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CHAPITRE QUATRIÈME

PHILOSOPHIE MODERNE. DEPUIS DESCARTES JUSQü’A' NOS JOURS.

§ I(,r. — Quadruple caractère de la réforme cartésienne.

Exposons maintenant la révolution opérée par Descartes , le père de la philosophie moderne : i° la philosophie dégagée de sa servitude envers la théologie, et reprenant la vaste carrière que les anciens lui avaient ouverte ; 2° l’examen rationnel substitué à l’autorité ,même pour les matières religieuses ; 3° l’évidence de conscience , et l’évidence-de raison intuitive jointes à l’évidence des sens extérieurs , comme moyens de connaissance naturelle ; 4° abolition des formes barbares de la scholastique; emploi de la langue maternelle et de l’élégance de style dans les questions de philosophie.

Descartes avait eu des précurseurs dans chacune de ces réformes , mais probablement il ne les a pas connus. Ainsi ,

i°. La philosophie avait été déjà poussée hors du cercle de la théologie par Roger Bacon (xme siècle); Pierre d’Ailly (xive siècle) ; Télésio, Patrice, Bruno, et enfin Lord Bacon et Campanella ( xvie siècle ) ;

2°. Saint Anselme ( xie siècle) ; Hildebert et Abailard (xne siècle); Saint Thomas d’Aquin ( xme siècle ) avaient tenté , suivant l’exemple de Saint Augustin , de donner aux vérités religieuses une base rationnelle ou philosophique ;

3°. Marsile Ficin, traducteur de Platon, Pic de la Mi-

randole ( xve siècle ), Ramus (xvie siècle), s’étaient élevés contre la maxime qui renfermait dans le témoignage des sens toute certitude naturelle ;

4°. Enfin la forme scholastique elle-même avait été attaquée par Jean de Salïsbury, qui dès le xne siècle, malgré sa prédilection pour Aristote , aperçut le vice des études philosophiques de son temps, et attaqua les arguties de l’école; par Nicolas de Glèmengis, recteur de l’université de Paris au xve siècle, et même par les nouveaux péri patéticiens qui vinrent de Constantinople au xvie siècle, et parmi lesquels brillait Georges de Trébisonde.

Des quatre points de la réforme entreprise par Descartes, il en est trois sur lesquels ce philosophe ne laissa rien à désirer. Il prouva par son traité de la méthode que l’usage de la langue maternelle, et l’élégance de la forme, sans rien ôter a la solidité du fond, jettent plus de clarté et d’aisance sur la discussion, de sorte que l’argumentation scholastique se trouva à jamais décréditée auprès de quiconque futdoué de la moindre pureté de goût, et sentit le moindre désir de voir faire quelques progrès à la philosophie. Quant à l’agrandissement du cercle philosophique, Descartes y contribua beaucoup aussi par son exemple. C’est depuis lors que la philosophie acquit une nouvelle branche sous le nom de physique , et qu’on sentit le besoin de la diviser en philosophie naturelle , comprenant les sciences qui ont les corps pour objet, et philosophie intellectuelle et morale , comprenant les sciences qui ne reposent pas sur l’observation des sens physiques.

Enfin pour substituer l’examen rationnel àla soumission passive envers l’autorité, il a tracé des règles admirables que nous rappellerons en peu de mots :

§ II. — Méthode de Descartes.

i°. Prendre pour signe ou critérium de la vérité l’évidence propre de cette vérité, et non la parole d’autrui;

2° décomposer toutes les parties de l’objet à connaître; 3° suivre dans cette décomposition l’ordre que présentent les divisions naturelles de l’objet; 4° ne rien omettre dans les subdivisions qu’on aura trouvées, afin d’obtenir une connaissance exacte; telle est cette méthode, qui peut se résumer en quatre mots: i° évidence, 2° analyse, 3° respect de l’enchaînement naturel des parties, 4° énumération complète.

§ III. — Vrai sens du doute philosophique.

