Observations sur une dissolution de l’argent
Observations sur le fer ou verre ardent. Ibid.
Suite de l’article 5 des essais de chimie : du soufre principe. Ibid.
Éclaircissement touchant la vitrification de l’or au verre ardent. 1707.
Observations sur les araignées. Ibid.
Mémoire touchant les acides et les alcalis. 1708.
Suite des essais de chimie. Article 4, du mercure. 1709.
Observations louchant l’effet de certains acides sur Tes alcalis volatils. Ibid.
Observations sur les matières sulphureuses et sur la facilité de les changer d’une espèce de soufre en une autre. 1710.
Mémoire touchant les végétations artificielles. Ibid.
Observations sur la matière fécale. 1711.
Phosphore nouveau, ou suite des observations sur la matière fécaie. Ibid.
Observations sur l’acide qui se trouve dans le sang et dans les autres parties des animaux. 2 mémoires. 1712.
Manière de copier sur le verre coloré les pierres gravées. Ibid.
Observation sur une séparation de l’or avec l’argent par la fonte. 1715.
Observation sur une sublimation du mercure. Ibid.
Observations sur des matières qui pénètrent et qui traversent les métaux sans les fondre. Ibid.
Mémoire touchant la volatilisation des sels fixes des plantes.
L’histoire s’est souvent exercée sur cette merveilleuse période à laquelle on a donné le nom de renaissance, époque curieuse et brillante qui termine le moyen-âge, commence l’histoire de la civilisation moderne, et que circonscrit d’une manière assez nette l’étendue du xvie siècle. Vingt historiens en ont raconté les événements politiques et ont dit ce que les langues, la littérature, les beaux-arts, la philosophie, la raison générale, doivent à ces quelques années pendant lesquelles, abandonnant la plupart des doctrines et des usages des siècles antérieurs, l’esprit humain marcha vaillamment à la conquête des idées, des vérités et des principes qui devaient servir de base à une civilisation nouvelle. Mais peut-être n’a-t-on pas assez étudié ce que la même période apporta de faits nouveaux, d’heureuses découvertes et de profondes conceptions à la science qui, elle aussi, tendait à se renouveler. La complexité et l’étendue d’un pareil travail ont sans doute rebuté les écrivains que son importance incontestable aurait portés à l’entreprendre. Un seul homme en effet pourrait difficilement être à la fois assez versé dans les diverses branches du savoir pour suivre et analyser la marche de chacune d’elles pendant la durée de ce siècle. Le meilleur moyen d’accomplir dignement une pareille tâche me semblerait être de la scinder,
de la fractionner en s’appliquant à étudier la biographie des savants qui fleurirent durant cette période. Le fragment qui va nous occuper est une sorte de spécimen de l’entreprise à laquelle nous faisons allusion. Puisse-t-il provoquer d’autres recherches dirigées dans le même sens! Nous nous proposons d’y travailler nous-même en concentrant nos études, sur l’histoire des sciences physiques et naturelles pendant cette remarquable époque.
Le savant qui va faire le sujet de cette notice, Conrad Gesner, est celui qui, à la même date, outre d’importants travaux d’érudition et de philosophie, imprima la plus vigoureuse impulsion aux sciences naturelles. Il fut surnommé le Pline de l’ Allemagne (t), mais cette comparaison manque de justesse, car Pline ne fut guère qu’un compilateur laborieux, intelligent, mais peu profond, tandis que Gesner fut un observateur habile, consciencieux et original. C’est un de ces hommes exceptionnels qui, à force de savoir, de patience et de génie, déterminent tout le mouvement de la science à une époque donnée. Réunissant à une grande force de pensée, une persévérance à toute épreuve, une volonté ferme, une érudition immense et une mémoire prodigieuse, il écrivit sur presque toutes les parties des connaissances humaines, et chacune d’elles fit sous ses mains de remarquables progrès.
