‹ Précis d'un cours de psychologieChapitre 64 sur 72 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

PHILOSOPHIE DU MOYEN AOE. DEPUIS PROCLUS JUSQu’a DESCARTES.

§ Ier. — Caractère de cette philosophie.

On a vu que les derniers travaux de la philosophie antique, en conciliant Aristote et Platon, avaient abouti à la reconnaissance de tous les genres d’évidence ou de certitude. C’est le noèoplatonisme éclectique d’Alexandrie et d’Athènes qui opéra cette conciliation ; mais le néoplatonisme contenait une branche qui acquit bientôt un immense développement, et fit perdre de vue le germe d’ éclectisme porté par le même arbre. Cette branche était la théodieée. Servant d’organe à un besoin nouveau de l’humanité, qui demandait à passer du polythéisme au monothéisme, les écoles d’Alexandrie et d’Athènes cultivèrent avec soin la doctrine de l’immatérialité de Dieu, et les idées de Platon et de l’orient sur la trinité divine. Philon d’Alexandrie, né quelques années avant J.-C. , enseigna un Dieu en trois personnes, dont la première était l’être immuable, la seconde le loyoç ou la pensée de Dieu, et la troisième le monde réalisé ou le monde sensible. La secte de la cabbale ou de la tradition orale , tradition qui, selon cette école , s’était transmise secrètement chez les Juifs et contenait la sagesse divine , enseigna que le premier homme Adam Kadmon, était le messie par l’entremise duquel l’univers émanait du tout-puissant. L’école gnostique regarda le inonde comme une transformation ou plutôt comme une chute de Dieu. Enfin Ammonius Saccas , vers la fin du

ao8 parallèle des écoles philosophiques.

deuxième siècle de lere chrétienne, exposa le système d’une trinité dont les trois personnes sortaient l’une de l’autre: l’être principe et essence de toute chose produisant l’intelligence (6 vouç), d’où émanait à son tour l’âme, l’amour, (y) f'jyri). En un mot les philosophes de cette époque, soit qu’ils deviennent chrétiens, soit qu’ils demeurent dans le judaïsme ou dans le paganisme, se montrent vivement préoccupés de la nature de Dieu et de la manière dont il se manifeste aux hommes. Tout autre sujet de recherche paraît froid, et même aux yeux de quelques-uns, toute source de connaissance est peu sure, à côté de la faculté qui nous fait connaître Dieu, et qui est appelée intuition intérieure par Philon d’Alexandrie, extase par les Cabbalistes, gnose om connaissance secréte par les Gnostiques, intui ’* tion mystique par Saint-Denis l’aréopagite , purification (àirAcocrjç) par Plotin, théurgie ou science du surnaturel Jamblique, et foi (7 riariç) par Proclus.

Tertullien , Arnobe et Lactance regardent toute faculté humaine comme incapable de saisir les dogmes religieux , et ne font reposer ces vérités que sur la tradition écrite et la révélation extérieure; mais le néoplatonicien saint Justin, le premier des Pères de l’Eglise chez lequel on trouve le dogme de la trinité nettement exprimé , professe l’opinion que le (Xoyoç) ou l’intelligence divine s’est révélé aux philosophes avant son incarnation, et qu’en conséquence on peut croire à la philosophie , qui sort de la même source que le christianisme. Dans le même temps Numénius d \Apamée dit que Platon n’est autre chose que Moïse parlant grec. Enfin saint Clément d’Alexandrie concilie aussi avec la religion chrétienne le néoplatonisme , qu’il enseignait avant d’adopter le nouveau culte. Il y a donc à cette époque des relations fort intimes entre la théologie païenne , la théologie juive , et la théologie chrétienne. Mais lorsque celle-ci monte sur le trône avec Constantin , les deux autres perdent peu à peu faveur, et

bientôt Justinien fait fermer les écoles des philosophes païens.

La question théologique garda sa suprématie pendant tout le moyen âge. L’Eglise chrétienne s’organisa de bonne heure en hiérarchie et tendit à l’unité. Cette organisation intérieure et l’ignorance des peuples sur lesquels le clergé eut à exercer son influence remirent naturellement à son autorité la solution définitive de tous les problèmes. La philosophie pendant cette période se divisa en logique, métaphysique et morale. La première de ces trois branches, beaucoup plus cultivée que les autres, ne fut qu’un moyen de prouver les dogmes posés par l’église. La logique d’Aristote se prêta merveilleusement à cet usage, et l’on poussa si loin la décomposition et l’emploi des formes du raisonnement que le résultat fut en théorie une poussière impalpable, et en pratique une argumentation pleine de raideur et de vaines paroles. La métaphysique s’occupa surtout de l’essence et des attributs de la divinité , et les devoirs envers Dieu formèrent le fond delà morale; aussi la philosophie fut-elle appelée alors la servante de la théologie. Pour les idées qui n’avaient point leur source dans la révélation, on n’admettait qu’un seul genre d’évidence : c’était celle des sens extérieurs. Nihil est in intellectu quod non prias fuerit in sensu , telle était la maxime qu’on professait le plus ordinairement dans le moyen âge , et qu’on prétendait extraite des ouvrages d’Aristote. Ainsi i° la philosophie réduite à n ’être qu’un prolégomène de la théologie ; 20 la révélation interprétée par V autorité, seul moyen de certitude pour les vérités religieuses ; 3° le témoignage des sens, unique source d’évidence pour tout le reste, c’est-à-dire unique procédé de connaissance naturelle; 4° forme syllogistique et pédantesque de toute dissertation: tel fut l’état dans lequel la philosophie arriva à la fin du xvie siècle.

§ II. — Principaux chefs de cette philosophie.

Yoici les noms de ceux qui contribuèrent le plus à donner à la scholastique le caractère qu’elle nous présente :

Xe siècle : Gerbert, devenu le pape Silvestre II, qui étudia à Séville et à Cordoue la philosophie aristotélique des Arabes, et l’enseigna à Bobbio, Reims, Aurillac, Tours et Sens;

XIe siècle : Lanfranc de Pavie, qui perfectionna l’usage de la dialectique appliquée à la théologie ;

XIIe siècle : Pierre le Lombard, évêque de Paris, qui forma un recueil de propositions extraites des Pères de l’Eglise , et dont le livre , devenu par la suite l’arsenal de la théologie, valut à son auteur le titre de magister sententiarum; Alexandre de Hales, surnommé le docteur irréfragable, qui développa la doctrine de la suprématie du pape sur les rois ;

XIIIe siècle : Albert le Grand, qui vécut à Cologne et à Paris, et détermina le grand mouvement vers la philosophie d’Aristote; Petrus Hispanus, de Lisbonne, devenu pape sous le nom de Jean XXI , auteur du tableau des diverses espèces d’argumens ; Henricus Gandavensis , qui enseigna que toute connaissance obtenue par la voie naturelle est douteuse; Duns Scot, qui ne croyait pas à la possibilité d’une théologie rationnelle ;

XIVe siècle : François Maryonis (doctor iiluminatus et acutus ) qui donna l’exemple des disputes en Sorbonne; Guillaume d’Occam, qui professa que les idées générales ne sont que des fictions de l’esprit , et que l’existence, l’unité , l’immatérialité, l’intelligence et la puissance de Dieu ne sont données que par la foi; et Jean Buridan, qui, pour faire trouver des idées moyennes , donna des règles qu’on appelait le pont aux ânes.

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