CHAPITRE V
LA PROPRETÉ
La propreté est la base de toute hygiène , de toute prophylaxie.
Avec la propreté, on détruit la graine (microbes, champignons, insectes, etc.) des maladies, et on fortifie le terrain (organisme).
Les peuples les plus propres sont ceux qui ont la morbidité et la mortalité les plus faibles : Anglo-Saxons, Scandinaves, Japonais (vie au grand air, sports, propreté). Mieux vaudrait, pour une nation, une instinctive et minutieuse propreté, bien entrée dans les mœurs, sans aucun service officiel de désinfection, que des services parfaitement organisés au milieu d’un peuple sale et réfractaire aux règles de l’hygiène générale.
En France, nous avons beaucoup à apprendre des peuples du Nord. Nos mœurs sont à réformer. Il faudrait enseigner la propreté dès l’école, au régiment, dans les consultations de nourrissons, à l’hôpital, etc., sans parler des campagnes à entreprendre par la presse politique, par la brochure, par la conférence. Tâchons de devenir un peuple propre.
La propreté est un bloc. Tout se tient : propreté du corps, propreté du linge, propreté des vêtements, propreté du logis, propreté des aliments, etc. La propreté individuelle, entrée dans les mœurs, rendrait facile la propreté collective.
LA PROPRETÉ
Nous aurons surtout en vue la propreté corporelle.
1° Historique. — Dès la plus haute antiquité, les peuples civilisés, les Égyptiens , par exemple, avaient senti le besoin de propreté corporelle. Les Grecs, si sportifs, considéraient la pratique des ablutions comme une nécessité biquotidienne; ils ne négligèrent pas pour cela la culture de l’esprit, puisque les bains publics étaient des lieux de rendez-vous des philosophes aussi bien que des athlètes.
Les Romains faisaient une place considérable aux bains froids ou chauds, aux douches, aux bains de vapeur, etc., dans leurs demeures particulières. On connaît les ruines grandioses des thermes de Garacalla, etc.
Ils construisaient, pour le peuple, même en pays conquis, en Gaule, des thermes, véritables palais (ceux de Julien : musée de Cluny). Partout où les Romains ont établi leur domination, on rencontre des thermes.
On y trouvait l’apodyterium ou spoliatorium (vestiaire), le laconicum ou sudatio (étuve sèche), le vaporarium (étuve humide pour bain de vapeur), le caldarium (pour bain tiède en piscine ou en baignoire, ou pour lotions et affusions d’eau tiède), le frigidarium (piscine froide), le tepidarium (salle modérément chauffée, pour massage, frictions, onctions avec des graisses ou des huiles parfumées).
Malgré la réaction de certains ordres religieux (saint Benoît), les Croisés rapportaient encore d’Orient la mode d’aller aux « étuves », d’où l’on écartait, d’ailleurs, les lépreux, même les vagabonds, et, d’abord, les filles de mauvaise vie. Malgré cette dernière interdiction, les « étuves » devinrent des lieux de rendez-vous galants si mal famés qu’aux xvie et xvne siècles on finit par ne plus se laver, ou très peu. On se lavait pourtant la figure à l’alcool aromatisé. Puis on eut des baignoires domestiques, ou des tubes en Angleterre; on recevait dans sa salle de bains (xvme siècle).
Enfin, au xixe siècle, les bains publics de rivières reviennent à la mode. Quant aux bains de mer, qui avaient été pratiqués à Ostie dès le siècle d’Auguste, ils ne retrouvèrent, eux non plus, la faveur qu’à la fin du xvme siècle, en Angleterre et en Allemagne d’abord, puis chez nous.
Le peuple japonais passe pour le plus propre de tous, avec ses bains quotidiens, souvent publics, dans des baquets d’eau très chaude. Cette pratique fut continuée même pendant la campagne russo-japonaise.
Actuellement, les bains sont en grand honneur dans les pays du Nord (luxueux bains publics dans les Pays Scandinaves) et trop peu répandus en France. La baignoire devrait être un objet mobilier. Tâchons de la vulgariser. Pour ceux qui ne peuvent se baigner chez eux, répandons les bains-douches.
2° Importance de la propreté de la peau. — Le nettoyage de la peau est indispensable à son bon fonctionnement.
Il la débarrasse de la matière sébacée, des sécrétions sudorales, des matières organiques et de toutes les souillures superficielles.
Parmi celles-ci, une place à part doit être faite aux microbes de la peau, très nombreux, les uns saprophytes, les autres pathogènes (surtout pyogènes) ; ils sont incrustés dans les plis et dans les couches superficielles de l’épiderme. Il faut le lavage pour les expulser. On sait la difficulté qu’ont les chirurgiens à aseptiser leurs mains et le champ opératoire. Rien n’est plus difficile à nettoyer que la peau. Ces microbes causent les complications des plaies, les furoncles, les anthrax, l’impétigo, etc.