Mais avant d’énumérer ses titres les plus glorieux à la reconnaissance de la postérité, qu’il nous soit permis d’exposer rapidement l’état où se trouvaient les connaissances générales au moment où il vint prendre une part si active à leur développement. y
Dans le cours du xiv et du xve siècle, les sciences s’étaient
(1) C’est Théodore Zwinger qui lui donna assez maladroitement le titre de Ptinius Ger maniais 0 dans une épitaphe qu’il composa en son honneur.
peu à peu relevées sous l’influence de diverses causes : par les communications établies avec l’Orient, par la création des universités, par la fondation de quelques ordres monastiques consacrés à l’enseignement, enfin par les grandes découvertes qui signalèrent la fin de cette époque. Dans la seconde moitié du xve siècle, des événements d’une autre nature vinrent donner à ce mouvement une nouvelle activité.
L’invention de l’imprimerie, la prise de Constantinople par les Turcs, qui fit refluer en Italie les derniers vestiges de la science antique, ainsi que les hommes qui en avaient conservé le dépôt, les progrès de l’art nautique, grâce à l'invention de Sa boussole, le passage aux Indes par le cap de Bonne-Espérance, la lutte des opinions religieuses, enfin la découverte du Nouveau- Monde, telles furent les principales circonstances qui rendirent *
cette période la plus importante de l’histoire des progrès de
l’intelligence pendant le moyen-âge. Les sources générales de la science et celles de la richesse des nations se trouvèrent ainsi renouvelées à la fois. L’horizon matériel s’agrandissait en même temps que celui de la pensée humaine. Les recherches d’érudition, la fixation des langues modernes, le déplacement des sciences, des arts et du commerce, le nouvel équilibre européen qui devait en être la conséquence : telles furent les principales causes qui préparèrent l’essor extraordinaire qu’allait prendre l’esprit humain dès les premières années du siècle suivant.
Les disputes de l’école s’étaient, apaisées peu à peu; la scolastique allait périr avec le moyen-âge dont elle avait été l’une des plus vives expressions. Les travaux des érudits, les découvertes récentes et l’élan des idées nouvelles lui portèrent en effet les derniers coups. Toutefois la scolastique avait servi au progrès général en tournant les esprits vers les études abstraites et vers
la philologie; elle avait introduit de nouvelles formes clans l’argumentation, et fourni quelques bons éléments à la recherche de la vérité; mais elle avait reîardé l’essor des sciences en détournant les hommes d’étude de l’observation directe des phénomènes naturels, et à peine avait-elle ajouté quelques données positives au domaine de la vraie philosophie. *
La scolastique n’avait été, à vrai dire, qu’une lutte entre les doctrines d’Aristote et celles de Platon, entre le spiritualisme et l’expérience. Mais tandis que les écoles retentissaient encore de ses derniers combats, d’autres études acquéraient de jour en jour plus d’importance. Les recherches philologiques préoccupaient tous les esprits. On cherchait, on retrouvait dans les bibliothèques des monastères les manuscrits de l’antiquité. A peine ces trésors étaient-ils découverts, que de savants imprimeurs, les Aide, les Junte, les Estienne, les reproduisaient avec un soin religieux. Les scoîiastes en épuraient le texte : Juste Lipse, Bernardin Telesio et l’Espagnol Vivés abandonnaient les questions philosophiques pour s’adonner aux recherches d’érudition. Quelques esprits élevés essayaient d’imiter ces chefs-d’œuvre; de plus hardis cherchaient à faire passer dans les idiomes modernes les formes de la littérature antique, tandis que d’autres s’efforcaient de donner à la philosophie une meilleure direction. Erasme, repoussant les formules pédantesques de l’école, s’attachait à répandre dans les discussions la clarté et même l’élégance; Montaigne enveloppait une saine morale dans une forme naïve et pleine de charme; Charron montrait que la véritable philosophie se fonde sur l’étude de soi-même; Ramus ramenait la discussion aux principes d’une logique droite et précise. Chacun d’eux portait ainsi les coups les plus rudes à la doctrine péripatétique et préparait les armes dont Galilée, Descartes, Gassendi,
Locke et Newton devaient se servir plus tard pour la renverser définitivement.
