‹ Précis d'un théorie des rhythmesChapitre 22 sur 28 · A. DÉCADENCE · texte numérisé non relu

A. DÉCADENCE

«. Dissolulîon de la quantité prosodique. Les origines da riiylhme

moderne.

L'observation de la longueur par position est sans doute ce qu'il y a de plus délicat dans la quantité. Les Romains du quatrième et même du troisième siècle ne lui restent plus fidèles. Jadis la position allongeait les syllabes non-seulement dans les vers, mais encore dan&. le débit de la prose. Les chapitres de Gicéron et de Quintilien sur le nombre oratoire en fournissent la preuve. Mais, en traitant du môme sujet, Probus, auteur de la CathoUca ars (i)» et un autre grammairien, Claudius Sacerdos, distinguent entre des syllabes finales Ion-* gués par nature et celles qui le sont par position en poésie, mais qui, suivant eux, ne le sont pas en prose. Dans la chute oratoire cujtis ego causa laboro ils regardaient la seconde de causa comme longue; mais dans la chute cujus ego causam suscepi la seconde de cauaam leur paraissait brève, bien que le mot suivant coin-mençât par une consonne. Pour eux judicium sustinebit est un péon premier (jûdîcîûm) suivi d'un di trochée (sûstînêbît); Ucîtûm cônsërvârë \xn tribraque suivi encore d'un ditrochée (« u u, - u - u). Pour Quintilien (2) crtmir, nîs causa formait un crétique et un trochée ; Diomède y voit, comme Probus, un dactyle et un spondée (3). Si la

(l) Pages 4489*1494, Putsche. — M. Ghadius Sacerdos, Artes grammaticm; 1. II , SI 184-191 , p. 70 et suiT. ; Endlicher. (1) Quintil., IX, 4, 97.

(3) Diom., p. 465, 407.

position n'était plus sensible à la fin des mots, c^est qae l'accent avait déprimé les syllabes finales.

Diomède va plus loin. 11 nous apprend qu'à son époque (il vivait à la fin du quatrième siècle) aucune espèce de position, eût^-elle lieu au milieu des mots, ne saurait changer la prononciation d'une syllabe. 11 voit un anapeste dans pôrHgif des péons troisièmes (^^^^--J) dans p^rtûUfiint , bàrbàrôrûmf pirdMSrûm ; un anapeste suivi d'un trochée dans parricldârûm.

Enfin il ne sent plus la force de la position que dans les syllabes accentuées. A la seule exception du mot eM^, abrégé déjà par l'usage familier du temps de Plante, il rejgarde comme longues toutes les pénultièmes suivies de deux consonnes dont la seconde n'est pas une liquide.

C'est que ces pénultièmes ont l'accent tonique : ârmà est

un trochée pour lui , mais àrmâtûs un amphibraque (1). L'influence de l'accent ici est évidente. Cependant Diomède n'admet pas encore que l'accent seul puisse allonger une syllabe; eàpe, facile, agite ^ sont pour lui des mots composés de brèves. H&nànëa passe encore pour un anapeste. On voit avec quelle lenteur extrême s'accomplissait la révolution qui faisait naître des idiomes nouveaux des débris des langues anciennes.

Diomède, grammairien savant, n'admettaîtplus aucune espèce de position, mais il reconnaissait encore les longues naturelles. Les sentait-il réellement, ou s'effor^ çait-il de concilier tant soit peu sa doctrine avec celle du passé? On s'arrête d'autant phis volontiers à cette dernière opinion , que Servius , qui parait avoir été son contemporain, ne distinguait plus avec netteté les voyelles longues et les voyelles brèves ; dans la prononciation

(I) Diom., md., p. 4S3^466v

de8 mots on ne sentait plus bien que Vaccent seul. La quantité des mots dissyllabiques, dit-il, se reconnaît à leurs composés* Voulez-vous savoir si Yi de fîus est bref ou long? formez impius. L'accent, qui porte sur Tantepénultième du composé, vous apprend que la pénultième est brève. S'agit-il de déterminer la prosodie d'un mot plus long, à^amtcnSy par exemple? l'accent fait connaître que mi est long , puisque toutes les pénultièmes accentuées le sont. Cet hémistiche de Virgile : nimium dilexit amicum, prouve que la première syllabe est brève ; enfin la brièveté de la dernière résulte de la règle sur lès mots en — us de la deuxième déclinaison. En général la quantité de la pénultième est indiquée par l'accent -^ celle des premières syllabes par des exemples tirés dés poètes (nous dirions par le Gradus), celle des finales par des règles générales et faciles à apprendre. Servius lui-même l'affirme (1). On voit que l'accent seul est vivant; le reste de la prosodie s'apprend comme pour une langue morte. Mais cet accent a changé de nature ; ce n'est plus une note, c'est déjà un effort de la voix.

b. Vers des poètes savants.

