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ORIGINE DE l'alexandrin

Le chant le plus ancien de la poésie française, celui de Rolland, est écrit en vers de dix syllabes. Toutefois le vers alexandrin aussi remonte à une bien haute antiquité. Ce qui semble le prouver, c'est le caractère monorime des anciens poèmes qui sont composés dans ce mètre, caractère qui ne commence à se perdre qu'à la fin du XV' siècle (1). Il passa déjà dans ces temps reculés

(i) L'idée de composer des chants monorimes paraît être venue aux Provençau^ des Arabes, qui affectionnent particulièrement cette forme dans leurs poèmes.

pour le vers le plus noble; on l'employait dans les grandes épopées, et notamment dans les Alexandriades, qui paraissent lui avoir donné son nom. Les Espagnols, revendiquent l'honneur de s'être servis les premiers du vers alexandrin. D'après Sarmiento, ce seraient des moines qui au XIP siècle en auraient composé en imitant de mauvais vers latins , dont malheureusement je n'ai pu ici, à Dijon» découvrir la trace* Le poëme du Cid, versifié en alexandrins informes, daterait, d'après Sanchez, de la même époque. La chronique fabuleuse d'Alexandre le Grand paraît un peu plus moderne, à en juger d'après le tour plus simple et plus coulant du langage et du rhythme. Mais Lambert li Cors, qui, lui aussi, a commencé un poëme sur la vie d'Alexandre, et Alexandre de Paris, qui l'a terminé, ont vécu vers la fin du XIP siècle. Ils sont Français; et si l'on songe que l'alexandrin n'a jamais été populaire en Espagne, il est permis de croire qu'aussitôt inventé, il y fut importé de France.

Mais comment l'alexandrin s'est- il formé? Sanchez prétend que les anciens poètes l'ont calqué sur le pentramètfe latin; d'autres le font sortir du trimètre. Il est possible que ceux qui ont créé ce rhythme n'aient cru qu'imiter ces deux mètres de l'antiquité classique. Mais il est certain, en même temps, qu'ils ont, sans s'en douter, reproduit des rhythmes populaires beaucoup plus simples.

Les comiques grecs se servaient quelquefois d'un mètre qui se rapproche singulièrement de l'alexandrin, je veux parler du tétramètre iambique catalectique ; seulement son premier hémistiche comptait un pied de plus, par exemple (Aristoph., Nub., v. 4036) :

Mais en réalité c'est dans le faux Anacréon, dont les poëmes sont d'une origine relativement récente, que nous trouvons le germe du vers de sept syllabes qui forme la moitié de notre alexandrin r

Ces deux vers placés bout à bout forment un alexandrin, comme on en aurait pu faire et comme on en faisait beaucoup au treizième et au quatorzième siècles. On trouve dans Gauthier d'Aupais :

Que li rîbaud dépouillent | pour avoir le breuvage ;

dans Berthe aux grands pieds :

Je voudraîe par m'âme | qu'elle fust décollée , etc.

Senèque a employé quelquefois le mètre si commun

d'Anacréon {Méd. 848) :

Quonam cruenta Maenas

PrsBceps amore saevo

Râpïtur? quod impotent!

Fâcïnus parât furore?

Que Ton compare maintenant TefTet produit par d'anciens alexandrins espagnols dont les deux hémistiches

se terminent souvent par des syllabes féminines :

Fablar curso rimado | per la quadema via

Por silabas cantadas | ca es grant maestria.

La syllabe féminine finale qui parait avoir succombé la première, c'est celle du second hémistiche. Ainsi, on lit dans le Poema de Alexandro Magno :

El padre a siete aiinos | metioie a leer,

Diole a maestros ornados | de seso et de saber,

Los mejores que pudo | in Grecia escoger,

Qui lo sopiessen en las | siete artes imponer, «te.

Le français, qui n'a plus de désinences sonores, les sacrifia bientôt toutes les deux; cependant le nombre des vers où la finale féminine est gardée au premier hémistiche et retranchée au second est considérable. On lit dans Gauthier d*Aupais :

Gauthier vint à l'estable | pour véoir son destrier, Gentement se démente | prit soi à gramoyer.

