VI. — L’ALCOOL POISON MALADIES ET LÉSIONS ALCOOLIQUES
Etudions les méfaits de l’alcool.
1° Que devient V alcool absorbé ? — - L’alcool ingéré se retrouve en nature dans la veine porte, dans le foie, et dans tous les capillaires jusque dans le cerveau. Mais il ne s’élimine pas entièrement en nature; une partie se transforme en aldéhyde. Au début de l’ivresse ou trouve ordinairement 2 milligrammes d’alcool par centimètre cube de sang et environ 1 milligramme par centimètre cube d’urine.
2° Action générale de l’alcool . — L’alcool entre en contact avec tous les organes. D’où : 1° irritation mécanique des premières voies digestives; 2° déshydratation des tissus; 3° congestion et stase sanguine.
Les conséquences sont : 1° irritation des cellules nobles qui finissent par subir la dégénérescence graisseuse; 2° envahissement par les phagocytes et sclérose, le tissu scléreux prenant la place des éléments nobles.
3° Lésions alcooliques. — Elles sont nombreuses.
Du côté de l’appareil digestif : la gastrite alcoolique , pouvant aller jusqu’à la gastrite ulcéreuse (les buveurs de bière ont l’estomac dilaté, les buveurs d’eau-de-vie, l’estomac rétracté); le cararrhe chronique de V intestin ; peut-être, certaines ulcérations duodénales • Le territoire de la veine porte est spécialement atteint : cirrhoses du foie (spécialement la cirrhose atrophique de Laennec, la cirrhose atrophique graisseuse et d’autres); on sait que la cirrhose de Laennec est la maladie des buveurs de vin (pour Lancereaux les sels de potasse du vin joueraient un grand rôle dans sa pathogénie; on sait aujourd’hui que les infections, notamment la tuberculose, sont les auxiliaires de l’alcool dans la production de la cirrhose), de certaines affections du pancréas (diabètes alcooliques), de scléroses de la rate , de péritonites chroniques (pour laquelle la tuberculose joue un rôle). Le système circulatoire réagit de façons diverses : congestions capillaires , surcharge graisseuse du cœur (buveurs de bière); les artères paraissent moins souffrir de l’alcoolisme. Les reins sont rarement malades du fait de l’alcoolisme; ils restent sains chez les cirrhotiques ; l’alcool ne s’éliminant qu’en partie en nature par les reins. Le système nerveux , au contraire, est très sensible à l’alcool; la cellule ner-
ALCOOLISME
veuse, hautement différenciée, s’altère rapidement au contact du poison. Du côté de l 'encéphale, c’est la congestion des méninges et de l’écorce, aboutissant à la sclérose cérébrale, c’est la méningite alcoolique (adhérences, plaques, hémorragies), c’est la stéatose des artérioles cérébrales. La moelle est moins touchée. Les nerfs 'périphériques sont fréquemment atteints de névrite segmentaire périaxile (névrites sensitives et motrices).
é° Syndromes alcooliques . — Ils sont très variables et diffèrent suivant la boisson ingérée, suivant la réceptivité de l’individu (hérédité, âge, profession), suivant les intoxications ou infections concomitantes, etc.
a) Alcoolisme aigu . — C’est V ivresse : gaie, rabelaisienne, chez les buveurs de vin; triste, dangereuse chez les buveurs d’eau-de-vie; épileptiforme, bruyante, furieuse, chez les buveurs d’absinthe (Magnan, Lancereaux).
Le delirium tremens (excitations, vertiges, perte des sens, fureur, puis : coma) peut s’observer chez tous les alcooliques. L’hérédité (fils d alcooliques), l’âge (jeunes), certaines professions (surmenés, intoxiqués) prédisposent. La mort peut terminer la crise.
b) Alcoolisme chronique. — Magnus Hüss (1852) le signale. Lancereaux et bien d autres l’étudient. C’est V alcoolisme chronique qui constitue le fléau social si redoutable.
