GUILLAUME II O M BERG
https://archive.org/details/b30472556
Les mouvements progressifs de la science, comme ceux de la civilisation, n’ont pas toujours suivi une marche uniforme et continue. Quelquefois l’apparition d’une grande découverte ou d’un homme de génie a suffi pour faire éclore toute une série de connaissances nouvelles ; d’autres fois, le mouvement scientifique semble suspendu brusquement, ou bien il présente de larges temps d’arrêt. Parfois aussi quelques hommes supérieurs surgissent presque au même moment et impriment à diverses branches du savoir un élan rapide et soutenu. Les connaissances humaines semblent ainsi s’avancer par des sauts brusques et inégaux. Hier elles n’étaient pas; aujourd’hui elles se révèlent, et parviennent à un point de perfection élevé : Hippocrate, Homère, Aristote, Platon.
C’est ainsi que l’on a vu, à la fin du quinzième siècle, plusieurs grandes découvertes s’accumuler en peu d’années et changer
complètement l’état des connaissances générales, en même temps que l’aspect de la vieille Europe. La seconde moitié du seizième siècle présente un phénomène à peu près analogue. Un groupe de vigoureux penseurs surgit presque à la fois, durant les dernières années, comme les avant-coureurs des grands événements scientifiques qui devaient signaler le cours du siècle suivant. Ce qu’il y a de plus remarquable peut-être, c’est que chacun des hommes qui composent cette noble phalange se place au premier rang dans la science qu’il représente, et que chaque nation européenne fournit quelque grand nom à celte liste glorieuse. Ainsi la philosophie expérimentale, dans les mains de Bacon et de Descartes, la chimie dans celles de Jean Rey et de Van Helmont, l’anatomie sous Harvey, la physique, les mathématiques, l’astronomie sous Galilée, Fermât et Kepler, se relèvent et se développent à la fois sur divers points du monde civilisé. La France, l’Angleterre, l’Allemagne, les Pays-Bas, l’Italie, produisent tour à tour l'un des membres de cette illustre pleïade, qui resplendit dès les premières années du dix-septième siècle, en attendant qu’à l’aide de Pascal, d’Huyghens, de Robert Boyle, de Newton, de Leibnitz, de Stahl, de Boerrhaave, cette grande époque vînt exhiber ses titres les plus magnifiques au développement du savoir humain.
F. Bacon. — Le savant qui marche à la tête de cette brillante cohorte est François Bacon, à qui l’on fait généralement honneur de la grande réforme que subit l’étude des sciences dès les premières années du dix-septième siècle. François Bacon, né à Londres en 1561, était fils de Nicolas Bacon, garde des sceaux sous la reine Élisabeth. Il annonça dès l’enfance un goût et une aptitude remarquables pour la culture des sciences. Son père étant
mort pendant qu’il accompagnait en France l’ambassadeur d’Angleterre à la cour d’Henri IIÏ, il revint à Londres et s’y fit recevoir avocat. Mais l’étude de la jurisprudence ne devait pas l’absorber tout entier : il était ambitieux et désirant se lancer dans la carrière politique, après être entré à la chambre des communes, il s’attacha au comte d’Essex, alors en grande faveur, dans la vue d’obtenir quelque emploi important.
Il ne réussit pas comme il l’espérait et resta longtemps à l’écart, bien qu’à la chute du favori, il se fût prêté à justifier la condamnation de son protecteur. C’est pendant cette période qu’il commença à s’adonner à l’étude des sciences. Après la mort d’Élisabeth, Jacques Ier, qui aimait les savants, le prit en affection. II fut nommé successivement solliciteur général, membre du conseil privé, garde des sceaux, enfin grand chancelier, baron de Vérulam et vicomte de St.-Alban. Mais sa prospérité ne fut pas de longue durée : accusé de s’être laissé corrompre pour accorder des privilèges et des places, il se défendit mal, fut condamné à l’amende, à la prison; il fut privé de ses dignités et exclu de tous les emplois. Il éprouvait en cela le contre-coup de la disgrâce de Buckingham, dont il avait été la créature. Cependant le roi ne tarda pas à lui rendre la liberté; il le releva de ses condamnations et lui fit remise de l’amende; mais dès lors Bacon, renonçant aux affaires publiques s’occupa exclusivement des sciences et de la philosophie. Sa mort, arrivée en 1626 (l) fut attribuée à la fatigue qu’il éprouva, à la suite de certaines recherches scientifiques auxquelles il s’était livré avec trop d’ardeur.
(1) Celle année 1626 fui celle de la naissance de Robert Boyle. On a signalé comme une singularité historique, cetie succession immédiale de deux hommes qui ont exercé sur les sciences une influence si puissante. La même remarque a été faite au sujet de Galilée, qui mourut l’année même de la naissance de Newton, en 1642.
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Nous n’avons à considérer Bacon que sous le rapport de l influence qu’il exerça sur les progrès de la philosophie naturelle. Ayant conçu de bonne heure la pensée d’une restauration générale des sciences, il commença par combattre la philosophie scolastique, pour y substituer une méthode toute différente, et dans laquelle tout devait être nouveau : les sujets, les moyens et le but. Il indiquait son point de départ par ces mots : instauratio facienda ab imis fundamentis. 11 voulait qu’au lieu de se livrer à de stériles spéculations, la science eût pour objet final les applications utiles, que, soumettant tous les faits à un nouvel examen dont il traçait les régies, on n’admît comme vérité que ce qui serait démontré tel par l’observation qui recueille et compare, par l’expérience qui interroge la nature et par l’induction qui sait en tirer tous les fruits.
Tels sont les principes qu’il développa dans le grand ouvrage qui a pour titre : Instauratio magna, et qui comprend six parlies, dont trois seulement furent terminées. Dans la première qu’il intitule : de dignitate et augmentas scientiarum , il s’applique d’abord à montrer l’utilité des sciences, il passe en revue toutes les connaissances humaines, il les classe, il en signale les lacunes, et il indique le moyen de les remplir. Dans la seconde partie qui a pour titre : Novum organum , il expose sa nouvelle méthode d’exploration des phénomènes naturels, il établit une logique applicable à l’étude des sciences, toute opposée à celle de la scolastique, et à l’aide de laquelle seule on doit arriver à la découverte de la vérité. La troisième partie, intitulée : Sylva Sylvarum , contient une série de faits sur lesquels il voulait appuyer les principales généralités scientifiques. Enfin, dans les trois parties suivantes, dont on ne possède que des fragments incomplets, il voulait faire l’application des principes émis dans
les premières, et non seulement ouvrir la voie, mais donner l’exemple réel des recherches que devait embrasser sa méthode, et qui eussent été l’objet final des travaux de la science.
