CHAPITRE SECOND
RAISONS QUI NOUS FONT ADMETTRE l’iMMATÉRIALITE DU moi.
i°. La conscience .
Cette portion d’étendue tangible , que nous appelons le cerveau , n’existe pas dans un seul point de l’espace. Comme elle se dilate et se condense ainsi que tous les corps de la nature, elle ne se compose pas de parties juxtaposées, mais de parties voisines les unes des autres, et qui sont nécessairement plusieurs.
Maintenant le moi qui se connaitun etidentique, peut-il avoir pour principe une substance composée de plusieurs parties ?
Si le moi est composé de plusieurs élémens , ou bien tous ces élémens se connaîtront eux-mêmes, et alors il y aura plusieurs moi , ou bien un seul se connaîtra , et celui-là suffit pour faire fonction de sujet. Les autres sont inutiles; ils ne doivent pas être supposés; car selon le principe de Guillaume d’Occam : Entia nùn sunt multiplicanda prœter necessitatem.
Mais, dira-t-on, tous les élémens concourront à la conscience du MOI.
Ils auront donc chacun une portion de la conscience du MOI.
Or, i° on ne comprend pas bien ce que peut être une portion delà connaissance du je identique et un; 2° si les parties du moi ne communiquent pas entre elles, il n’y aura que des connaissances partielles; si elles communi-
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quent, il faudra que le point central soit un élément simple, et alors les parties redeviennent inutiles.
2°. Les autres facultés intellectuelles.
La difficulté que rencontre l’exercice de la conscience dans l’hypothèse d’un sujet multiple, est la même pour l’exercice des autres facultés intellectuelles, et par exemple pour la comparaison. Ou bien toutes les parties du sujet compareront, et il y aura plusieurs comparaisons ; et si un seul élément suffit pour faire la comparaison tout entière, à quoi servent les autres? Ou bien elles ne feront qu’une partie de la comparaison; mais on ne comprend pas ce que c’est qu’une partie de comparaison ; et dans cette hypothèse, pour que la comparaison soit entière, il faudra que toutes les parties du sujet pensant communiquent en un centre simple, qui seul suffit et rend inutile la supposition des autres élémens.
Pour se convaincre que la substance du moi ne peut être qu’un élément simple, on peut passer en revue chacune des facultés intellectuelles, et voir si elles se concilient avec un sujet composé de parties.
3°. La sensibilité.
Une épreuve du même genre sur la sensibilité nous donnerait un même résultat. Le principe qui aime ne peut être multiple; car je ne vois en moi ni plusieurs amours du même objet, ni des portions d’amour.
4°. La volonté.
La volonté nous fournit d’abord les mêmes considérations que les autres facultés, et de plus des observations qui lui sont propres.
Si tous les élémens du moi sont doués de volonté, il doit toujo urs y avoir plusieurs volit ions pour le même acte;
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et comment ces mille élémens peuvent-ils s’accorder et tendre vers un seul but? S’ils ne font que concourir chacun pour leur part à la volonté, qu’on explique ce que c’est qu’une portion de volition; et d’ailleurs il faut toujours un élément central qui les réunisse, et alors c’est celui-là seul qui veut.
Mais l’attention et la force motrice, dont la volonté dispose, nous donnent de nouvelles raisons de distinguer le moi du cerveau. Premièrement, c’est une loi physiologique que la lumière, le son, l’odeur, etc., exercent sur notre cerveau une certaine action d’où résulte la perception. Cependant notre volonté choisit entre les sons qui frappent notre oreille : dans un concert nous portons notre attention d’un instrument à un autre, de la basse au-dessus ; la perception que nous voulons recevoir devient claire, celle que nous refusons devient confuse et quelquefois nulle.
Si le cerveau était le principe connaissant, toute action exercée sur lui serait une connaissance. L’être qui change le résultat de l’action exercée sur le cerveau n’est donc pas le cerveau lui-même.
Secondement, le cerveau étant une matière, est soumis aux lois du monde matériel. Ainsi il obéit comme tout autre corps à la pesanteur, etc.
Cependant notre volonté déplace notre corps sans que celui-ci ait été touché par aucun moteur matériel; elle le soustrait en partie aux lois de la pesanteur. Ce qui meut ainsi la matière peut-il être lui-même un corps? S’il l’était , comment se soustrairait-il aux lois physiques?
L’intelligence implique l’unité de l’être pensant, la sensibilité celle de l’être sentant, et la volonté celle du sujet voulant. D’une autre part, le moi qui se sait connaissant, se sait aussi sentant et voulant; ces trois facultés ne peuvent donc appartenir qu’à un sujet non multiple.
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5°. L’identité du moi.
L’identité du moi est pour nous une vérité de conscience; car, sans raisonner, tout homme est convaincu de son identité depuis le moment où il a commencé à se connaître; mais cette identité est encore une vérité de raisonnement : la mémoire se mêle au plus simple et au plus court de nos actes intellectuels. Sans l’identité du moi, comment la mémoire pourrait-elle s’exercer P
Condillac a dit que la succession des sensations constituait ce qu’on appelle l’identité du moi ; mais ne faut-il pas que le moi soit identique pour que les sensations se succèdent. L’idée de succession n’en traîne- t-elle pas nécessairement quelque chose qui change et quelque chose qui ne change pas , car si rien ne restait après le changement, comment saurait-on que le phénomène présent en a remplacé un autre ?
L’identité que nous reconnaissons comme essentielle au moi nous empêche encore de supposer qu’il soit le cerveau. En effet, l’appareil cérébral est renouvelé dans ses molécules comme tout corps végétal ou animal.
Nous ne pouvons nier que le moi ne soit, pendant l’état actuel, dans une étroite dépendance du cerveau.
Les lésions de cet organe altèrent ou éteignent i° la perception, 2° la mémoire des objets physiques, 3° la force motrice, 4° la sensibilité physique.
Comme les autres facultés trouvent dans ces premières l’occasion de leur développement, on conçoit que toute l’intelligence puisse être gênée par la faiblesse ou faussée par l’inexactitude des facultés primitives. Le premier cas se présente dans l’enfance et dans la vieillesse , le second dans la folie.
Si le cerveau exerce une influence sur l ame, l ame réagit sur le cerveau, ainsi que nous l’avons vu à propos de
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l'attention et des mouvemens volontaires ; mais de ce que deux êtres dépendent l’un de l’autre, on ne doit pas conclure qu'ils n’en forment qu’un seul, surtout lorsqu’il est évident que l’un est simple, identique, affranchi des lois de la matière, tandis que l’autre est composé de parties , variable dans ses élémens, et matériel.
L’impossibilité où le moi se trouve d’être constitué par la substance du cerveau , est ce qu’on appelle la spiritualité ou X immatérialité de l’âme.
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