En attendant que par l’application de ces règles il eû t construit sa science, il sentit le besoin d oublier tout ce qu’on lui avait appris ou du moins de le tenir pour douteux, et, comme il le dit lui-même, de nettoyer Faire, pour refaire à neuf l'édifice de sa philosophie. Voilà ce qu’on appelle le doute méthodique de Descartes. Ce doute n’a rien de commun avec celui des sophistes et des pyrrhoniens : le scepticisme de ces philosophes était le terme auquel avaient abouti leurs recherches; le doute de Descartes n’est qu’un point de départ, et ne s’étend pas à ce qu’il a examiné par lui-même, mais seulement à ce qu’on lui a enseigné. Ce n’est pas un doute absolu; le philosophe en excepte les quatre principes théoriques que nous avons cités plus haut, et même les règles pratiques qui suivent , et qu’il s’était promis d’observer jusqu’à èe qu’il eût formé scientifiquement sa morale. i°. Se conformer aux lois et aux coutumes d’une nation, et pour connaître ces lois, qui sont souvent ambiguës, et qui l’étaient surtout de son temps , s’adresser aux plus sensés d’entre les citoyens, et consulter plutôt leurs actions que leurs paroles; 2° éviter lesvœuxperpétuels; 3°àmesure qu’il découvrirait un principe de morale, y conformer sa conduite; 4° se soumettre à ce qu’il ne pourrait empêcher ; 5° enfin regarder la culture de sa raison comme la meilleure profession qu’il pût exercer sur cette terre. Ces cinq principes moraux, non

moins excellens que ses règles de spéculation, peuvent se réduire à ces termes : i° respect des lois publiques , principe que l’exemple de Socrate avait déjà recommandé; 2° respect pour sa propre liberté; 3° accord de la pratique avec la théorie; 4° résignation à la nécessité ; 5° excellence de la culture de la raison.

Le doute de Descartes ne s’applique donc pas aux maximes que lui révèle son bon sens, mais uniquement aux leçons qui avaient jusque là encombré son intelligence. Toutefois ce doute partiel était alors si nécessaire, et il opéra une si frappante révolution, que les successeurs de ce grand homme regardèrent long-temps ce doute comme une partie essentielle de la philosophie. Ils ne remarquèrent pas que cette introduction aux études philosophiques n’est utile qu’à ceux qui se trouvent dans les mêmes circonstances que Descartes , et qu’elle devient sans application pour celui qui n’a pas de préjugés philosophiques à détruire dans son esprit. Etranger à tous les systèmes , de quoi voulez-vous qu’il doute? Il n’a que les lumières du sens commnn; s’il se met à en douter, il ne pourra faire un pas dans aucune philosophie. Avant même d’ouvrir le livre, il s’arrêtera , car il doutera que ce livre existe. Je sais bien que Descartes a un peu exagéré son doute, et que s’il a respecté les maximes que nous avons citées plus liau t , il n’a cependant pas épargné toutes les choses évidentes d’elles-mêmes. Mais ce n’est pas en cela qu’il faut limiter, car il n’a jamais pu se tirer logiquement de cette partie indiscrète de son doute, et d’ailleurs ce n’est point par ce côté qu’il a fait révolution. La partie féconde de son doute est celle qui, appuyée sur les principes évidens que nous avons rapportés, ne s’est mise en défiance que contre les maximes non évidentes proclamées par l’autorité. Nous étions bien aises d’insister sur ce point , afin qu’on ne confondît pas le doute de Descartes avec la sophistique pulvérisée par Socrate, et que l’on sût bien que le fonde-

PARALLÈLE DES ÉCOLES PHILOSOPHIQUES. 2l5

ment de la philosophie moderne n’est pas le scepticisme, mais l’examen d’après les lumières qui éclairent tout homme venant en ce monde.

§ IY. — Partisans modernes de l’autorité.