Il n’était pas donné à Bacon de remplir complètement celte partie de son magnifique programme. Il recueillit beaucoup d’observations, il entreprit d’importantes recherches et montra comment il fallait coordonner les résultats pour en tirer d’utiles conséquences; mais il n’était pas expérimentateur, et il appuyait parfois ses démonstrations sur des faits douteux ou sur de vagues autorités, comme on en voit de nombreux exemples dans le Sylva Syharum. On lui doit néanmoins des travaux intéressants sur la compressibilité des liquides, l’élasticité de l’air, la pesanteur spécifique des corps, leur dilatation par la chaleur, sur le son, la lumière, les couleurs. Il imagina un thermomètre et soupçonna l’attraction universelle ainsi que la loi des distances Q). On a dit à ce sujet qu’il fut ie prophète des vérités que Newton démontra plus tard.
Quoique la renommée de Bacon repose plutôt sur sa méthode que sur ses découvertes, l’apparition de ce philosophe n’en est pas moins l’un des plus grands événements de l’histoire des sciences modernes. Bacon, en effet, résume non seulement tout son siècle, mais encore les deux siècles qui le précédèrent.
On sait quels efforts des savants tels qu’Erasme, Vivés, Agrippa, Ramus et tant d’autres avaient déjà faits pour renverser la dialectique de l’école; Bacon sut présenter les mêmes vues sous une forme plus saisissante, avec plus d’autorité, dans un style plus
(1) Anaxagore et Lucrèce avaient vaguement entrevu îa loi générale de l'attraction. Copernic et Képler en avaient eu également la prévision et en avaient émis la pensée avant la publication du Novum or g an uni (1623).
clair et plus énergique. Il substitua partout l’expérience à l’hypothèse, l’induction à la déduction, et apprit à tirer parti même des expériences négatives.
II apparaissait d’ailleurs à l’époque la plus favorable pour le succès de ses théories et de ses principes. Presqu’au même moment, où il émettait ces grandes vues, Galilée, Képîer, Harvey appuyaient son système sur des découvertes réelles, et leurs successeurs ne devaient pas tarder à les confirmer par d’immortels travaux. Cependant, il n’eut pas le bonheur de voir sa méthode et ses pensées appréciées de son vivant à leur juste valeur. Le discrédit où était tombée sa personne, influa sur sa réputation de savant. Ses ouvrages, longtemps ignorés, même en Angleterre, ne commencèrent à jouir de toute l’estime qu’ils méritent que dans le cours du siècle suivant, mais depuis lors la gloire de leur auteur n’a plus cessé de grandir.
Bacon ne s’était point fait illusion sur l’étendue et sur les difficultés de son entreprise. Il savait que la connaissance de la nature ne peut être que l’œuvre des siècles, et, satisfait d’avoir ouvert la route, il ne destina ses derniers écrits qu’à poser les jalons capables de guider ceux qui devaient la poursuivre. Le Sylva Sylvarum est terminé par un fragment intitulé : Nova Jtlantis , dans lequel Robert Boy le puisa l’idée d’une association de savants résolus à mettre leurs efforts en commun pour la recherche de la vérité, idée qui donna naissance à la fondation du collège philosophique de Londres, et par suite à celle des académies, Le livre De dignitate a fourni à D’Alembert les principaux éléments du discours préliminaire de l’Encyclopédie.
Indépendamment des ouvrages que nous venons de citer, Bacon laissa de nombreux écrits sur la jurisprudence, sur la politique et sur la morale. Son caractère était bon, généreux, porté à l’in-
dulgence; malheureusement, emporté par l’ambition et la vanité, sa conduite fut rarement d’accord avec ses principes philosophiques. « Sa vie, dit l’un de ses biographes (*) est une lutte » perpétuelle entre la philosophie et les affaires, entre la spécu- » lation et l’action, entre l’amour de la science et l’amour des » grandeurs et des richesses; à côté des plus grandes pensées et » des plus généreuses entreprises, elle offre le triste spectacle » des plus déplorables faiblesses. Une telle vie jette à la fois la » lumière sur l’histoire de la philosophie, sur l’histoire politique » du temps, et ce qui est d’un plus haut intérêt encore, sur l’his- » toire du cœur humain. »
G. Galilée. — Trois ans après la naissance de Bacon, l’Italie donnait naissance à Galilée, l’un des plus grands génies qui, dans les temps modernes, aient éclairé l’humanité, le véritable fondateur de la philosophie scientifique, de la méthode expérimentale, qui imposa à la physique, à la mécanique, à l’astronomie, la direction que ces sciences suivent encore, en les enrichissant de découvertes dont aucune jusqu’ici n’a été ni modifiée, ni contredite.
Galilée naquit à Pise , en 1564, d’une famille noble, mais peu fortunée. Il était fils de Vincent Galilée, qui s’était acquis une juste réputation dans l’art musical, et qui en avait fait l’une des premières applications à l’art dramatique. Son père le fit élever à Florence et le destina d’abord aù commerce, puis à la médecine. Ses études classiques avaient été rapides et brillantes; il y puisa cette précision et même cette élégance de style qui caractérisent tous ses écrits. Galilée, encore enfant, avait
(1) M. Bouillet. OE livres philosophiques de Bacon , t. 1, p, VI.
montré une singulière aptitude pour la mécanique et pour les arts. Son père, habile théoricien, lui avait appris tout ce que les sciences mathématiques pouvaient fournir à la musique et au dessin. Une circonstance fortuite l’ayant initié aux premiers éléments de la géométrie, il prit aussitôt pour cette science un goût passionné qui lui fit abandonner la lecture d’Hippocrate pour celle d’Euclide et d’Archimède. Cette étude lui inspira dès le principe une grande aversion pour les doctrines à priori, et dans plus d’une occasion, il se fit remarquer par de vives attaques contre la philosophie scolastique. En 1589, il obtint la chaire de mathématiques à l’université de Pise, et la conserva pendant trois ans. Dès cette époque il fit plusieurs découvertes qui déjà présageaient son avenir scientifique. En étudiant la chute des corps graves, il reconnut que, dans ce phénomène, les vitesses sont proportionnelles aux temps et que les espaces parcourus sont entr'eux comme le carré des vitesses : propositions qui sont devenues la base de la dynamique. Ses expériences furent faites du sommet de la tour penchée de Pise qui semble disposée tout exprès pour de pareilles recherches. C’est dans la même ville qu’il observa l’isochronisme des oscillations du pendule, propriété qu’il découvrit en remarquant dans une église le mouvement oscillatoire d’une lampe suspendue par une chaîne au sommet de la voûte. Il conçut dès lors la pensée d’appliquer cette propriété à la mesure du temps et aux observations astronomiques, mais il n’en fit usage que longtemps après. Huyghens partit également de ce premier point pour en faire l’application aux horloges. Enfin, c’est encore à Pise que Galilée inventa la balance hydrostatique , dont l’idée lui fut inspirée par la lecture des écrits d’Archimède.
Ces découvertes et les vues si nouvelles qu’il émettait sur les phénomènes naturels avaient donné un grand éclat à son ensei-
gnement, mais ayant été inquiété pour la hardiesse de quelques opinions nouvelles en physique, Galilée se décida à résigner sa chaire de Pise qui, du reste, ne lui offrait que de bien modiques avantages (l). Mais des amis puissants, qui appréciaient toute la portée de son génie, le firent presque aussitôt nommer professeur à Padoue, où il résida pendant près de vingt ans.
