‹ Précis d'un théorie des rhythmesChapitre 21 sur 28 · ÉPOQUE CLASSIQUE. RAFFERMISSEMENT DE LA QUANTITÉ · texte numérisé non relu

ÉPOQUE CLASSIQUE. RAFFERMISSEMENT DE LA QUANTITÉ

Voilà les traces principales de cette rouille antique, qui semble s'être attachée aux œuvres des poètes latins, tant que dura la république. L'étude attentive des modèles grecs, et une civilisation de plus en plus raffinée, qui devait se faire sentir jusque dans l'assouplissement de la langue, les firent disparaître. Plus de ces abréviations étranges que nous venons de signaler, plus de ces synérèses , de ces synalèphes et élisions violentas que l'on rencontrait encore si fréquemment dans les poèmes de Catulle (1) ; plus de ces suppressions de la lettre « à la fin des adjectifs et des substantifs , suppressions qui ne

(f) Mémeliyre, p. t3S, tS3.

choquaient pas encore trop l'oreille délicate de Cicé-« ron (1). On évitait désormais les mots commençant par les consommes se, st, sp, sq, après un mot terminé par une voyelle brève, parce qu'on trouvait aussi dur d'allonger cette voyelle que de la laisser brève malgré la po^ sition* On proscrivit l'hiatus, dont les vers saturniens fournissaient tant d'exemples, que Piaule admettait dans tant de circonstances, et qui échappait encore à Térence^ à Lucile, et dans quelques rares passages à Lucrèce*

Mais, malgré ces améliorations apparentes, le principe de la quantité n'en déclinait pas moins visiblement. Les allongements irréguliers, que l'on rencontre si fréquemment dans les anciens poètes , et qui ne sont qu'autant d'archaïsmes, disparaissent presque entièrement de la langue. Car sous la pression de l'accent les terminaisons et même les préfixes allaient s'aifaiblissant ; l'ac-^ cent, de musical qu'il était, prenait déjà un peu le carao^ tère du frappé. Aussi trouvons-nous à l'époque classique une série de petits mois qui dans la poésie de la république sont considérés comme pyrrhiques (y v) ou comme, iambes (v -), et qui à l'époque classique ont allongé leur, première syllabe sous la pression réunie de l'accent et d'une position faible. De ce nombre sont : rûbrunif libri, nigri, pîgri, vibro, fibra, vêpres ^ migra; puis les noms grecs, pour la plupart noms propres : Hebrus, Othrys, Ceerops, Dapknis (toujours Aaçvt; dans Théocrite), Codrus, Patroclus, eedms, tigrisj îiydra^ etc. (2).

Les préfixes pro et re avaient conservé chez les anciens poètes leur longueur primitive dans certains composés f comme : profiteur (Ennius) , prôfundo (Catulle),

(l) Dans ta traduction d'Aratus, ob Ton trouTe: t. 35, Pulverukntui uU dé terra tapiu* repente; t. 9i, lustratu* nitere; t. 365, magnu* leo^ etc. 1(3) Théorie de Vaccentuation latine , p. 337, 338.

prôtervus (Plaute , Térence) , rëduco (Piaule, Térence,t

Lucrèce), rellatum (Térence), rémigro (Plaute), etc. A

répoque classique les deux préfixes s'abrègent dans les

mêmes mots, dans les mêmes composés ; et ce n'est que

dans les poètes de la décadence que nou3 voyons repa^

rattre l'ancienne longueur.

Évidemment l'accent est pour quelque chose dans

l'abréviation de ces formes autrefois plus complètes et

plus allongées. On ne saurait nier non plus son influence

dans la chute de l'hexamètre. Son pied le plus important,

le plus décisif, est le cinquième. Les poètes de l'époque

consacraient une attention toute particulière à sa facture.

Ils voulaient qu'il présentât le mouvement dactylique, le

mouvement descendant du rhy thme dans toute sa pureté.

Us évitaient par conséquent avec soin des hexamètres

à la chute anapestique , si fréquents encore dans le rude

Il I I

Ennius : novôs îtà sôlày ou bien pédem stàbilibaL Ils évitaient aussi avec un instinct remarquable au cinquième pied la disconvenance de la quantité et de l'acr^

cent. Virgile a peu de vers qui se terminent comme If I I / I

ceux-ci : et bônà JUno, ab Jôvë summo. Dans ces fins de vers les poètes romains aimaient à faire coïncider nonseulement la longue et le frappé , mais tous les deux avec

l'accent : primns ab ôrts; mutântur amUtus; poUêntwus

hërbiSf etc. Cette circonstance semble prouver que l'accent était déjà moins musical, qu'il commençait à avoir un son plus rude, plus rapproché du son de l'accent moderne. Quelque chose de semblable se voit au cinquième pied du senaire. Pour que le mouvement de ce mètre fût nettement dessiné , il faudrait que sa chute f&t toujours iambique , comme la chute de Thexamètre était presque exclusivement dactylique et descendante, c'est-

à-dire que ia majorité se terminassent à peu près comme

ceux-ci : sûum sibi , fâmas férunt\ etc. Or, dans ces chutes Taccent est» comme on voit, en lutte ouverte avec la longue et le frappé* Aussi les Romains , au risque de briser Ténergie du rhythme, ont-ils préféré la chute trochaïque» dans laquelle l'accent, la longue et le frappé coïncident. Les senaires qui se terminent par le crétique

(ï o ï) 9 P^ï* exemple : CâlUclem^ insciens, auctôritasy sont

dans Plaute à ceux qui se terminent par deux iambes

(u ! u i) > P^i* exemple : sûum sibi , comme 3:2, dans

Phèdre et Catulle quelquefois comme 3 : 1 (1).

Il résulte pour nous de Texposé précédent, qu'à la première période littéraire de Rome la quantité prosodique était déjà entamée; que l'étude des modèles grecs, en réveillant les goûts artistiques, et en poussant les esprits d'élite à l'imitation d'immortels chefs-d'œuvre, la raffermit et la restaura. Mais déjà les dégâts étaient considérables, et il avait fallu faire sa part à l'ennemi, le principe d'accentuation. De là venait chez les classiques même cette fréquente coïncidence presque moderne dans les endroits les plus décisifs du vers, non-seulement de la longue et du temps fort — elle est dans la nature des langues anciennes — mais de tous les deux avec l'accent. Encore un pas, et l'accentuation franchit les nobles mais impuissantes barrières que l'art lui avait opposées, et règne désormais sur les débris d'une langue redevenue barbare.

(i) La seule exception ^e trouve dans les senaires de Sénèque. Voyez k ce sujet Théêrie générale de VêCctiUnatUn Mine , p. 846.

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