Au reste, c’est justement sous ce dernier rapport que la réforme cartésienne a trouvé de nos jours de nouveaux antagonistes. « Si chacun juge , dit-on , d’après ses propres « lumières, tout accord devient impossible, et nous mar- « chons à l’anarchie des intelligences; il n’est de salut que « dans la soumission à l’autorité, » et l’on reprend les armes de Tertullien, de Pascal, et des sceptiques eux-mêmes, contre la raison humaine. Mais on oublie que la foi à l’autorité, quand elle existe, est instinctive et non raisonnée , et que si on veut l’obtenir par le raisonnement il ne faut pas médire de la raison ; car celui qui parle est une raison humaine, comme celui qui écoute; et le premier ne peut rien prouver, si cette raison trébuche toujours, ni le second rien admettre en vertu d’une raison dont on lui dit de se défier. L’enfant croit au témoignage par instinct ; plus tard il raisonne sa foi; il a besoin alors de règles de logique et non de diatribes contre la raison ; l’humanité au temps de Descartes était sortie de l’enfance, et elle voulait aussi raisonner. Cette révolution est donc désormais irrévocable, et il faut dire maintenant avec le Cartésien Fénélon : « Les « hommes peuvent nous parler pour nous instruire, mais « nous ne pouvons les croire qu’autant que nous trouvons « une certaine conformité entre ce qu’ils nous disent et « ce que nous dit le maître intérieur. Après qu’ils ont « épuisé tous leurs raisonnemens , il faut toujours revenir « à lui, et l’écouter pour la décision... Ainsi, à proprement « parler, il n’y a qu’un véritable maître qui enseigne tout, « et sans lequel on n’apprend rien ; les autres maîtres nous « ramènent toujours à cette école intime, où il parle seul... « Loin de juger ce maître , c’est par lui seul que nous soin»

21G parallèle des écoles philosophiques.

« mes jugés souverainement en toutes choses. » ( De î existence de Dieu. Partie i. Chapitre iv. xxix. )

Tel est le principe de la théologie cartésienne ; et cette théologie étant devenue celle del’église gallicane, Descartes a encore été victorieux sur ce point, comme sur l’introduction d une forme élégante et claire dans les discussions de philosophie, comme sur l’extension des recherches scientifiques hors du cercle de la théologie.

§ V. — Doctrine de Descartes sur les notions de la raison intuitive.

Nouvel idéalisme.

Notre philosophe fut moins heureux dans la quatrième partie de sa réforme, qui avait pour objet de faire reconnaître de nouveaux genres d’évidence naturelle à côté de l’évidence des sens physiques. Ce n’est pas sur l’évidence de conscience qu’il offre prise à la critique ; il la posa nettement par cette proposition : « Autre chose est connaître « les objets extérieurs, autre chose est savoir qu’on les « connaît : » maxime qui jeta les fondemens de la psychologie ; mais il se trompa sur l’évidence de raison intuitive . Frappé de la soudaineté avec laquelle notre esprit saisit certaines vérités qui dépassent la portée du sens intime et de la conscience, telles que l’infinité du temps et de l’espace, la nécessité d’une cause à tout phénomène qui commence d’exister , il crut que ces principes étaient innés en nous, et se réveillaient au jour marqué. L’esprit ne communiquant plus avec les objets extérieurs, les disciples de Descartes tirèrent bientôt de cette doctrine un idéalisme exclusif.

§ VI. — Sensualisme et scepticisme modernes.

Descartes était donc vulnérable par son système des idées innées, et Locke ne lui épargna pas les blessures. Ce dernier démontra que les axiomes de raison intuitive sont toujours précédés dans notre esprit par quelque connais-

sance sensible ou quelque fait de conscience, mais il appela ces axiomes soit des idées de sensation , soit des idées de réflexion , mot qui dans son langage est synonyme de conscience , et par ces expressions qui confondent le conséquent avec l’antécédent, malgré la différence de nature qui les sépare, il ouvrit la porte à un nouveau sensualisme. De cette lutte entre le sensualisme des disciples de Locke et l’idéalisme des successeurs de Descartes, lutte qui devait affaiblir l’évidence des sens et l’évidence de raison intuitive,naquit un nouveau scepticisme, dont Bayle et Hume furent les organes.

§ VII. — Nouvel éclectisme.