Les insectes (poux, punaises, moustiques) piquent plus volontiers une peau sale.
En outre, la propreté de la peau est physiologiquement indispensable à la santé. On connaît les troubles profonds qui suivent la suppression des fonctions cutanées (brûlures, vernissage expérimental).
C’est que la peau est un organe éliminateur de premier ordre (toxicité de la sueur). Nos 3 000 000 de glandes sudoripares représentent comme volume la moitié d’un rein ; elles sécrètent en vingt-quatre heures 1 000 à 1 300 grammes de sueur (eau, NaCl, urée, acides, 15 à 20 gr. de produits solides, soit un quart des produits solides de l’urine). En été, une trop grande sudation, surtout aqueuse, peut, il est vrai, concentrer les poisons du sang et troubler le fonctionnement des reins et de l’intestin, si la boisson ne remplace pas cette eau.
En s’évaporant, la sueur permet de lutter contre l’excès de calorique.
La peau est encore le siège d’une exhalaison et d’une respiration sensibles. Sa richesse en terminaisons nerveuses sentitivo-sensorielles entretient le tonus du système neuro-musculaire général.
3° Propreté de la peau et des muqueuses . — a) Lavage des mains. — Voilà une des plus grandes règles de l’hygiène : avoir les mains propres , ne se mettre à table qu’avec les mains propres. Combien de maladies (toutes les maladies qui se contractent par ingestion) sont les maladies des mains sales ! N’apprendrait-on que cela à l’école, on rendrait un immense service.
Une toilette soigneuse des mains et des ongles, des poignets et des avantbras, est donc de rigueur plusieurs fois par jour, surtout avant le repas. L’idéal est le lavage à Veau chaude et au savon , répété au moins matin et soir, avant et après chaque repas et après tout contact salissant ou suspect (défécation : les mains sales peuvent transmettre la fièvre typhoïde). Au besoin (danger d’infection) on usera d’alcool, d’antiseptiques (sublimé à 1/1 000). Le brossage des mains et surtout des ongles sera pratiqué avec une brosse très propre. Les ongles devront être courts, et toujours très blancs. Même très propres, les mains ne devraient jamais être portées à la bouche. Les gants sont indispensables pour certains ouvriers.
LA PROPRETÉ
L’emploi des savons liquides, des savons antiseptiques est à recommander. Bien éliminer les couches superficielles si l’on se sert d’un savon d’établissement public.
La serviette individuelle est aussi de rigueur.
b) Lavage des pieds. — Seront lavés, savonnés, tous les soirs.
c) Lavage du visage. — Pour le visage, les yeux, il faut en général proscrire l’usage des fards, poudres, pâtes ou cosmétiques, etc. Le lavage matin et soir constitue un minimum indispensable de soin de propreté de la face.
Il serait préférable de supprimer la barbe, de se raser complètement. Le rasoir doit être propre, car il peut inoculer un certain nombre d’affections (affections parasitaires, tuberculose).
d) Soins de la bouche, des fosses nasales, du conduit auditif.
— La bouche a besoin d’être lavée, les dents doivent être soigneusement brossées , au moins matin et soir, et après chaque repas. La brosse à dents (indispensable) doit être très propre, maniée énergiquement, mais dans le sens de l’axe vertical de la dent, en partant de la gencive; elle sera trempée dans de l’eau tiède aromatisée ou antiseptique (eau oxygénée, phénosalyl, menthol, etc.), et chargée de poudre ou pâte dentifrice (craie camphrée, etc.), de savon; un cure-dent en plume souple, très propre, peut être employé : l’usage d’un fil est préférable.
De fréquents gargarismes, à l’eau boriquée, par exemple, permettent de compléter ces soins et de les étendre au pharynx. Toute lésion dentaire doit être traitée le plus tôt possible.
Les fosses nasales antérieures seront lavées matin et soir, et plus souvent, s’il le faut, par aspiration légère d’eau salée, boriquée, ou alcoolisée (eau de Cologne), parfois à l’aide d’un coin de mouchoir humide, ou d’un tampon de coton.