Dans les premières années de son séjour dans cette ville, Galilée composa pour ses élèves plusieurs traités sur diverses branches des sciences mathématiques, sur la gnomonique, la sphère, les fortifications; il écrivit ses dialogues (2) sur la mécanique, où il appliqua pour la première fois le principe des vitesses virtuelles comme propriété générale des machines et où il fit la démonstration des lois de l’équilibre sur le plan incliné. Ce principe consiste en ce que, dans toute machine, la puissance et le poids qui se font mutuellement équilibre, sont inversement proportionnels aux espaces que l’un et l’autre parcourraient en un temps infiniment petit, si l’équilibre pétait tant soit peu troublé.
A peu près à la même époque il inventa le Thermomètre, première application d’un phénomène physique à la mesure de l’intensité d’une cause. Ce thermomètre n’était pas construit comme ceux dont nous nous servons aujourd’hui. C’était un simple tube de verre, ouvert par le bout supérieur et terminé inférieurement par une boule dans laquelle on introduisait un
(1) Son traitement n’était que de soixante écns par an : environ un franc par jour.
(2) Les deux interlocuteurs des dialogues de Galilée portent les noms de Salviati et de Sagredo . Le premier était le riche gentilhomme de Florence à qui le marquis Guido Ubaldi, grand géomètre et son protecteur, l’avait recommandé, et le second, un seigneur vénitien qui fit obtenir à Galilée la chaire de Padoue. Un troisième interlocuteur y figure quelquefois sous le nom de Simplicius.
peu d’eau. On renversait ce tube dans un vase plein d’eau, et, en échauffant ou refroidissant l’air contenu dans la boule, on voyait l’eau descendre ou remonter dans le tube. La première idée de cet instrument, perfectionné plus tard par Robert Boyle, a été attribuée à plusieurs autres physiciens, à F. Bacon, à Sanctorius, à R. Fludd, à Drebbel, et rapportée au courant du XVIIe siècle; mais il est certain que Galilée l’avait conçue dès l’année 1 597, qu’il montrait et expliquait son thermomètre dans ses cours,
et que, dès l’année 1603, il l’avait communiquée par correspon-
dance à divers savants. C’est encore durant cette période qu’il inventa le Compas de proportion , instrument qu’il faisait construire sous ses yeux et que, dès l’année 1589, il répandit dans toute l’Europe, mais dont il ne publia la description qu’en 1606.
Au mois de mai 1609, on apprit à Venise qu’un Hollandais avait montré au comte de Nassau un instrument qui grossissait les objets et qui semblait rapprocher les distances. Avec cet unique renseignement, Galilée, réfléchissant sur les propriétés des verres sphériques, se mit à l’œuvre, et dès le lendemain, il montrait à ses amis un instrument construit de ses mains et qui remplissait les mêmes indications. Peu de jours après, il présentait au sénat de Venise un véritable Télescope , avec un mémoire] dans lequel il exposait tous les avantages que les sciences pouvaient tirer de cet instrument (I). Un nouveau monde venait de s’ouvrir en effet
(1) On a aussi attribué, mais à tort, l’invention du télescope et même du microscope à Drebbel , physicien hollandais, né en 1572. On connaissait depuis Roger Bacon, la propriété des verres convexes, mais on ne les avait pas encore combinés de manière à augmenter leur puissance grossissante, bien que Pon trouve dans les écrits de Porta ces paroles : « Si vous savez « multiplier les lentilles, je ne doute pas que vous ne puissiez lire à cent pas * les plus petits caractères. Si vous savez combiner les lentilles convexes et » concaves, vous verrez les objets grossis et cependant distincts. »
à ses regards. Les Vénitiens n’avaient d’abord apprécié que son utilité pour la marine, et n’y avaient vu qu’un moyen de surprendre ou d’éviter leurs ennemis. Galilée avait mieux compris toute la portée de sa découverte pour l’étude du ciel et pour l’avancement de l’astronomie. Peu de mois après, il avait déjà fait subir au télescope de tels perfectionnements qu’il avait obtenu des grossissements deux cents fois plus forts que ceux des Hollandais. Dès ce moment les observations astronomiques se multiplièrent au point qu’il entreprit la publication d’un recueil dans lequel il les consignait successivement et qui prit le nom de Nuncius Sydereus. Il reconnut les phases de Vénus, et il en conclut que celte planète, tirant, comme la lune, sa lumière du soleil, devait tourner sur elle-même. Il découvrit ensuite les satellites de Jupiter, les taches du soleil, sa rotation, les montagnes de la lune, la libration de cet astre, la voie lactée, les nébuleuses et une multitude d’étoiles jusqu’alors invisibles.
On conçoit que ces découvertes changeaient entièrement la face de la science, et renversaient beaucoup d’idées admises sur le système général du monde. Celle des satellites de Jupiter, entr’ autres, devenait un argument puissant en faveur du système de Copernic, déjà fort répandu, mais qui n’était pas encore professé dans les écoles, parce qu’il paraissait en opposition avec ies dogmes religieux. Il n’y a rien pourtant de contraire aux paroles de l’Écriture dans la théorie de la mobilité de la terre et de l’immobilité du soleil, théorie qui est partout admise aujourd’hui. La persécution de Galilée fut donc évidemment l’effet de la jalousie, et non pas celui de la conviction.
A cette époque Galilée vint habiter Florence, sur les pressantes sollicitations du grand Duc qui le combla de faveurs. Il y répondit en redoublant de zèle; il inventa un microscope, fit de non-
velles observations astronomiques et, voulant appuyer par de nouveaux arguments le système de Copernic, il adressa sur ce sujet une lettre à la grande Duchesse de Toscane. Cette lettre fut soumise à une commission de théologiens qui en signalèrent l’hérésie. Le savant fut cité à la cour de Rome, où il alla se défendre. Malgré l’excellence de ses raisonnements, on lui enjoignit de renoncer à sa doctrine. De retour à Florence, en 1617, il reprit ses travaux et s’appliqua pendant plusieurs années à recuèillir les arguments les plus irréfragables en faveur de ses opinions astronomiques. Il en lit l’objet d’un ouvrage intitulé : Quatre dialogues sur les deux grands systèmes de Ptolémée et de Copernic . Il présenta cet écrit, à Rome, au maître du sacré palais, dont il obtint l’approbation, et revint à Florence pour le faire imprimer. Cette publication souleva une nouvelle tempête
parmi les théologiens. Galilée fut assigné à comparaître devant
le tribunal de l’inquisition, et condamné, à l’âge de 70 ans, à faire, à genoux, une rétractation dont on lui dicta les termes. C’est à l’occasion de cet acte dans lequel on l’obligeait à reconnaître l’immobilité de la terre qu’il prononça, dit-on, ces paroles : E pur si muove. Ce mot, s’il l’a prononcé, sera l’éternelle réponse à faire à ceux qui nient une vérité qu’ils ne comprennent pas. Quel temps"que celui où l’on n’avait rien de mieux à répondre à ses démonstrations mathématiques que ces mots : Terra autem in œternum stabit , quia in œternum stat !