Cependant, les abords de la science, dégagés des subtilités de la scolastique, restèrent encore quelque temps entravés par le scepticisme qui, non content de s’exercer sur les idées théoriques, semblait se défier même de l’expérience : témoin Cornélius Agrippa qui écrivit un livre : De vanitate et incertitudine scientiarum. Heureusement le temps n’était pas loin où F. Bacon, après avoir montré tout le vide des abstractions philosophiques, allait établir que l’observation directe devait être dans les sciences le premier guide du raisonnement.
On commençait en effet à chercher dans les phénomènes de la nature de nouveaux et intarissables sujets d’observation. On s’attacha surtout aux études qui offraient un intérêt plus direct et plus prochain : à la connaissance des plantes qui se lie intimement avec l’agriculture et qui, de tout temps, fit partie des connaissances médicales, à l’histoire des animaux qui nous sont si utiles sous divers rapports, et à la minéralogie, qui se rattache si naturellement à l’art des constructions, à la métallurgie, aux arts industriels, et qui a des connexions si nombreuses avec la chimie. Chacune de ces sciences allait bientôt devoir à Conrad Gesner des principes et des développements qui leur ouvrirent une carrière nouvelle, aussi large qu’assurée.
Conrad Gesner naquit à Zurich le 26 mars 4 516. Son père était marchand fourreur et avait plusieurs enfants (l); Un oncle
maternel, Jean Frick, ministre de l’Évangile, lui fit faire quelques
études classiques, dans lesquelles il montra autant d’application
(1) Son père s’appelait Urse Gesner et sa mère Barbe Frick.
que de facilité , et il lui donna les premières notions d’histoire naturelle.
Peut-être le jeune enfant prit-il quelque goût pour cette science dans les rapports de commerce qu’avait son père avec les chasseurs des Alpes et des contrées du Nord. Cet oncle étant mort à la bataille de Zug (1551), Jean-Jacques Ammian, professeur d’éloquence à Zurich, le prit chez lui et dirigea ses études vers les sciences médicales. Gesner les continua avec Thomas Plattner, savant naturaliste et médecin, dont toute la famille fut, comme celle des Asclépiades, dévouée au culte de la médecine, et qui avait reconnu les rares aptitudes de son jeune élève.
Mais le moment était venu pour Gesner de se créer une position indépendante. Soutenu par les bienfaits des chanoines de Zurich, il alla d’abord .à Strasbourg, où il travailla quelque temps avec le savant prédicateur Wolfgang Fabrice Capiton, qui lui enseigna l’hébreu, et qu’il aida bientôt dans ses recherches sur la Bible et sur la philologie.
Il sentit alors se développer en lui un penchant décidé pour la profession médicale. Il vint en France, et alla habiter Bourges, où le savant Cujas attirait alors un grand nombre d’étudiants. Tout en suivant ses leçons de jurisprudence, il se livrait à de sérieuses études d’histoire naturelle et d’anatomie. C’est à Bourges qu’il se lia avec Jean Frisius, son compatriote, célèbre et érudit orientaliste qui, placé plus tard à la tète du collège de Zurich, s’empressa d’y attirer son ami.
Conrad Gesner avait dix-huit ans quand il se décida à venir à Paris, où il se livra avec une sorte de passion à tous les genres d’études. Il dévorait, dit-il, tous les livres grecs, hébreux, arabes ou latins qui lui tombaient sous la main. Le subside qu’il recevait des magistrats de Zurich étant très-modique, il se vit obligé
pour y subvenir de donner des leçons. Jean Steiger, jeune patricien de Berne, le prit en amitié et l’aida parfois de sa bourse. Enfin, en 1556, il retourna à Strasbourg, où il acquit bientôt la réputation d’un prodige de savoir (miraculum litterarium.) Peu après il obtint une place au collège de Zurich, et il se maria à peine âgé de vingt ans.
