditerranéen et la fièvre boutonneuse ( Rhipicephalus sanguineus).
7° L’homme. — Le rôle capital dans le développement des épidémies est dévolu à l’homme lui-même.
Nous avons vu que le germe pouvait provenir des milieux extérieurs, des aliments, etc. Mais c’est l’homme qui les ensemence dans la plupart des cas, qui les rend infectants, sauf pour les maladies communes à l’homme et aux animaux. D’autre part, il faut que ces milieux offrent au germe un milieu favorable pour se conserver et se multiplier, autrement, il disparaîtrait rapidement.
La contagion directe, interhumaine , s’exerce avec une bien plus grande fréquence. Elle est de règle pour la plupart des infections. Le germe de la majorité d’entre elles est trop fragile pour survivre dans les milieux extérieurs.
Le malade élimine ses germes infectieux par ses crachats, par les gouttelettes septiques, qui sortent de la bouche, du nez, en parlant, en toussant, en éternuant, par les squames, le pus, les croûtes, qui se détachent de la surface de ses téguments, par ses urines, ses matières fécales. Ces germes possèdent leur maximum de virulence à la sortie de l’organisme. C’est à ce moment qu’ils ont un haut pouvoir infectant et que le malade les sème autour de lui et contagionne les individus sains, qui se trouvent à leur portée.
Mais outre les malades, il est une catégorie d’individus, qui jouent un rôle, d’autant plus important dans la diffusion des épidémies qu’ils passent inaperçus, ce sont les porteurs de germes. Ces porteurs de germes sont, soit des individus guéris cliniquement de leur infection, mais qui, pendant leur convalescence et souvent même longtemps après, continuent à excréter des bacilles, soit des individus restés sains, contaminés mais non infectés, en raison de l’état d’immunité naturelle ou artificielle de leur organisme.
On en distingue plusieurs catégories.
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Le porteur précoce , est celui qui sème déjà le germe pathogène, avant l’apparition des premiers symptômes de l’infection qu’il va subir. Le porteur convalescent ou chronique et le porteur sain sont beaucoup plus fréquents et plus importants.
Nombreuses sont les épidémies dont l’origine a pu être rapportée, de façon certaine, à une contamination provenant d’un porteur de germes.
De plus, .les porteurs de germes, exercent leur pouvoir contagionnant d’une façon insidieuse et souvent absolument ignorée. Ce fait nous explique la spontanéité apparente de l’éclosion de certaines épidémies sur laquelle s’appuyaient les anciens partisans de l’autogenèse. Les porteurs de germes constituent les traits d’union cachés qui relient entre elles les atteintes, paraissant indépendantes les unes des autres, parfois les épidémies elles-mêmes.
On a pu mettre en évidence l’existence et le rôle des porteurs de germes dans une série de maladies contagieuses à microbe visible : méningite cérébro-spinale épidémique (méningocoques), streptococcies, diphtérie, infections typho-paratyphoïdiques, etc. Mais même lorsqu’il s’agit de virus filtrants, leur rôle n’en a pas moins été démontré : poliomyélite antérieure aiguë (Lucas et Osgood, Flexner), l’encéphalite épidémique (Levaditi, Harvier et Nicolau, etc., etc.).
Au cours de ces dernières années, on a beaucoup discuté sur la question des porteurs sains de bacilles tuberculeux, de tréponèmes de la syphilis, de gonocoques, du virus de la maladie de Nicolas- Favre, chez la femme, etc.
En somme, pour la plupart des maladies, sauf celles qui proviennent de l’eau et des aliments (maladies animales ou contamination secondaire d’origine humaine) et celles qui sont transmises par les insectes et les acariens, c'est l'homme lui-même qui est le principal agent de la contagion, les poussières, les objets souillés, etc., ne jouent qu’un rôle secondaire.