Galilée ne fut pourtant point, comme on l’a dit, jeté clans les cachots de l’inquisition. Il resta seulement enfermé pendant un mois dans le palais de la Trinité-du-mont, où résidait le grand inquisiteur. Rendu à la liberté, il revint habiter une campagne qu’il possédait à Arcetri, près de Florence. Il continua à s’y livrer à ses travaux et à ses méditations, mais dès lors, il ne
publia plus lien. Arrivé à l’àge de 74 ans, il perdit la vue et mourut quatre ans après (1642), l’année même de la naissance de Newton.
Galilée fut l’un des esprits les plus vastes et les plus sublimes qui aient jamais éclairé les sciences. Géomètre, astronome, créateur de la physique expérimentale, réformateur de la philosophie naturelle, il fut encore l’un des écrivains les plus éminents de l’Italie. Aussi grand philosophe que grand physicien, il enseigna par la pratique la véritable méthode d’interroger la nature et les exemples qu’il donna, devinrent autant de modèles pour les savants qui lui succédèrent. La scolastique ne se releva point des coups qu’il lui avait portés et les sciences ne se détournèrent plus de la voie qu’il leur traça. Avant l’âge de 25 ans, il avait découvert les lois de la pesanteur, observé l’isochronisme des oscillations du pendule, inventé le thermomètre, le compas de proportion, posé les bases de la mécanique; plus lard, il jeta les fondements de l’hydrostatique, de la balistique et changea par ses découvertes toute la face de l’astronomie. Il écrivit sur l’optique, sur le choc des corps, sur le magnétisme, sur le mouvement des animaux. Son génie, si habile à concevoir les théories générales, était en même temps tourné vers les applications utiles. Considérant les mathématiques comme un instrument propre à mesurer les phénomènes, leurs causes et leurs effets, il fît de constants efforts pour introduire l’épreuve géométrique dans la philosophie naturelle et c’est ainsi qu’il assit définitivement l’édifice des sciences sur l’observation, le calcul et le raisonnement.
Les écrits que laissa Galilée sont très-nombreux (l). Ses théories
(1) Une édition toute récente de ses œuvres , publiée à Florence, contient quelques fragments de ses manuscrits retrouvés depuis d’années.
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comme ses découvertes y sont présentées sous la forme la plus simple et la plus claire; sa logique est nette, ferme et serrée. Son langage, toujours pur, élégant et spirituel, offre le type de l’exposition scientifique. Sa lettre à la grande Duchesse Christine est un véritable chef-d’œuvre de dialectique. Ses travaux imprimèrent à presque toutes les sciences une marche toute nouvelle. Après lui, ses élèves, Torricelli, Viviani, Marchetti continuèrent su méthode et sa gloire. Grâce aux formes mathématiques dont il avait enseigné l’emploi, on s’appliqua surtout à l’exactitude dans les expériences, on se tint mieux en garde contre l’erreur, on admit partout comme un élément indispensable le calcul et la mesure. Bien que Galilée fût un peu moins âgé que Bacon, sa philosophie se répandit avec plus de rapidité que cell^ du célèbre chancelier d’Angleterre. Bacon avait tracé avec génie la route que devait suivre la science, mais il y avait à peine marché lui-même ; Galilée, au contraire, parcourut à grands pas la voie nouvelle et laissa partout l’empreinte de son passage. Bacon opposa quelquefois l’autorité à l’autorité, Galilée ne chercha ses témoignages que dans les phénomènes eux-mêmes et dans les lois qui les régissent. Aussi l’influence de Bacon ne se fit-elle sentir que dans le courant du XVIIIe siècle, tandis que, dès la première moitié du XVIIe la révolution scientifique était accomplie, et c’est à Galilée qu’était réellement dû ce grand résultat.
J. Kepler. — Peu d’années après le célèbre physicien de Florence, naissait sur un autre point de l’Europe, un astronome qui devait étendre, confirmer ses travaux, et asseoir l’astronomie moderne sur ses bases définitives, en découvrant des lois générales de la marche des corps célestes. Jean Kepler élait né en 1577 à Weil, petite ville du duché de Wurtemberg, d’une famille
pauvre quoique noble. Élevé à Tubingue, il fut d’abord destiné à la carrière théologique, mais il préféra celle des sciences dans laquelle il ne tarda pas à se signaler. A 17 ans, il était professeur de mathématiques à Gratz ; c’est là qu’il prit pour l’astronomie un goût si prononcé qu’après quelques années, en 1600, il alla à Marienbourg se placer sous le patronage de Ticho Brahé et partagea ses travaux. Nommé mathématicien de l’empereur Rodolphe, il s’appliqua à démontrer la réalité du système de Copernic en ce qui concerne la marche des planètes, et bientôt il découvrait les lois mathématiques qui règlent leur course. Ces lois, qui portent encore le nom de Képler, se résument dans les propositions suivantes: 1. Les carrés des temps des révolutions planétaires sont entr’eux comme les aubes des grands axes de leurs orbites. 2. Les orbites planétaires sont des éclipses dont le soleil occupe un des foyers. 3. Le temps employé par une planète à décrire une portion de son orbite est proportionnel à la surface de l’aire décrite pendant ce temps par son rayon vecteur. Ces découvertes, qu’il ne fit connaître qu’en 1618, lui avaient coûté 22 années d’observations et de recherches. Elles ne furent guères appréciées toutefois que lorsque Newton eut signalé leur réalité et leur importance, en démontrant que de ces lois résultaient les principes de la gravitation universelle.
Mais ce n’est pas à ces découvertes que se bornèrent les travaux et que s’arrête la gloire de Képler. Il devina l’existencè de planètes inconnues de son temps, entre Mercure et Vénus, et entre Mars et Jupiter. Il exposa les circonstances singulières qui accompagnent les éclipses; il expliqua les irrégularités de la lune par les actions combinées du soleil et de la terre, et les marées par l’attraction lunaire. Ses découvertes servirent autant à ruiner le système de Ticho Brahé qu’à confirmer celui de Co-
pernic. U résuma cl élucida les vues déjà émises par Maurolicus et par Porta sur les phénomènes et le mécanisme de la vision; il perfectionna les lunettes, il donna des tables de logarithmes; il soupçonna la rotation du soleil sur lui-même, que Galilée confirma par l’observation des taches de cet astre; ii attribua au soleil une vertu motrice qui en fait le suprême modérateur des corps célestes, action qui s’exerce en raison de la distance ; enfin, il compara la pesanteur des corps terrestres à la gravitation des planètes vers le soleil. On voit qu’il était on ne peut plus près de la découverte de Newton, et combien ces idées aussi justes que hardies durent servir aux démonstrations brillantes du physicien anglais.