Cependant le modeste emploi qu’il occupait à Zurich ne pouvant suffire aux besoins de sa famille, les magistrats de cette ville lui allouèrent un nouveau subside à l’aide duquel il alla s’établir à Bâle pour y poursuivre ses études médicales. C’est alors qu’il travailla au Dictionnaire grec de Phavorinus Camers. Deux ans après il fut appelé à Lausanne, où le sénat de Berne venait d’établir une académie, et où il enseigna pendant trois ans les lettres grecques. Il alla ensuite à Montpellier, où il se lia d’une manière intime avec trois naturalistes éminents : Belon, Laurent Joubert et Rondelet, puis, en 1541, il vint à Bâle se faire recevoir docteur en médecine, et retourna à Zurich pour y exercer la profession médicale et y occuper une chaire de philosophie.
C’est à cette époque qu’il entreprit sa Bibliothèque universelle, véritable encyclopédie du xvie siècle dont il rassemblait les matériaux depuis plusieurs années. Il publia à la même date quelques analyses et traductions d’auteurs grecs, ainsi qu’un Catalogue des plantes, en quatre langues. La plupart de ces plantes étaient nouvelles, et le fruit de ses propres recherches. En 1542, il traduisit. du grec un Traité des syllogismes ; ii fit aussi plusieurs voyages en Suisse et en Savoie, pour en étudier les productions naturelles. Il publia ses observations en vers. Il y joignit un petit livre sur le lait et des remarques sur la beauté des montagnes. Bientôt après il donna une traduction des sentences de Stobée ,
des Allégories de Dion Chrysostôme sur Homère et une édition expurgée de Martial.
En même temps, et tout en mettant en ordre les matériaux de sa Bibliothèque et de son grand ouvrage d’histoire naturelle, il publiait une préface pour les Œuvres de Galien , une autre sur V Histoire des plantes de Tragus, un Traité des eaux minérales de l’Allemagne et de la Suisse et une Description du mont Pilate , près de Lucerne.
En 1545, Conrad Gesner alla à Venise, où il étudia les poissons de l’Adriatique, puis à Augsbourg, afin de recueillir les titres de tous les ouvrages connus et imprimés à cette époque en hébreu, en grec et en latin. Il joignit à cette longue nomenclature une analyse sommaire et une courte appréciation critique de chaque ouvrage.
De 1551 à 1560, il publia les cinq premiers livres de son Histoire naturelle. Il avait dessiné lui-même et fait graver à ses frais un nombre considérable de figures qui devaient en faire partie. Ces dépenses avaient absorbé presque toute sa fortune, ce qui ne l’empêcha pas de former de ses propres mains et à l’aide des dons qu’il recevait de ses nombreux correspondants (l), le premier cabinet de zoologie qui eût encore existé. Des travaux si importants et si désintéressés le firent nommer, en 1555, professeur d’histoire naturelle dans sa ville nalale, chaire qu’il occupa désormais jusqu’à sa mort.
L’empereur Ferdinand Ier, à qui il avait dédié son Histoire des poissons, l’appela près de lui et l’anoblit (2), Revenu à Zurich,
(1) John Key (Gains) de Norvich, médecin d’Edouard VI, de Marie Stuart et d’Elisabeth, savant zoologiste, qui fonda à Cambridge un collège qui porte encore son nom, adressa «à Gesner un grand nombre de minéraux.
(2) Les armoiries qu’il lui donna comprenaient un lion, un aigle, un
Conrad Gesner se livra de nouveau à la pratique delà médecine. La peste ayant éclaté dans cette ville en 1564, il donna pendant deux années les soins les plus assidus et les plus éclairés aux malades qui en étaient atteints; il écrivit même une dissertation sur les principaux symptômes de cette maladie et sur les meilleurs moyens de la traiter. L’année suivante, affaibli par les fatigues et sans cesse exposé à la contagion, il finit par en être atteint lui-même et en mourut au bout de cinq jours, à l’âge de quarante-neuf ans (15 décembre 1565), ne laissant après lui qu’une veuve sans enfants. Quand il ne douta plus de la terminaison funeste qui menaçait sa vie, il se fit transporter dans son cabinet, comme dans le lieu qui lui était le plus cher, au milieu de ses livres et de ses écrits qu’il essaya de mettre en ordre ; mais ses forces n’y suffirent pas. Il confia ce soin à Caspar Wolf, son élève et son ami, à qui il légua sa bibliothèque et ses manuscrits, en le chargeant de publier tout ce qu’il pourrait en extraire de propre à étendre et perfectionner les sciences.