Mais de même que la philosophie antique était parvenue, malgré le rempart du pyrrhonisme, à la conciliation de Platon et d’AniSTOTE, de même la philosophie moderne est arrivée , malgré les derniers sceptiques , à concilier Locke et Descartes. Elle reconnaît avec le premier que rien n’existe dans l’entendement avant les connaissances de perception matérielle ou de sens intime, et avec le second qu’il est des connaissances tout-à-fait distinctes de ces premières, et qui ont leur évidence à part ; seulement elle les rapporte à une faculté distincte de la conscience et de la perception matérielle, et qui n’entre en exercice qu’après le développement de ces premières. Les auteurs de cette alliance sont Reid en Ecosse, et en France MM.Laromiguière etRoYER-CoLLARD (pour ne pas tenir compte de différences de langage et de dissentimens sur d’autres objets ). Comme la première paix entre l 'idéalisme et le sensualisme avait, dans les écoles d’Alexandrie, porté le nom d’ éclectisme^ M. Cousin, à qui nous devons la plupart des lumières que nous possédons sur ce mouvement des écoles alexandrines , a donné le nom d’éclectisme moderne à l’état actuel de la philosophie française.

§ VIII. — Résumé et conclusion.

En résumé, nous avons cherché à comparer les différentes écoles philosophiques sous le point de vue de la certitude de nos connaissances ; nous avons vu que l’amour de l’unité, inhérent à l’esprit humain , amour qui est produit par notre croyance instinctive à la généralité des phénomènes naturels, avait long-temps entraîné les écoles à n’admettre qu’un seul genre d’évidence ; que la secte ionienne, la plus ancienne des sectes philosophiques delà Grèce, s’était déclarée pour l’évidence des sens; qu’à celleci avait succédé l’école d’Elée, qui s’était renfermée dans l’évidence déraison intuitive; que de cette première lutte était né le doute des sophistes, retranché dans la seule évidence de sens intime, ne croyant qu’au moi, et niant le non-moi tout entier; que Socrate, en interrogeant le cri de l’humanité dans la conscience morale ou la notion de devoir, avait raffermi le monde extérieur qui vacillait devant la sophistique, et rallié les écoles ; qu’ après ce grand homme elles s’étaient encore séparées, mais en s’éloignant beaucoup moins les unes des autres ; que le nouveau scepticisme, celui de Pyrrhon, sorti des nouvelles dissensions philosophiques, avait respecté la morale , et qu’enfin les écoles d’Alexandrie et d’Athènes avaient conclu un traité de paix entre la perception matérielle et la raison intuitive, le sensualisme et l’idéalisme, Aristote et Platon. Nous avons ajouté qu’alors le monde, passant du polythéisme au monothéisme , avait été long-temps absorbé dans ses méditations sur l’essence et les attributs de la Divinité ; que pendant tout le moyen âge la philosophie avait perdu ses vastes limites et n’était plus devenue que les prolégomènes de la théologie. La barbarie et l’ignorance des temps lui avaient imposé une formelourde et pédantesque; la foule, incapable de juger par elle-même , avait naturellement laissé prendre à la décision des plus instruits une autorité

qu’on ne songeait pas à combattre ; et l’ëcole n’admettant en dehors de la révélation que l’évidence des sens phy • siques , était à peu près retournée au sensualisme d’Ionie. Mais à l’avènement de Descartes la face des choses fut renouvelée : il rélargit le cercle de la philosophie, en épura la forme, et remplaça par l’examen la foi à l’autorité. Enfin à côté de l’évidence des sens il posa l’évidence de sens intime et l’évidence de raison intuitive, et bien qu’il n’ait pas représenté cette dernière comme elle devait l’être , et qu’il ait ainsi occasioné un nouveau sensualisme suivi d’un scepticisme nouveau , il n’en a pas moins agrandi le point de vue exclusif de la scholastique, et préparé la voie à la philosophie moderne, qui reconnaît trois genres d’évidence tout-à-fait indépendansl’un de l’autre dans l’ordre logique. Cet éclectisme moderne portera de plus heureux fruits que celui de l’antiquité. Après Socrate, les écoles se sont moins éloignées les unes des autres qu’ elles ne l’avaient fait auparavant ; dans la séparation qui s’est faite après Descartes, l’éloignement a été moindre encore; si elles se séparent de nouveau, la distance diminuera de plus en plus, à cause de l’abondance des lumières; ce qui rend de plus en plus difficiles les coups d’œil étroits et exclusifs. C’est encore un côté par lequel on entrevoit que la marche du genre humain est progressive et ne tourne pas dans un cercle.

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