Le nombre des écrits de Képler est considérable. Les plus importants sont le Prodromus, si \eMysterium Cosmographicurn , qu’il publia à l’âge de 25 ans, V astronomia nova (1609), l’hartnonia mundi 19), Vharmonia lunaris( 1634), etc. Il rédigea avec Ticbo Brahé les tables astronomiques connues sous le nom de Rudolphines } auxquelles il travailla pendant 26 ans. — Ce qui caractérise le génie de Képler c’est la hardiesse en même temps que la pureté de ses vues, sa patience à les appuyer sur le calcul, mais surtout sa bonne foi, qui ne lui . permettait de se faire aucune illusion et qui le portait à revenir volontairement de ses opinions quand il ne les jugeait pas assez fondées. S’il mêla à ses immortels travaux quelques idées mystiques, quelques théories hasardées, s’il montra quelque penchant pour l’astrologie, c’est un tribut qu’il devait à son époque ainsi qu’à la faiblesse humaine; mais ces taches n’ôtent rien à sa gloire réelle, aujourd’hui à l’abri de toute sérieuse atteinte (t).
(1) Képler disait aux théologiens qui attaquaient ia doctrine de Copernic et
Né dans une condition humble, laborieux, résigné et plein de courage, Képler ne connut jamais l’aisance. La guerre de 50 ans ayant épuisé les finances de l’Allemagne, son traitement fut suspendu, et il était presque réduit à la misère, quand il vint à Ratisbonne pour réclamer l’arriéré de sa pension, ou du moins obtenir quelque secours. Arrivé dans cette ville, accablé de fatigue et de privations, il y tomba malade et mourut six jours après (1651). C’est seulement au XIXe siècle que sa patrie s’est montrée reconnaissante envers la mémoire de ce grand astronome, en lui élevant un magnifique tombeau.
Van Helmont. — Au nom de Van Helmont, comme à celui de Paracelse, se rattache assez généralement l’idée des derniers efforts du théosophisme, de l’alchimie, des sciences occultes en un mot, prêtes à disparaître devant un ordre d’idées plus rationnel, que l’âge suivant s’appliquera à développer. C’est à tort pourtant que l’on réunit sous un même point de vue deux personnages que des caractères bien tranchés distinguent et devraient empêcher de confondre. Van Helmont est souvent regardé comme le successeur, le continuateur immédiat de Paracelse, tandis qu’un intervalle de près d’un siècle les sépare, que le premier emprunte à peine au second quelques vagues aperçus théoriques et que les dissemblances qui s’élèvent entr’eux portent à la fois sur les travaux, sur les doctrines, mais surtout sur le caractère personnel.
Jean-Baptiste Van Helmont, issu des nobles familles de Mérode et de Stassart, naquit à Bruxelles en 1577; ayant perdu son père
de Galilée: ne vous compromettez pas avec les vérités mathématiques. La hache à laquelle l’on veut faire couper du fer. ne peut pas ensuite entamer même du bois.
do bonne heure, il fut élevé au collège de Louvain. L’un de ses professeurs, Martin del Rio, qui avait publié un ouvrage sur la sorcellerie, l’initia aux doctrines de la cabale et disposa son esprit aux idées mystiques. Van Helmont annonçait une grande aptitude pour la culture des sciences et, peu touché des avantages qu’il pouvait devoir à sa fortune et à son rang, il résolut de s’adonner à la médecine. 11 y fît de rapides progrès et fut appelé, très-jeune encore, à la chaire de chirurgie de l’Université. Il se livra en même temps à l’étude des langues anciennes, mais loin d’y puiser de l’admiration pour les patriarches de la science, il sembla n’y chercher que des armes pour combattre leur autorité. Non moins dégoûté des doctrines médicales de son époque, il se mit à voyager. Une circonstance fortuite tourna de nouveau son attention vers l’art de guérir; tourmenté d’une maladie cutanée rebelle, vainement traitée par les moyens ordinaires de la thérapeutique d’alors et guérie par l’emploi des préparations minérales, qui lui furent prescrites par un empirique, il embrassa avec ardeur le système de la chémiatrie et se prit à combattre avec violence les doctrines humoristes. Revenu dans sa patrie, il se maria et passa les trente dernières années de sa vie dans une terre qu’il possédait près de Vilvorde. Il s’y voua tout entier aux recherches savantes, à la méditation et à la pratique des plus nobles vertus. Van Helmont mourut en 1644, âgé de 67 ans.
Il est assez difficile de découvrir, à travers les écrits fort divers du savant Brabançon, la suite des idées si originales qui lui appartiennent et qui constituent son système. Lui-même n’a pas subordonné toutes ses pensées à un ordre rigoureux, ses recherches n’ont pas eu un but unique, du moins si l’on en sépare la pensée religieuse à laquelle il rattacha tous ses travaux. Les titres deVan Helmont se rapportent en même temps à la métaphysique,
à la chimie, à la physiologie et à la médecine; c’est par conséquent sous ces différents chefs qu’il faut ranger les faits et les théories répartis dans ses ouvrages, afin d’en coordonner l’ensemble comme les principaux détails.
Une pensée métaphysique, théosophique, nous l’avons dit, domina tout le système de Van Helmont. Après avoir combattu victorieusement les doctrines à priori de l’antiquité, peut-être se propose-t-il d’y substituer une méthode fondée sur un autre ordre; s’il condamne les idées spiritualistes de l’école , sans doute il les remplacera par une doctrine élevée sur des bases plus certaines ; mais il n’en est rien. C’est encore la méthode à priori , ce sont toujours des idées spiritualistes qui le préoccupent; seulement il s’efforce de les faire concorder avec les livres saints et il y réunit toutes les conceptions plus ou moins ingénieuses qu’il tire de son imagination. La nature selon lui, créée par le verbe de Dieu, comprend: 1° les corps ou la matière; 2° les accidents, c’est-à-dire les propriétés, les puissances, les qualités; 3° le principe du mouvement. Il partage ensuite les choses sublunaires en éléments et en productions séminales : métaux, végétaux et animaux, auxquels il faut joindre les ferments, les âmes, les formes et les corps célestes. Ses éléments ne sont point ceux d’Aristote, non plus que les éléments chimiques de Basile Valentin et de son école ; il n’en compte que deux: l’air et l’eau; encore l’air n’est-ii à ses yeux qu’un élément immatériel. Le feu ou la chaleur, n’est qu’une qualité abstraite qui n’entre pour rien dans la constitution matérielle des corps, et quant à la terre, il écrit avec Thalés, qu’elle peut se réduire en eau naturellement ou artificiellement.