Yoilà sans contredit une noble et belle vie! N’est-ce pas là un véritable héros, mourant au champ d’honneur, couronné cette fois, non des lauriers de la fausse gloire par le génie de la destruction, mais des palmes de La vertu par les mains de la science et de l’hunianité ?
Bien que Gesner n’ait pas laissé de postérité directe, son nom fît longtemps l’honneur du pays qui l’avait vu naître. Son oncle, André Gesner, qui avait reçu trente-six blessures à la bataille de Zug, vécut encore trente-six ans après cet événement et occupa pendant plusieurs années les premières charges de sa ville natale.
dauphin et un basilic ; chacun d’eux représentant le roi de la classe à laquelle i! appartient, mais tous soumis à la domination du roi de la science.
Cet oncle fut la souche des Gesner qui fleurirent dans les xvne et xvme siècles et qui s’illustrèrent dans divers genres de savoir et de mérite. C’est à cette célèbre famille qu’appartient Salomon Gesner, l’auteur du Premier navigateur et de la Mort d’Abel.
C’est ainsi que s’écoulait, dans ce siècle sérieux et grave, la vie des hommes qui se vouaient à la recherche du vrai, à la philosophie, à l’étude des sciences, des lettres et même au culte des beaux-arts. Ce n’est pas une des moindres merveilles de cette période étonnante que la ténacité, la persévérance consciencieuse avec laquelle les hommes de ce grand siècle poursuivaient leur pensée pendant leur vie tout entière; tantôt, concentrant leur esprit et leurs forces sur un sujet unique, d’autres fois, réunissant dans un même labeur plusieurs branches de l’intelligence. «Pénétrez dans leur conscience, s’écrie un historien du xvie » siècle et cherchez les motifs qui les ont fait agir, vous ne trou- » verez, dans la plupart du moins de ceux dont le nom est resté » Se plus grand, ni la soif de l’or, ni l’amour effréné des distinc- » lions sociales. La vie n’était pour eux qu’une haute mission, » consacrée tout entière à réaliser une grande pensée (•). » L’universalité du savoir qui caractérise Conrad Gesner, et qui l’avait fait comparer à Pline, lui permit d’embrasser presque tout entier le cycle des connaissances acquises à l’époque où il parut. Ainsi, indépendamment des diverses brandies de l’hisloire naturelle, dont il ne se borna pas cà suivre des yeux le progrès, mais qu’il enrichit notablement par ses propres découvertes, il
(I) Filon. Histoire du seizième siècle , 1. II, p. 571.
s’occupa avec succès des sciences philosophiques, de la logique, de la morale ; il y joignit des recherches profondes en linguistique, en philologie, en bibliographie ; il représenta, comme on voit, tout le savoir du siècle où il vécut, comme l’avaient fait à différentes époques Aristote, Albert le Grand et Vincent de Beauvais. Si sa vie, tranchée d’une manière trop prématurée, ne lui permit pas de mettre la dernière main à tous les travaux qu’il avait entrepris, ceux qu’il nous laissa, même inachevés, portent tous l’empreinte de sa main puissante et le cachet irrécusable de son génie.