Ces poètes ont fait des vers d'une prosodie correcte dans les mètres de Virgile et d'Horace ; on eu a fait pendant tout le moyen âge; on en fait aujourd'hui, mais leur correction est le fruit de l'étude. Le sentiment naturel de la quantité s'est perdu. Les Âusone , les Prudence , laissent quelquefois échapper des fautes dont il n'y a pas d'exemple à l'époque classique, et qui font entrevoir leurs habitudes de prononciation.

(l) Servius, p« 1809.

Les fautes sont nombreuses lorsqu'il s'agit de reproduire irréprochablement les sons grecs , quantité et accent. Dans Prudence tXSoûikx devient îdôlà , Spyjpç ërëmûs » /xa&>7crt(; mâthësîs (l) ; Ausone met trïgônà, trtgOtuH rum(2). Les paroxytons allongent la pénultième. On trouve Sophîa , Andréas , Euripîdes , et cette altération

est autorisée par Priscien lui-môme (3). Ces faits caractérisent les tendances de la langue f les habitudes de la voix et de l'oreille : anciennement c'avait été la quantité, alors c'était l'accent, qui frappait davantage dans les mots étrangers.

La quantité des mots latins est mieux respectée. Cependant, trompépar une fausse analogie^ Ausone abrège bûbus qui pourtant est contracté de bovibwÇi). Prudence prononce involûcrum, cûique et même cûï (5), dans le vers dactylique : sanguine pasta cui cedit avis. Les poètes d'une érudition incomplète commettent des fautes plus grossières ; ils abrègent des finales longues, ^lius Spartianus, qui écrivait sous Dioclétien, laisse échapper ce vers :

Hune reges, hune gentës amant, hune aurea Roma (6).

Les fautes de ce genre fourmillent dans un poème attribué àTertuUien :

Teiribilis magicœ refugarom audaciâ ductos ,

Non quia cuipâ carent homines : nam sponte secuti.

Spiritû deque Dei praesaga voce loquentum (7).

(l) Vossius, De Arte grammaliea, 1. II » c. 39* (t) Ausone, Idylle, XI, 50.

(5) Priscien, DeAceentu, p. lfS9.

(4) Ausone , Epigramm,, 6t, t.

(h) Prudent., Cathem., S, 467.

(6) iElius Spart., Paeennint c. It.

(7) Adw, Mardonem^ I, Il et sttW.

e. Rbylhmes populaires et chrétiens.

La poésie populaire enfin remplace franchement la quantité par l'accent. On connaît la chanson des soldats» d'Aurélien conservée par Vopîscus (c. 6). En voici deux vers, dont la leçon offre le moins d'incertitude :

Unus homo mille mille mille decoUavimus,

Tantum vini habet nemo quantum fudit sanguinis.

C'est l'ancien tétramètre trochaïque qui commence à se transformer en vers politiques de quinze syllabes. Le quatrième siècle nous a laissé plusieurs de ces rhythmes populaires. Le christianisme , qui voulait parler au cœur, releva cette poésie des pauvres et des ignorants du mépris où elle languissait. Des hommes distingués» qui connaissaient et cultivaient la poésie savante, ne dédaignaient pas de composer pour le peuple , de descen^ dre aux formes de versification qu'il affectionnait , pour mieux se faire comprendre de lui, ne nécessitas metrica ad aliqua verba, quœ vulgo minus sunt usitata, compelleret, comme dit saint Augustin (1). Voici quelques strophes d'un hymne que Bède attribue à saint Âmbroise , et qui pourrait bien être de cet évéque :

Rex œterne domine ,

Rerum creator omnium!

Qui eras anle saecula,

Semper cum pâtre filius.

(l) Retract», I, c. xx.

Qui mundi | in primordio

Adam plasmasti | hominero.

Cui tuœ I imagini

Vultum dedisli similem.

Qui crucem proptor hominem

Suscipere dignatus es,

Dedisti tuum sanguinem

Nostrse salutis precium.