Nous trouvons un certain charme h cette marche primitive du vers alexandrin. Car il semble d*abord naturel que le repos soit plus complet et la coupe plus énergique à l'endroit de la rime qu'à l'endroit de la césure principale. Mais l'usage des derniers siècles en a décidé autrement pour des raisons que nous développerons dans le Supplément.

Voilà les principaux mètres empruntés à l'antiquité par les nations modernes ; les dactyles et les anapestes n'y figurent pas; les mètres plus compliqués d'Horace, de Pindare , des chœurs lyriques, y figurent encore moins. Il en devait être ainsi. Sous le coup de la révolution la plus grande queles langues européennes eussent à traverser, les formes grammaticales et syntaxiques se simplifièrent ; le système des rhythmes devait se simplifier aussi. Car ce ne Ajrent pas les poètes qui accomplirent cette révolution ; elle ne sortit pas des rangs de la classe

lettrée, imbue de traditions classiques ; — elle sortit des masses, de la foule ignorante, de son langage irrégulier et confus, de sa conversation de tous les jours. Les Grecs, qui trouvèrent dans leur noble idiome la différence de la longue et de la brève toute faite, et qui sentirent instinctivement qu'une longue pouvait équivaloir à deux brèves, créèrent sans effort l'hexamètre, comme Tyrtée écrivit sans effort des chants guerriers. Les populations chrétiennes de l'empire d'Occident avaient perdu le sentiment délicat de la quantité prosodique ; elles ne connurent plus que la distinction de la syllabe forte et de la syllabe faible. Mais l'accent, dont l'influence grandissante avait produit ce changement» ne remplaça qu'imparfaitement, dans les langues du Midi au moins, le système qu'il venait de ruiner. La syllabe accentuée, plus énergique qu'une syllabe dépourvue d'accent, ne pouvait pas faire équilibre à deux de ces syllabes, comme la longue faisait équilibre à deux brèves. De plus, soit faiblesse d'instinct poétique des races barbares, soit faiblesse de ces accents mêmes qui venaient de s'affranchir de la gène prosodique , les syllabes fortes et les syllabes faibles ne se suivaient pas dans un ordre régulier, harmonieux. L'accent ne se faisait remarquer que dans les endroits décisifs du rhythme , à la césure, à la fin du vers. De là la nécessité de compter les syllabes ; et, comme des syllabes comptées ne produisent pas de rhythme, de fortifier le dernier accent par la rime; c'est la rime qui désormais indiquera seule le point précis où le vers s'arrête. Dans le domaine de l'harmonie ce changement constitue une véritable déchéance. Les langues modernes, pour arriver à une harmonie quelconque, sont forcées de se servir de moyens matériels, extérieurs pour ainsi dire, et en partie étrangers au rhythme. Le

vers des anciens est composé d'éléments matériellement appréciables, qui portent leur harmonie en eux-mêmes; cette harmonie est partout, dans chaque point, dans chaque détail du vers.

La renaissance n'avait donc pas de système nouveau à inaugurer ; ce système avait été formulé assez nettement dans les poésies populaires des premiers chrétiens, dans les poésies barbares des peuples du Nord. Mais elle avait à le dégrossir, à tirer des idiomes modernes assouplis et épurés des accents harmonieux ; à conduire ces idiomes à la perfection, à leur âge classique. L'étude des modèles inimitables de l'antiquité fît naître d'abord dans l'esprit de quelques érudits le projet de rétablir les mètres des Grecs et des Latins, comme la pensée leur était venue de remettre sur leur trône Vénus , Apollon et Jupiter. Mais les écrivains sensés comprirent bien vite que Tunique fruit qu'il y avait à tirer des anciens était d'imiter l'élégance du tour, la rondeur de la forme, la propriété du style, qui les caractérisent; et s'étant proposé un but qui ne dépassait ni leurs forces, ni celles des langues modernes , souvent ils réussirent à l'atteindre.

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