SUPPLÉMENT
DE LA CESURE.
Dans des vers d'une certaine longueur, comme l'hexamètre et le senaire, la voix ne peut pas atteindre la fin par un seul effort ; mais ayant fourni une partie de sa course, elle s'arrête pour reprendre haleine, tantôt un peu en deçà du milieu du vers, et tantôt un peu au delà. C'est cet arrêt, cette halte de la voix, qu'on appelle coupe ou césure. Dans l'hexamètre , on la trouve le plus fréquemment au troisième pi^d :
Donec eris felix | multos numerabis amicos;
dans le senaire, au troisième iambe :
Jam jam efBcaci | do manus scientiae.
Un hexamètre ou un senaire bien fait doit avoir au moins une césure, et ne doit jamais en avoir plus de deux. Il y en a deux, lorsque la voix, forcée par le sens et la ponctuation, s'arrête au commencement du vers, et que la distance qui la sépare de la fin est trop grande pour qu'elle puisse la franchir sans un nouveau repos. Par exemple, Catull., Epith. Pel.^ v. 139 :
Eumenides | quibus anguineo | redimita capillo —
Horat., Epod., I, 1, 19 :
Ut assidens | implumibus | puUis avis.
La césure a donc ceci de commun avec la fin du vers , qu'elle indique un repos de la voix ; mais à la fin du vers le repos est complet, parce qu'il a lieu non-seulement à la fin d'un mot, mais encore à la fin du rhythme. A la césure, comme elle ne termine qu'une partie du vers, le repos est incomplet : car si elle a nécessairement lieu à la fin d'un mot, elle doit toujours couper le rhythme. Il faut, pour que le vers soit bien fait, que les mots ne coïncident pas avec les pieds rhythmiques. Le vers :
Tali I concidit | impiger | ictus | vulnere | Cœsar
renferme six césures. Il représente moins un vers composé de six dactyles que six vers composés chacun d'une monopodie dactylique. Une césure qui a lieu à la fois à la fin d'un mot et d'un pied rhythmique ressemble donc à une véritable fin de vers ; un vers partagé de la sorte cesse de former, pour ainsi dire, un seul vers, un tout bien organisé. La césure, au contraire, qui coupe le pied rhythmique, tout en donnant un court répit à la voix, l'excite en même temps à passer outre, à se satisfaire, en suivant jusqu'au bout le mouvement du rhythme si heureusement interrompu. Il faut donc que les parties qui constituent le vers soient inégales d'étendue et de forme. Il faut qu'elles aient l'air, pour ainsi dire, de s'attirer et de s'appeler, c'est-à-dire qu'elles s'adaptent l'une à l'autre comme les bouts d'une chaîne , ou, pour nous servir d'une image plus vulgaire, comme le pêne et la gâche d'une serrure.
Il résulte de ce qui précède que la césure doit avoir lieu en général en sens inverse du mouvement rhythmique du vers. Elle doit de préférence être masculine
et atteindre les frappés dans des vers d'un mouvement descendant, comme l'hexamètre :
Arma virumque cano | Trojse qui primus ab oris.
(Césure dite ittvSrYifjnfjLtp^ç.)
Infelix operis summa est | quia ponere totum
Nescit, (Césure dite ifSrrjfitfup^i.)
Elle est plutôt féminine et attachée aux levés dans les senaires, dont le mouvement est ascendant :
Jam jam efficaci | do manus scientise Supplex et oro | régna per Proserpinse.
(Césure dite icevSno/it/upi^i.)
Dedi salis superque | pœnarum tibi.
(Césure dite lf>^/Ac/Ae/9«$s.)
La césure féminine elle-même, quoique moins agréable et moins énergique, ne doit pas coïncider avec les pieds rhythmiques de l'hexamètre ; elle doit les couper entre le premier et le second levé , comme cela a lieu dans le premier vers de l'Odyssée :
La coïncidence absolue de la césure et du pied rhythmique est donc tout à fait intolérable dans les vers d'un mouvement descendant, parce qu'elle les rend faibles et languissants, parce qu'elle les désorganise (1). Elle a moins d'inconvénients dans des vers d'un mouvement
(i) La césure qui a lieu après le quatrième pied dans les hexamètres dits bucoliques de Théocrite , ne constitue qu'une exception apparente à la règle que nous venons d'établir. Les hexamètres doivent être considérés comme composés d'un tétramètre ayant sa césure particulière et d'un dimètre dactylique lui servant de clausule.
if
ascendant, auxquels elle donne quelque chose de brusque et de saccadé :
Non Afra avis | descendat in ventrem meum —
Jucundior 1 quam lecta de pinguissimis —
Quid accidit? | cur dira barbarae minus —
Cette césure est assez rare dans le senaire; mais dans les vers anapestiques il ne saurait y en avoir d'autre , l'impétuosité du rhythme ne souffrant pas que la césure, vienne séparer le levé et le frappé d'un même pied. C'est pourquoi le tétramètre anapestique dont Aristophane se sert si souvent a la césure régulièrement au milieu du vers^, c'est-à-dire après le frappé de la seconde dipodie :
Lorsque les Allemands (ou les Anglais) essayent de reproduire dans leur langue les rhythmes grecs et latins, ils observent la césure avec la même rigueur que les anciens. Mais dans leurs compositions originales ils sont loin de suivre une règle uniforme. Dans le vers de dix syllabes, qui se rapproche le plus du senaire, les Allemands emploient tour à tour la césure masculine et la césure féminine ; souvent même leurs vers n'ont pas de césure du tout :
Auf dièse Bank von Stein | will ich mich setzen. {Ces. masc.) Es giébt im Menschenleben Augenblicke, (^Poini de césure) Wo er dem Weltgeist | nâher ist als sonst, (Ces. fém,)
y Und eine Frage | frei hat an das Schicksal. (Ces. fém.)