Le cérumen doit être enlevé tous les jours du conduit auditif externe (petits tampons de coton hydrophile imbibés d’alcool, ou au moins d’eau chaude).
e) Soins du cuir chevelu. — Le cuir chevelu doit être fréquemment (tous les 8 jours au moins) lavé à l’eau savonneuse, à la décoction de bois de Panama, à l’alcool ou à beau de Cologne. La plus grande propreté des peignes, brosses, tondeuses, ciseaux, et de ceux qui les manient doit être observée. Chacun devrait avoir ses instruments de toilette individuels; la moindre plaie du cuir chevelu et
de la barbe doit être soigneusement traitée (adénites possibles). Les cheveux doivent être peignés et brossés matin et soir. Pour la lutte contre les parasites et leurs lentes, voir plus loin.
f) Toilette ano-génitale. — La toilette des organes génitaux est trop négligée en général. Elle doit se faire non seulement après une souillure certaine, comme le coït, mais matin et soir. Les prescriptions du Coran seraient à introduire dans nos mœurs.
Elle est facile pour l’homme, plus compliquée (mais encore plus indispensable) pour la femme. Le bidet est un objet de première nécessité pour toute femme. Surtout en cas de pertes, elle prendra deux injections vaginales par jour, matin et soir, au moyen d’un seau accroché au-dessus du bidet et contenant 2 litres d’eau bouillie tiède; un antiseptique léger peut être ajouté à l’eau.
Il faut exiger les bidets et les seaux (avec canule individuelle) dans les hôpitaux, les écoles, dans toutes les collectivités minimes.
4° Bains. — Les bains généraux peuvent agir de façon très différente, notamment suivant la température de l’eau employée : froids, ils sollicitent plus ou moins l’absorption d’eau; chauds, ils provoquent l’exhalaison cutanée; tièdes, ils sont neutres.
Les grands bains froids (bains de rivière, bains de mer, bains thérapeutiques, méthode de Brand, etc.) peuvent être pris ou donnés à des températures variables, au-dessous de 25 degrés. En soustrayant au corps une partie de son calorique, ils abaissent sa température, diminuent la fréquence du pouls, activent les combustions respiratoires, bien qu’ils ralentissent les mouvements de la respiration, parce qu’ils les rendent plus amples et plus profonds. On croyait autrefois que les bains froids pouvaient être dangereux s’ils étaient pris pendant une période de sudation; il n’en est rien : l’exemple des bains russes et des bains turcs le prouve. Ce qui peut être dangereux, c’est de prendre un bain froid en pleine digestion (congestions chez les alcooliques tombés dans l’eau froide), ou d’attendre en plein air et sans habit que la sueur soit évaporée. Le frisson initial ressenti à l’entrée dans l’eau froide est normal; il faut le combattre par le mouvement (natation, etc.); il serait imprudent de prolonger le bain jusqu’à production d’un frisson nouveau.
Les bains tièdes (25° à 33°) sont sans action notable sur la température et le pouls. Ils calment l’excitation nerveuse, délassent, portent au sommeil; ils lavent la peau, la rendent souple, élastique, favorisent son fonctionnement. Ils sont très hygiéniques, s’ils ne sont pas très prolongés, ce qui les rendrait débilitants. Des bains de propreté sont à conseiller au moins deux ou trois fois par semaine, et plus souvent en été.
rochaix. — Précis d'hygiène.
LA PROPRETÉ
Quant aux bains chauds (33° à 40°), ils constituent plutôt un agent thérapeutique (broncho-pneumonie, méningite cérébro-spinale, etc.). Ils peuvent élever légèrement la température. Ils accélèrent les battements du cœur et du pouls, diminuent les combustions respiratoires. Trop prolongés ou trop chauds, ou trop fréquents, ils deviendraient débilitants et même dangereux (pesanteur de tête, somnolence, étourdissements, vertiges, syncopes, congestions viscérales), surtout chez les cardiaques, les scléreux, les pléthoriques. Pourtant on prend volontiers les bains de propreté à 38 degrés et même plus (pas plus de quinze à vingt minutes).
Le bain de vapeur, qui emploie Yétuve humide, est un puissant agent de sudation, capable de diminuer de 400 à 700 grammes le poids du corps. Pour atténuer la faiblesse qu’il détermine, on le fait suivre d’une douche froide ou même d’un bain froid : c’est le bain russe.
Les étuves sèches (jusqu’à 100°) provoquent la transpiration, activent le pouls. Leur emploi doit être bien surveillé; il est parfois dangereux, contreindiqué chez les cardiaques et artério-scléreux, notamment. Suivi d’une application froide à la sortie, il constitue le bain turc ou bain maure-, le bain russe est bien préférable.
Les bains par aspersion (en pluie), douches, ablutions à l’éponge ou au collierdouche, tubs des Anglais, sont des moyens excellents non seulement d’entretenir la propreté corporelle, mais encore d’exciter le fonctionnement de la peau et du système nerveux. Les ablutions prises le soir, ou même matin et soir pendant l’été, seront froides (lymphatiques), ou tièdes (sanguins) suivant les tempéraments. La douche en jet, alternativement chaude et froide, constitue la douche écossaise.