Il faut bien savoir que beaucoup d’alcooliques chroniques n’ont jamais été ivres (alcoolisme latent); ils ignorent être des alcooliques. Les effets sont dus aux doses journalières et accumulées. Les uns peuvent boire impunément et vivre vieux, d’autres (les plus nombreux) sont très vite des malades et meurent jeunes. Pourquoi cette différence? Les facteurs qui favorisent l’alcoolisme chronique sont : 1° l’hérédité (p. 954); 2° la profession (vie sédentaire); 3° le moment de la journée où on boit, l’alcool étant bien plus dangereux à jeun (verre du matin, apéritifs) soit pour l’estomac, soit pour les organes de la veine porte qui le reçoivent pur; 4° la dilution (l’alcool des boissons fermentées étant, de ce fait, beaucoup moins nocif) ; 5° les boissons (celles à essences étant très dangereuses, p. 951); 6° l’état général de la santé (autres intoxications, infections favorisant les lésions alcooliques; tuberculose pour le foie et le péritoine, syphilis pour le cerveau
Avec Lancereaux, nous admettrons trois types d’alcoolisme chronique :
SYNDROMES ALCOOLIQUES
a) Œnilisme. — Il est dû à l’abus des boissons fermentées. Le buveur de vin est congestif, vultueux, la face enluminée, avec un certain embonpoint. C’est le système digestif qui est le plus atteint : gastrite (pyrosis, pituite, etc.), cirrhose du foie (hypertrophique ou de Laennec), avec grosse rate, péritonite alcoolique. La mortalité par cirrhose qui était de 7 625 en 1913, est tombée à 4 666 en 1919, pour remonter à 5 853 en 1930. La cirrhose est devenue très fréquente chez la femme : 2 280 cas en 1930. On observe aussi des phénomènes nerveux (fourmillements, douleurs, analgésie, tremblement, insomnie avec cauchemars effrayants et souvent professionnels, délire, delirium tremens , fréquent surtout à l’occasion d’accidents ou d’infections, etc.); les reins sont normaux. La marche de l’intoxication est lente dans les campagnes, rapide chez les ouvriers des villes.
C’est l’alcoolisme des vignerons. Pour Lancereaux, le plâtrage des vins est la principale cause; c’est excessif; le plâtrage ne serait qu’une cause adjuvante.
La tuberculose favorise les cirrhoses du foie (sous toutes leurs formes).
Le buveur de bière est un obèse avec dilatation de l’estomac et surcharge graisseuse du cœur.
b) Alcoolisme vrai. — Il est dû à l’alcool distillé, aux eaux-devie. L’aspect est celui d’un malade maigre et triste. Les symptômes digestifs sont au second plan. Les phénomènes nerveux dominent, phénomènes cérébraux et périphériques.
La stéatose terminale des organes est la règle.
c ) Essencisme. — L ’essencisme est la forme la plus dangereuse de l’alcoolisme chronique; elle est due à Y addition des effets toxiques de V alcool et des essences. Toutes les boissons à essences présentent ce double danger. En outre, ce sont presque toutes des apéritifs (à jeun). L’essencisme se répand de plus en plus; il a un attrait particulier. On peut comparer l’essencisme au morphinisme. Les femmes ont une tendance marquée à devenir anisiques.
La caractéristique (comme pour l’alcoolisme aigu) est la convulsion (crise épileptiforme). Ajoutons la tendance aux crimes et aux délits (délire agressif) aboutissant à la folie; nous aurons caractérisé l’essencisme. En outre : sensibilité excessive, exagération des réflexes, névrites périphériques, etc., etc. C’est, en somme, l’alcoolisme vrai,
ALCOOLISME
avec, en plus, les effets particuliers des essences. Les organes digestifs sont peu atteints.
Cependant, dans la plupart des cas, les effets des différentes boissons s'intriquent et l’on n’a pas des tableaux cliniques schématiques correspondant aux trois types de l’alcoolisme chronique de Lanceraux. Malgré tout, on observe une prédominance sur tel ou tel système, suivant la boisson habituelle.
d) Fin des alcooliques. — Elle est variable. Elle peut provenir d’une maladie franchement alcoolique, comme la cirrhose du foie, le delirium tremens , l’encéphalite alcoolique; elle peut être la suite d’une déchéance progressive et générale.
Elle peut être due à une infection qui trouve un terrain privé de défense; on connaît la gravité de la 'pneumonie chez les alcooliques. La gangrène pulmonaire est fréquente chez eux. La variole est souvent hémorragique chez les alcooliques. Enfin, la tuberculose est tellement fréquente chez eux qu’on a pu considérer l’alcoolisme comme une des causes de la fréquence de la tuberculose en France (p. 887). La syphilis est grave chez les alcooliques. D’une façon générale, l’alcoolique se défend mal contre toutes les maladies et meurt jeune.
Les débitants représentent la profession qui a la mortalité la plus élevée (compagnies d’assurances).
e) Folie, crimes, suicides. — Une autre fin des alcooliques est l 'asile d'aliénés. Tous les spécialistes sont d’accord. Il y a un parallélisme entre la consommation de l’alcool et le nombre des aliénés. Voici d’après Vervaeck (L'Aliéniste français, mai-juin 1933) la pro¬
gression de la folie alcoolique :
Années.
Folie
alcoolique.
Années.
Folie
alcoolique.