L’eau représente donc pour lui l’élément unique. Elle donne naissance à tous les corps par l intermédiaire de l'archée ou es-
tout tuilier de l'imagination de Van Helinont, ne reposait sur aucune donnée expérimentale, et cependant il ne serait pas impossible d’y voir le germe de plusieurs théories qui ont pris dans la
lement une cause de premier ordre qui préside aux mouvements vitaux des corps organisés, et les différents organes, bien que subordonnés à cette cause primordiale, ont partout une manière propre d’agir et d’être affectés, en rapport avec leur structure particulière et avec leur destination. 11 en est de même de l’importance, de la suprématie que Van Helmont attribue à l’estomac relativement à toutes les autres fonctions, idée qui a été reprise de nos jours et qui est même devenue la base d’un système médical célèbre. Enfin, quant à l’influence qu’il attribue aux astres, ainsi qu’aux corps invisibles, impondérables sur la végétation, sur les maladies et tous les phénomènes physiologiques, on ne peut s’empêcher d’y reconnaître une remarquable analogie avec celle que-nous attribuons aujourd’hui sur les mêmes phénomènes, à la constitution météorologique, au calorique, à la lumière, à l’électricité et au magnétisme. Il y a enfin, dans sa théorie des ferments, une pensée aussi nouvelle que féconde; aussi la science moderne s’est-elle empressée de la saisir et de la développer.
PI a cé sur la limite du XVIe et du XVIIe siècle, Van Helmont forme ia transition entre les chimistes mystiques et les chimistes rationnels, qui depuis, s’emparant de la science, l’établirent sur un terrain plus solide et plus relevé. Il est le dernier représentant de la méthode alexandrine, le dernier adepte de l’école de Cardan, de Sylvius, de Paracelse; il clôt, en un mot, la période alchimique et commence celle de la science sérieuse, dont, à partir de ses travaux, la marche progressive ne s’arrêta plus. Voilà ce qui donne à cette époque de l’histoire de la chimie un intérêt
tout spécial, et ce qui explique les nombreuses recherches dont elle a été l’objet.
W. Harvey. — Au même moment où Van Helmont émettait ses théories qui, pour la plupart, n’étaient que le fruit de son imagination originale et féconde, un savant plus positif, plus franchement livré à la méthode expérimentale, ouvrait une nouvelle carrière à l’anatomie et à la médecine, en prenant son point d’appui dans l’observation attentive des phénomènes physiologiques.
William Harvey était né en 1578, à Folkstone, en Angleterre. Il étudia d’abord à Cambridge, voyagea en France, en Allemagne et alla se placer à Padoue sous le patronage de Fabrice d’Aquapendente, qui venait de faire la découverte des valvules des veines et dont la célébrité était alors dans tout son éclat. Harvey, réfléchissant à la direction des valvules qui sont situées à l’entrée des veines et à la sortie des' artères, entreprit des expériences pour découvrir la marche du sang dans les vaisseaux. Il remarqua que, lorsqu’on lie des artères, celles-ci se gonflent au-dessus de la ligature, dans la partie la plus voisine du cœur, et les veines au-dessous, dans la partie plus éloignée du cœur ?que de la ligature. Il en conclut que le sang est poussé du ventricule gauche du cœur dans les artères, jusqu’aux extrémités, d’où il revient par les veines dans le ventricule droit. Il rattacha le phénomène du pouls à la structure anatomique du système vasculaire et montra que la circulation des vaisseaux du cœur se croise avec la circulation des poumons. Ces découvertes étaient de la plus grande importance pour l’avenir de la physiologie animale.
Harvey était de retour à Londres en 1604. Il devint successivement médecin de l’hôpital St-Barthélcmy, professeur d’anato-
mie el de chirurgie au college des médecins de Londres, médecin des rois Jacques 1er, Charles Ier et, en 1645, chef du collège de Merton àOxford. Ayant suivi le parti de Charles Ier il fut dépouillé de ses places, il perdit sa fortune, sa maison fut pillée, ses manuscrits furent perdus ou incendiés. Il vécut depuis dans la retraite et mourut en 1058, à l’âge de 80 ans.
La découverte d’Harvey date de 1609, mais ses expériences remontent à 1616. Il ne la publia toutefois qu’en 1628, dans son traité intitulé : Prima exercilatio anatomica de motu cor dis et sanguinis. Ces idées éprouvèrent d’abord une grande opposition. En Angleterre, son plus ardent contradicteur fut le médecin écossais Primerose; en France, il fut vivement attaqué par Riolan; en Allemagne par Yinderlinden et plusieurs autres. Harvey se défendit avec modération, avec modestie, mais il trouva un champion aussi ferme qu’habile dans G. Eut, son élève et son ami. Quand on fut obligé de reconnaître la vérité de ses assertions, on allégua qu’Hippocrate connaissait la circulation et ses lois ; on se souvint que l’espagnol Servet avait le premier soupçonné la circulation pulmonaire, que Césalpin avait pressenti la circulation artérielle, mais peu à peu la gloire de cette découverte revint à son véritable auteur ; Descartes la prit pour base de la physiologie qu’il professa dans son traité de l'homme ; elle finit par devenir tout-à-fait populaire, et Harvey eut le rare bonheur de la voir généralement adoptée de son vivant. Il avait donné deux autres ouvrages sur la circulation du sang {1649), sur la génération des animaux et plusieurs autres écrits.
Modeste autant que laborieux, ferme dans ses opinions, Harvey se montra plein de courage dans les revers de sa fortune. Il légua au collège des médecins de Londres son cabinet et sa bibliothèque, avec une rente perpétuelle pour les entretenir.
J. Rey. — C’est encore à ce médecin de la même période qu’est due la première émission d’une idée, qui est devenue l’un des principaux fondements de la chimie moderne : celle qui conduisit à constater la pesanteur de l’air et à déterminer sa composition.
Jean Rey naquit en 1591, au Bugue, petite ville du Périgord. Après s’être fait recevoir docteur, il vint s’établir auprès de son frère qui dirigeait la forge de Rochebeaurant. J. Rey, livré à des recherches de physique et de chimie, entretenait à ce sujet une correspondance avec plusieurs savants, entr’autres avec le père Mercenne qui avait pour lui beaucoup d’estime. On avait remarqué depuis longtemps que les métaux augmentent de poids lorsqu’on les calcine. Après Géber et Eck de Schulzbach, Césalpin, Cardan, Scaliger, Libavius avaient observé ce fait singulier, sans en donner d’explication satisfaisante. Un pharmacien de Bergerac l’ayant de nouveau signalé à l’attention de J. Rey, celui-ci en fit l’objet de nombreuses expériences et il finit par en donner le premier la solution la plus rationnelle.
On la trouve dans les expressions suivantes, consignées dans une brochure qu’il publia en 1650 : « Je responds et soustiens » glorieusement que ce surcroît de poids vient de l’air qui, dans » le vase, a esté espessi, appesanti, et rendu aucunement adhésif » par la véhémente et longuement continuée chaleur du fourneau, » lequel air se mesle avec la chaux (métallique) et s’attache à ses » plus menues parties. » Cette citation suffit pour constater que J. Rey est réellement le premier qui ait pressenti et préparé l’avénement de la chimie pneumatique. Son explication est la même que celle de Lavoisier, qui ne connaissait point l’écrit de J. Rey et qui, à l’aide d’expériences mémorables, éleva plus tard le même principe à toute la hauteur d’une lumineuse théorie. Malheureusement, le médecin du Périgord ne retira point de sa pensée tout
l’honneur dont elle était digne. C’est en 1G50 qu’il publia sa brochure (*); peu après, la préoccupation de ses affaires personnelles le détourna de l’étude des sciences, et peut-être abrégea sa vie, car il mourut en 1645, à l’âge de 50 ans, et c’est bien longtemps après sa mort que l’histoire de la science est venue rapporter à son nom la gloire de sa découverte.