On pourrait distinguer dans Conrad Gesner trois hommes ; l’érudit, le philosophe et le naturaliste. Nous insisterons moins sur les deux premiers chefs, d’une part, parce que ceux de ses travaux qui se rapportent à l’érudition, travaux qui furent d’une si haute utilité à son époque, se trouvent aujourd’hui surpassés par ceux des siècles qui l’ont suivi ; d’autre part, parce que ses recherches en philosophie avaient naturellement un point d’appui dans la scolastique expirante, et dont il semble n’éveiller qu’à regret les derniers retentissements. Nous signalerons donc de préférence ses travaux d’histoire naturelle, parce qu’ils sont plus originaux, qu’ils ont réellement ouvert à la science des voies nouvelles, enfin, parce que, à l’heure qu’il est, ils sont encore trèsutiles à étudier, et qu’ils tiennent toujours le rang le plus honorable dans l’étal actuel de nos connaissances.
« Son histoire des animaux, dit Cuvier, dont on ne saurait contester la haute autorité dans cette matière, est le plus considérable de ses ouvrages sur l’histoire naturelle, et celui qui lui
assurera la renommée la plus durable. Cet ouvrage peut être con-
sidéré comme la première base de toute la zoologie moderne. C’est un vaste magasin d’érudition, dans lequel tous les auteurs posté-
rieurs ont puisé sans le citer. Il ne cite lui-même qu’ Aristote, Pline et Galien. » Il y a ajouté toutes les recherches les plus récentes, les siennes propres comme celles qui lui étaient communiquées; car, dans ses voyages, il avait beaucoup observé et avait établi de nombreuses relations. Dans les cinq volumes in-folio dont il se compose, Gesner traite successivement des quadrupèdes, des oiseaux, des poissons et des serpents. Le sixième était destiné à l’histoire des insectes, mais il ne parut qu’après sa mort. Le tout est accompagné d’une riche synonymie et d’un grand nombre de ligures dessinées à la main, dont on conserve les originaux dans la bibliothèque de Zurich.
C’est dans cei ouvrage qu’il prononça pour la première fois le mot de genre (genus). S’il ne créa pas celui de famille , il indiqua parfaitement les caractères qui sont communs à plusieurs individus et les rapports qui les réunissent. C’étaient les premiers rudiments d’une classification rationnelle. Nous allons voir qu’il ne tarda pas à les étendre en les appliquant à d’autres branches
de l’histoire de la nature.
L’esprit de généralisation est naturel à l’homme méditatif. Dès qu’il possède d’assez nombreux éléments d’une connaissance nouvelle, il est porté à les disposer dans un ordre méthodique, et à fonder sur eux une théorie d’ensemble. Il compare, il classe, il catégorise les matériaux et les faits, il en tire des conséquences générales, guidé en cela, non-seulement par le désir d’en simplifier l’étude, mais aussi par la pensée qu’il a surpris à la nature
un grand secret et saisi la clef de l’ordre établi par la puissance divine; mais quelle que soit en définitive la réalité de ces hypothèses, il en résulte toujours un progrès réel pour l’étude de la science et pour son enseignement.
Bien que les travaux de botanique de Conrad Gesner aient
moins servi à sa renommée que ceux relatifs à la zoologie, il s’y est rendu plus célèbre peut-être par la fécondité des vues qu’il a introduites dans cette branche de l’histoire naturelle, et qui depuis sont restées dans la science. Jusqu’alors on s’était à peu près borné à distinguer les plantes des temps antiques, citées par Théophraste, Pline ou Dioscoride, et trop souvent mal reconnues par les Arabes. Au xve siècle, leur nombre ne s’élevait guère au delà de 800. Les recherches des curieux et des voyageurs en avaient peu à peu augmenté le catalogue; c’est celui que Gesner avait publié d’abord en quatre langues ; mais lui-même, après avoir parcouru l’Alsace, la Suisse, la Lombardie et le midi de la France, en éleva le nombre à plus de 4,500. il les décrivit, les dessina et les peignit de sa propre main, en y joignant tous les détails de leur organisation : innovation précieuse dont la science lui est redevable, et qui l’amena à porter une attention spéciale sur la fleur et sur le fruit. C’est alors que lui vint la première idée de classer les végétaux d’après les organes de la fructification.