Dans les poésies lyriques cependant la césure masculine paraît avoir la préférence :
Nehmt hin die Welt, | rief Zeus von seinen Hôhen Den Menschen zu, | nehmt, sie soll euer sein, etc.
En italien la césure féminine est très-fréquente et ne présente aucune difficulté :
Che '1 gran sepolcro | liberô di Christo.
Il n'en est pas de même dans les vers français. La césure masculine y est de rigueur. Cela a déjà lieu d'étonner dans l'alexandrin, partagé en deux par une césure aussi forte que la diérèse du pentamètre antique. Dans les épopées du XIIP siècle, la césure féminine ne cho-* quait pas encore l'oreille française :
Les napes sont àtées | quand vint après mangier — Ménestrel s'appareii/^nr | pour faire leur métier — Blanchefleur la roine | fit sa fille mander (1).
Ce qui paraît plus étrange, c'est que le vers de dix syllabes, qui présente un caractère d'unité bien plus marqué que l'alexandrin, n'admette que la césure masculine après la quatrième syllabe. Cette règle n'est pas plus ancienne queMarot, qui, dans ses premières poésies employant souvent la césure féminine , en fut blâmé par les aristarques du temps, et l'évita plus tard comme une faute. Nous empruntons à M. Quicherat (2) les exemples suivants :
D'un lieu lointain mène ci mes chevrettes Accompagnées \ d'agneaux et de brebiettes — Qui jà sont tant abattus et débiles Qu'à leur goût treuvent \ bonnes viandes fades.
(i) Quicherat» p. 81 f.
(t) Quicherat, p. 314.
*. .?fe5»ir-v.
La césure masculine est facultative dans les vers de dix syllabes anglais ; c'est pourquoi le vers
Heroes | repel | attacks, | command success
est proclamé irréprochable par Poster (1), juge compétent en pareille matière.
Si nous groupons et comparons maintenant toutes les remarques précédentes, nous restons frappés du contraste que présente l'uniformité de la règle suivie par les meilleurs auteurs grecs et latins, et découlant, pour ainsi dire, de la nature des choses, avec l'absence de tout principe, de toute règle, dans la poésie des peuples mo- , dernes. Chez les anciens, tout est ordre et harmonie; chez nous, tout paraît d'abord confus et contradictoire. Tout s'expliquera pourtant, si l'on veut bien se souvenir que les poètes du moyen âge, ne trouvant plus aux syllabes la valeur presque absolue qu'elles avaient dans l'antiquité, eurent forcément recours à la rime pour marquer (2) la fin durhythme. La rime leur permit de négliger un peu l'intérieur des vers, qui, en effet, cessèrent dès lors de se composer de dactyles, d'anapestes, d'iambes et de trochées , pour ne plus présenter qu'un mouvement tantôt ascendant, tantôt descendant , mais toujours flottant, vague et irrégulier. C'est pourquoi la ciésure masculine , si rare dans le senaire, n'a plus rien de désagréable pour l'oreille moderne, qu'elle aide à reconnaître un rhythme qui avance d'un pas mal assuré. Encore est-elle moins indispensable aux Italiens et aux Espagnols, qui, grâce à l'accentuation énergique de leurs
(t) Poster, Accent and quantity, p. 37.
(i) La meiUeure preuve que, pour ces poètes, en dehors du nombre des syUabes» la rime était à peu près tout le rhythme, se trouve dans Tétymologie du moirhue. En effet, rime n*est que le mot rkytkme affaibli et déformé.
langues 9 peuvent faire des vers blancs. En français, Taccent est, comme on sait, peu sensible. Le contraste de la syllabe forte et de la syllabe faible n'est pas assez marqué pour servir de base à un système de versification» et sans rime il ne saurait y avoir de rhythme. Il peut y avoir dans un vers français plus d'accents qu'il n'y a de longues dans le vers antique qui lui correspond ; il peut y en avoir moins ; — et comme c'est le cas le plus fréquent » il en résulte que les vers français sont le plus souvent plus légers, plus fugitifs que les vers grecs et latins. Un senaire écourté d'une syllabe contiendrait au moins 15 — 16 temps ; le suivant de Sophocle en contient 17 1/2 :
iCysfiSfAvovoc w«r, vûv cxcîv' ^core — 1^319 1^ f I 9 l|f I (1)
Supposons un moment que l'on puisse exprimer par des chiffres les valeurs dynamiques ou virtuelles dont nos vers se composent, nous ne trouverons tout au plus que 14 temps dans celui de Béranger :
De l'univers | observant la machine.
Nous savons déjà que la syllabe forte en français n'équivaut pas à deux syllabes faibles. Pour lui attribuer cette valeur en l'exagérant un peu , il faut la soutenir par la rime ou la césure. Dans les vers peu étendus de 4, 6 ou 8 syllabes, la rime suffit pour guider l'oreille; mais dans les vers de 10 ou 12 syllabes, il lui faut une étape de plus. Seulement, comme les accents ressortent peu en français , il ne suffit pas que la voix puisse se reposer sur une syllabe accentuée : il faut encore que
(t) Nous reiiYoyons, pour justifier ees éyaluations, à It seconde ptrtie de notre ou?rage intitulé : Des Hhytkmêê ffrêet.
cette syllabe se présente toujours au même endroit; que la voix, qui l'attend, soit sûre de l'y trouver. Il faut donc au rby tbme français, naturellement si vague , pour bien le dessiner, une césure masculine toujours la môme. L*u<niformilé et la rigoureuse fixité de la règle s'expliquent par la faiblesse et la valeur flottante des éléments qui constituent le rbytbme français.