Ce ne sont plus là des iambes» ce ne sont pas même des vers métriques, mais des simulacres d'iambes , des rhythmes faits à Timitation du mètre iambique. Bède le fait très-bien remarquer : ad instar iambici metri (1). Outre les fréquents hiatus , trois choses caractérisent ces vers 'd'une espèce nouvelle : des syllabes accentuées sont

substituées aux syllabes longues (domine, hominem, simi-

lem, eras, crucem, precium). Le nombre des syllabes est fixe , il y en a huit dans chaque vers ; la chute est toujours trochaïque; Tassonance est recherchée et la rime semble prête à éclore. La règle de l'accent, le nombre des syllabes, la rime enfin, ce sont là des traits qui caractérisent notre versification moderne. Que Ton compare maintenant des vers de Sénèque écrits dans le même

mètre (2) :

Instant sorôres squàlidse ,

Sânguïnëâ juctanl vérbera,

I I I I Fert lueva semustas faces ;

(i) Beda Venerabilis , De Metriea ratione, p. tSSO; Putscbe. (S) Agani., III, t.

et Ton trouvera que la quantité prosodique est strictement observée, que l'hiatus est évité, que dans sânguînëa le dactyle remplace Tiambe, et que par conséquent le nombre des syllabes n'est pas fixe ; enfin que l'accent a encore son caractère antique , musical , puisqu'il se

trouve souvent sur des syllabes qui n'ont pas le frappé I I I I

(instant, semûstasy faces) y et cela dans le pied le plus important , le dernier.

Les trois caractères indiqués plus haut se trouvent en d'autres morceaux d'une authenticité mieux établie. Les sept hymnes De opère creationis appartiennent incontestablement au quatrième siècle et à saint Âmbroise. Saint Augustin en cite le dernier (1). Ils offrent des vers comme ceux'-ci :

Solis rotam constituens Subdens ctedisti | homini....,

et des strophes dans lesquelles l'assonance est plus marquée que dans celle que nous venons de citer :

Illumina cor omnium , Absterge sordes mentium.

Résolve culpae vinculum, Everte moles criminum.

C'est de ce rhythme qu'est sorti le vers de huit syllabes si usité dans les longs récits des trouvères :

Taillefert, qui moult bien chantait...

Il existe aussi un psaume abécédaire, dans lequel la quantité ne joue plus aucun rôle; il fut composé par saint Augustin en 393 après Jésus-Christ. Nous donnons une partie de la première strophe (2) :

(I) Canfets.tlJit i>*

(t) s. Auguftini Opéra, t. IX, p. 1-8.

Abundantia peccalorum solet fratres conturbare.

Propter hoc dominus noster voluit nos prœmonere,

Comparant regnum cœlorum reticulo misso in mare

Gongreganii multos pisces , omne genus hinc et inde.

Quos cum traxissent ad littus, tune cœperunt separare.

Ce sont des vers quasi-trochaïques, composés de deux parties égales et terminés par un e non accentué, un e féminin, si Ton osait faire cet anachronisme. Pour trouver le nombre des syllabes il ne faut pas perdre de vue que Fauteur s'est permis des synérèses nombreuses, conformes à la prononciation populaire, telles que : abundantia et ailleurs : ecclesiaf hodie, etc., et qu'il fait toujours la liaison des voyelles d'un mot à un autre de manière à éviter l'hiatus qui était admis dans les hymnes précédents. On lit plus bas :

Modo quo pacto excusabant factum altare contra altare.

En tenant compte de ces détails on trouve huit syllabes dans chaque hémistiche, et ces syllabes se suivent à peu près comme dans les vers français , sans que les longues alternent régulièrement avec les brèves , ni des accentuées avec des non accentuées. La chute seule rappelle l'origine de ce vers et le mètre trochaïque qui leur a servi de modèle ; elle est toujours la même , et l'accent, dont nous cherchons la trace, s'y montre avec évidence : l'avant-dernière syllabe de chaque vers et de chaque hémistiche est une syllabe accentuée. Dans les vers cités plus haut on voit le mot mare à la fin d'un vers ; Va autrefois bref de mare ne se distinguait plus de l'a long de conturbare ou separare. Le peuple le pro-

nonçait déjà comme les Italiens font aujourd'hui. — L'accent Tavait définitivement emporté sur la quantité.

Ce genre de versification, adopté d'abord par des soldats romains (voir plus haut) , devint, comme tous les genres extrêmement simples, très-populaire au moyen âge. Voici le premier couplet d'un hymne abécédaire

sur saint Patrice (1 ) :

Audite I omnes amantes Deum, sancta mérita

Viri I in Christo beati Patrici episcopi

Quomodo bonum | ob actum similatur angelis,

Perfectamque propter vitam œquatur apostolis.

Ces couplets sont de quatre vers et ont une syllabe de moins que ceux de saint Augustin. Us rappellent le tétramètre catalectique. En revanche , la légende de Bonus (2) a des vers de deux fois huit syllabes, comme la pièce de saint Augustin. Mais ces vers sont d'un rhythme fortement marqué, comme ceux des hymnes de saint Ambroise et des plus beaux chants de l'Eglise. Il y a des accents à la place de toutes les longues de l'ancien

vers trochaïque :

I ,1,1 i III

Solus in obscure | orat, Domnum puro corde rogat,

Planctus agit , pectus tundit, inter fietus preces fundit.

Quo convenit plebs abscedit, et ad sua quisque redit.

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