5° Bains=douches. — Les bains par aspersion , les bains-douches populaires , sont très utiles surtout dans les villes où l’atmosphère est chargée de poussières charbonneuses, où le lavage du visage et des avant-bras noircit le linge de toilette. Ils doivent être à la fois hygiéniques, confortables, bon marché , et de fonctionnement rapide.
L’eau du bain par aspersion, qui est généralement court, pourrait à la rigueur être à la température ambiante en été, et avoir 18 à 20 degrés en hiver. Il est bien préférable d’obtenir constamment une température de 28 à 30 degrés, ou du moins ne descendant jamais au-dessous de 25 degrés; il est bon, d’ailleurs, de laisser libre d’utiliser la douche froide (à Vienne, l’eau est à 32 ou 35 degrés en été, à 35 ou 37 degrés en hiver). Des bonnets imperméables très propres sont mis à la disposition des femmes.
Dans la cabine individuelle, ou la salle commune de bains-douches (casernes), on commence par se mouiller tout le corps en laissant couler l’eau pendant une à deux secondes, on se savonne, on relâche la douche pour enlever la mousse de savon; en même temps, on prend un bain de pieds dans un tub ou un baquet; on s’essuie avec une serviette ou un peignoir; le tout a duré trois
à cinq minutes. En une heure, 12 à 20 personnes peuvent se succéder dans une cabine.
La quantité d’eau employée est variable : 5 litres pourraient suffire. Dans les écoles, casernes, prisons, chaque individu a 8 à 10 litres à sa disposition; cette quantité est portée de 20 à 30 litres dans les bains publics; un mécanisme permet d’éviter le gaspillage.
Le savon mis à la disposition du public, à moins qu’on ne dispose d’un distributeur de savon liquide, doit être un morceau de savon de Marseille, de 5 à 18 grammes. Le savon noir est trop visqueux, trop adhérent.
Comme appareil, le meilleur ajutage est une pomme d’arrosoir, presque
cylindrique plutôt que conique, ramassant bien la gerbe; sa direction ne doit pas être horizontale, ni verticale, mais oblique à 45 degrés de haut en bas (ainsi les femmes, même sans bonnet, peuvent ne pas se mouiller les cheveux) La pression doit être moyenne; la percussion est inutile; ce n’est pas le jet qui doit nettoyer, c’est la friction savonneuse.
La salle de bains-douches doit être chauffée, à 18 ou 22 degrés, et munie d’un tuyau d’évacuation pour les buées.
On a construit aussi des appareils portatifs.
Pour le chauffage de l’eau on peut se baser sur les données suivantes : le mélange de 1 volume d’eau à 100 degrés à 2 volumes d’eau froide donne de l’eau à 30 degrés; 1 kilogramme de vapeur porte de 10 à 30 degrés 27 litres d’eau. Consulter les thermomètres indicateurs annexés
aux appareils (appareils collectifs), et actionner à volonté l’eau froide et l’eau chaude.
En Autriche et en Allemagne , déjà depuis plus de vingt-cinq ans, le grand public peut bénéficier des avantages du bain par aspersion : Vienne (Autriche), Altona, Magdebourg, Francfort-sur-le-Mein, Berlin, etc., possèdent depuis longtemps des établissements de bainsdouches populaires. Pour une somme des plus minimes, chacun, homme ou femme, peut, quand il lui plaît, en toutes saisons, prendre son bain-douche, avec une perte de temps insignifiante (cinq à dix minutes).
Une cabine, chauffée en hiver à 20 degrés, divisée en deux compartiments (vestiaire et douche) par un rideau imperméable, un jet formé par une pomme d’arrosoir, incliné à 45 degrés, de l’eau à 28 degrés ou 30 degrés, à raison de 30 à 40 litres par personne, un tub pour bains de pieds, un morceau de savon de Marseille de 10 grammes environ, une serviette ou un peignoir pour s’essuyer, suffisent.
En France , la généralisation de ces établissements populaires est lente à s’opérer. Cependant la plupart des grandes villes en sont actuellement pourvues.
Des cabines de bains-douches existent dans les nouvelles casernes (fig. 3), les établissements pénitentiaires neufs (salles collectives), dans certaines usines. Elles devraient être obligatoires dans les hôpitaux, les asiles de nuit, les dépôts de mendicité, les usines, les habitations ouvrières à bon marché (avec buanderie), les écoles, les lycées, les collèges. Les nouveaux groupes scolaires lyonnais ont des bainsdouches (voir Hygiène scolaire).