P. De Fermât. — Cette belle période de la fin du XVIe siècle et du commencement du XVIIe se termina par l’apparition de deux hommes, deux Français, également célèbres comme géomètres, longtemps rivaux, mais dont la rivalité tourna tout entière au profit de la science : Fermât et Descartes.
Pierre De Fermât naquit à Toulouse en 1591 et resta toute sa vie conseiller au parlement de sa ville natale. Magistrat dévoué à ses devoirs, jurisconsulte éminent, profond helléniste, il futencore l’un des plus grands mathématiciens dont s’honore la France. Il entretint une correspondance devenue précieuse (car c’est là que sont consignées ses plus belles découvertes), avec Descartes, Mersenne, Pascal, Roberval, Torricelli, Huyghens, Wallis et Degby. Ces découvertes qui se rapportent aux parties les plus élevées des mathématiques, figurent parmi les meilleurs fondements de la géométrie moderne. Il partagea avec Descartes l’honneur d’avoir appliqué l’algèbre à la géométrie des courbes. Il conçut avant Merston et Leibnitz sa méthode des tangentes qui constitue l’idée fondamentale du calcul différentiel ; il créa en même temps que Pascal le calcul des probabilités ; il excella surtout dans l’analyse
(1) Elle est intitulée : Essais sur la recherche de la cause pour laquelle Pétain et le plomb augmentent de poids quand on les calcine. Bazas, 1630, 8" de 112 pages. Gobet en donna, en 1777, une 2e édition, Paris, 8".
géométrique ; il découvrit les propriétés des nombres premiers, et eut la première pensée du triangle arithmétique, publié plus tard par Pascal et par Huyghens.
Fermât ne rassembla point lui-même ses nombreux travaux mathématiques, qui restèrent épars dans sa correspondance et dans les notes ajoutées aux éditions qu’il publia des écrits des mathématiciens de l’antiquité, tels que Diophante, Apollonius et Euclide. Quelques-unes de ses théories excitèrent entre lui et Descartes une polémique assez animée, dans laquelle Fermât eut non seulement l’avantage de l’emporter sur son illustre émule, mais où i l se distingua par la modération, la politesse et la dignité. Toutefois, sa réputation contemporaine fut loin d’égaler celle de Descartes. Fermât était modeste et peu communicatif ; ses démonstrations, rarement simples et claires, n’étaient point présentées avec la lucidité et l’éclat qui distinguent son savant compétiteur, et pourtant, aux yeux des plus illustres géomètres, Fermât lui fut vraiment supérieur sous plus d’un rapport. Pascal le plaçait au premier rang parmi les mathématiciens des temps modernes. Son fils, Samuel de Fermât, qui se fit un nom, comme poète latin, recueillit sous le nom de Varia opéra mathematica , etc., tout ce qu’il put se procure? des écrits, des notes et de la correspondance de son père; mais ce recueil étant loin d’être complet, le gouvernement français a pris récemment la résolution d’en publier une édition plus étendue et plus digne de son illustre auteur,
R, Descartes. — Réné Descartes naquit à la Haye, en Tourraine, en 1596, l’année qui suivit la naissance de Fermât. Il appartenait à une famille distinguée originaire de Bretagne. Il fut élevé au collège des Jésuites de La Flèche, où il se lia avec Mcrsenne. Un goût prononcé pour les mathématiques lui ayant
fait concevoir des doutes sur les connaissances qui ne sont point appuyées par des démonstrations positives, il renonça aux livres et conçut, comme Bacon, la pensée de reconstruire sur une nouvelle base tout l’édifice du savoir humain. Il n’avait guères que 49 ans, lorsqu’il imagina cette méthode de doute et d’examen sur laquelle reposent aujourd’hui toutes nos sciences, et déjà il était en possession de l’idée mère de ses principales découvertes. Il désira voyager, et bien qu’il fut d’une constitution assez faible, il prit le parti des armes. Il entra comme volontaire au service delà Hollande, alors en guerre contre l’Espagne (1616). Il était en garnison à Bréda, lorsque le hasard lui fournit l’occasion de résoudre un problème important de mathématiques, proposé par voie d’affiche, selon l’usage de cette époque. La guerre de 50 ans ayant éclaté en Allemagne, Descartes quitta le service des hollandais pour entrer dans l’armée Bavaroise. Il assista en 4620, à la bataille de Pragues, où Frédéric V fut défait. Résolu dès lors à abandonner l’état militaire et craignant de ne pas trouver en France assez de liberté pour ses méditations, il vendit ses biens et alla se fixer en Hollande. C’est là qu’il écrivit et qu’il publia la plupart de ses ouvrages sur la philosophie et sur toutes les sciences physiques et mathématiques. Son nom devint célèbre dans toute l’Europe. A mesure que la scolastique perdait de son crédit, la philosophie de Descartes s’introduisait dans les écoles ; mais il ne tarda pas à être inquiété pour la hardiesse de quelques opinions. Un jeune professeur, Regius , ayant soutenu publiquement à Utrecht, le système de Copernic, les découvertes de Harvey et la philosophie Cartésienne , les magistrats s’opposèrent à son enseignement. Gilbert Foet, qui appartenait à la même université, attaqua vivement Descartes, dont les ouvrages furent sur le point d’être condamnés au feu. Ces contrariétés dégoûté-
rent le philosophe du séjour de la Hollande. Mazarin lui offrit une pension pour l’attirer en France, mais Descartes ne put se résoudre à l’accepter, et cédant aux instances de la reine Christine de Suède il alla s’établir à Stockholm. La faveur de la reine l’ayant rendu i’objet de la haine et de la jalousie des courtisans, Descartes s’en affligea, tomba malade et mourut en 1650, à l’âge de 54 ans.
Les matières sur lesquelles s’exerça son génie sont nombreuses : philosophie, physique générale, géométrie, astronomie, physiologie, il s’occupa de presque toutes les sciences. Mais le sujet qui fixa principalement sur lui l’attention publique fut sa méthode. Il appela ainsi l’ensemble des procédés^ qu’il regarda comme exclusivement propres à la recherche de la vérité. La première base de cette méthode est le doute, qu'elle permet et commande même, jusqu’à ce que le vrai se présente avec tous les caractères qui le distinguent et que l’auteur établit. On ne sent pas assez peut-être tout l’effort que cette pensée dut lui coûter, aujourd’hui qu’elle nous est devenue familière ; mais, au commencement du XVIIe siècle, c’était un pas immense dans la voie des recherches sérieuses. En établissant le doute comme point de départ de l’observation, la méthode de Descartes portait le dernier coup aux doctrines à 'priori, et préparait, de la manière la plus efficace, le|triomphe prochain de la méthode expérimentale.
En métaphysique, il déduisit du sentiment de la pensée, la certitude de l’existence, en se fondant sur ce célèbre enthymème : « Je pense , donc je suis. » Il en tira également la preuve de l’existence de Dieu. Il distingua assez nettement l’esprit de la matière et établit les caractères qui distinguent l’homme des autres animaux. Sa philosophie contient l’exposé des principes des connaissances humaines et des connaissances naturelles; il détermine ce que c’est que l’espace, le repos, le mouvement, il y
pose les bases de son système du monde et sa théorie des tourbillons. Ce système tout gratuit et qui ne repose sur aucune donnée expérimentale, ne laisse pas d’être aussi vaste qu’ingénieux. Selon lui, la matière est partout soumise au mouvement; ia création du monde date de la première impulsion donnée à la matière, de là, tous les phénomènes que l’on observe dans la nature. Il admet plusieurs formes dans les atomes élémentaires et leur combinaison donne naissance à tous les corps naturels. Entin, il suppose une matière subtile, invisible (l’éther et les tourbillons), qui se meut circulairement dans l’espace, qui détermine la rotation des planètes autour du soleil et qui produit la pesanteur ou la chute des corps graves à la surface du globe terrestre. Ce système reçut le nom de Cartésianisme et ses adhérents prirent celui de Cartésiens. Régis, Rohault, Malebranche, Spinosa reproduisirent la doctrine de Descartes, l’étendirent ou en déduisirent de
nouveaux systèmes; d’autres savants : Arnauld, Gassendi, Hobbes, en firent le sujet d’une vive controverse ; elle n’en eut pas moins sur les idées de l’époque, une influence considérable. Le cartésianisme régna pendant plus d’un demi-siècle dans la plupart des écoles, mais il finit par être dominé vers la fin du XVir siècle, par les systèmes de Locke, de Newton, de Leibnitz, qui inspirèrent plus lard les écrits philosophiques de Bossuet et de Fénelon.
Au nombre de ses travaux de physique, il faut signaler la découverte des lois de la dioptrique ; la véritable loi de la réfraction, une théorie de l’arc en ciel, très-remarquable pour une époque où la réfrangibilité inégale de la lumière n’était pas encore établie. Il reconnut la loi du choc des corps, celle de l’inertie qui retient les corps dans l’état où ils se trouvent jusqu’à ce qu’ils en sortent sous l’influence d’une impulsion étrangère. Son système des ondulations ou des vibrations, relatif à la lumière,
après avoir cédé à celui de l’émission, que l’autorité de Newton lit longtemps prévaloir, s’est relevé de nos jours dans l’opinion des physiciens, à la faveur de quelques recherches, encore toutes récentes qui lui ont donné un nouveau degré de certitude ou du moins de probabilité.
Dans les sciences mathématiques, Descartes appliqua en même temps que Fermât, l’algèbre à la géométrie ; il inventa un nouveau mode de notation algébrique, celui des exposants. Il imagina d’exprimer et de définir la nature de chaque courbe par une certaine relation entre deux lignes variables, dont l’une figure les abscisses et l’autre les ordonnées ; il écrivit en langage algébrique les propriétés caractéristiques de ces courbes et parvint ainsi à résoudre les problèmes les plus compliqués de cette nature. Ces découvertes lui suscitèrent de nouvelles attaques de la part de quelques géomètres ; il l’emporta avec Roberval, qui s’efforça vainement de le signaler comme plagiaire, mais il n’eut pas l’avantage avec Fermât, à qui il refusa avec une certaine obstination de rendre la justice et l’estime que méritait ce savant.
Descartes s’occupa aussi de la physiologie animale, dont il rapporta tous les phénomènes aux lois de la physique et de la mécanique. Il voulut expliquer ainsi les mouvements musculaires, la digestion, Ta circulation du sang et même jusqu’aux sensations. On sait qu’il fut l’un des premiers à admettre et à propager la découverte d’Harvey. Quelques cartésiens cherchèrent, après lui, à introduire dans l’explication des mouvements de l’organisme l’intervention des phénomènes chimiques et mécaniques.
Descartes habitua, dans l’étude des sciences, à substituer les idées aux mots, les notions positives aux vaines formules ; il contraignit à penser, à méditer, et il assujettit la méditation à des règles logiques. En forçant l’esprit de l’homme à analyser ses
opinions, à douter de tout et à ne se rendre qu’à l’évidence il le rappela au sentiment de sa force et de sa dignité. Génie vigoureux, original, hardi, éminemment sympathique, l’audace même de ses erreurs servit encore aux progrès de la science, en excitant le mouvement des esprits ; mouvement auquel concouraient de toutes parts, comme nous l’allons voir, des hommes d’une portée supérieure, et qui devaient donner naissance à l’un des grands événements scientifiques du même siècle: la fondation des sociétés savantes. Son caractère était ardent, sa facilité extrême ; il possédait au plus haut point la faculté méditative et l’énergiè créatrice de la pensée. Il aimait la dispute; sa dialectique était claire, serrée, pressante et il suffit de remarquer pour tout éloge, que c’est à son école que les écrivains de Port-Royal, Pascal à leur tête, puisèrent l’esprit et les formes de leur puissante argumentation.
On s’est plu assez souvent à rapprocher les trois hommes les plus éminents de la série que nous venons d’étudier ; Bacon, Galilée, Descartes, et à déterminer la part de chacun d’eux dans l’impulsion que leurs idées ou leurs travaux imprimèrent à la marche des sciences. Tous trois, il est vrai, partirent d’un point commun: la nécessité d’en finir avec les systèmes de l’antiquité ou la scolastique et de réformer la méthode propre à l’étude de la philosophie naturelle. Bacon fonda cette réforme sur l’observation et l’induction; Galilée l’appuya exclusivement sur l’expérience et le calcul, Descartes sur le doute, puis, sur l’évidence et la déduction géométrique. Bacon signala les moyens les plus propres à bien observer, Descartes rechercha la cause primordiale des phénomènes, Galilée en étudia surtout les conséquences. Enfin Bacon, moins expérimentateur, appartient surtout à la philosophie de la science, Galilée fut plus éminent dans la physique et Descaries dans la géométrie. Il est curieux sans doute de voir ces trois
hommes de génie, travailler ainsi, sans se connaître, à un même but et imprimer, comme d'un parfait accord, une même direction au progrès des sciences ; mais il ne l’est pas moins de les voir, presqu’au même instant secondés dans cette noble lâche, par des savants, également étrangers les uns aux autres et surgis des divers points de l’Europe, sentinelles avancées de l’esprit humain, pendant le siècle qui venait de s’ouvrir, et précurseurs des hautes destinées désormais réservées à la science.