Cette idée capitale qui depuis forma la base de la science botanique, ne fut pas admise dès le principe par tous ceux qui comme lui s’occupaient de cette science. D’autres méthodes furent même proposéesdans le cours du même siècle ; par Matthieu de l’Obel (*), par André Césalpin, et plus tard par Fabius Columna. Mais déjà
(1) Matthieu de VObel , né à Lille, était botaniste de Jacques îer, roi d’Angleterre ; l’Obel, plus connu sous le nom de Lobel, eut la première idée de l’association des plantes par groupes naturels. Son ouvrage intitulé : Stirpium adcersaria (mémoires) nova , etc., dédié à la reine Élisabeth, renferme plusieurs groupes bien caractérisés, comme les Labiées, les Personnces, les Ombellifères, les Gramens, les Orchis, les Mousses, les Palmiers. îl y a même séparé d’une manière fort tranchée les plantes rnonocotylédones, d’avec les dycotylédones, ce que l’on pourrait regarder comme le germe de cette grande division, qui équivaut en importance à celle des vertébrés et des invertébrés dans la zoologie.
le nombre des amateurs s’était accru, des jardins botaniques se fondaient dans la plupart des capitales et des villes universitaires. Or, on ne possédait aucun guide pour classer les sujets dont le nombre s’accroissait chaque jour. Les descriptions étaient obscures, les noms souvent confondus, les organes encore mal observés, la science proprement dite n’existait pas.
Peu à peu les vues nouvelles de Gesner furent appréciées. Outre le principe primordial delà classification des plantes cl’aprés les organes de la fructification, il remarqua que l’analogie des caractères généraux entraîne presque toujours celle des formes et des propriétés, ce qui l’amena à déterminer plusieurs groupes naturels. Il fit adopter le mot de genre, pour réunir les espèces analogues; mot heureux qu’il introduisit en même temps dans la zoologie. C’est aussi lui qui eut la première idée de donner aux plantes nouvelles le nom des naturalistes célèbres (s). Plumier lui en fit l’application à lui-même en donnant le nom de Gesnaria ,, à un arbuste de l’Amérique, de la famille des campanulacées. On a également donné le nom de tulipa gemeriana à une belle espèce de tulipe qu’il avait signalée.
Comme on le voit, Conrad Gesner, sans avoir peut-être fait faire d’aussi grands pas à la science des végétaux qu’à la zoologie, tient l’an des premiers rangs comme créateur de la botanique scientifique. Il mourut avant d’avoir donné à cette lumineuse pensée tout son développement, mais ses travaux furent recueillis par Gaspard Wolf, son élève, et par Joachim Caméra-»
(1) C’est à Magnol que l’on doit le nom de famille , appliqué au groupement des genres. Le mot espèce est plus ancien. Il vient du latin : species, aromates et autres drogues (dont on tira les mots épices , épiciers ), et qui s’appliquait aux condiments ainsi qu’aux remèdes. En Italie, les pharmaciens portent encore le nom de speziali et les pharmacies celui de spezerie.
ri us, directeur du jardin d’Altdorf. Ses œuvres de botanique con- ' sistent principalement en un Commentaire sur le cinquième livre de Valèrius Cordas , et dans ses Fragments d’une histoire des plantes. Cet ouvrage, qui fut terminé par Gaspard Wolf, ne parut que plusieurs années après sa mort. Ce qui le distingue surtout, ce sont les planches que Gesner avait dessinées et fait graver sous ses yeux (l). Ces figures avaient presque absorbé toute sa modeste fortune, ce qui ne l’empêcha pas de créer un riche cabinet d’histoire naturelle, formé de ses propres recherches et des dons qu’iLavait reçus de ses amis et correspondants.
Après avoir éclairé des lumières de son génie la botanique et la zoologie, C. Gesner jeta aussi un coup d’œil sur la minéralogie. On a de lui un ouvrage intitulé : De rerum fossiliumy lapidum , et gemmarum figuris (Zurich, 1565), dans lequel il s’occupa surtout de ce qu’on appelait alors les pierres figurées (et que l’on nomma plus tard des pétrifications ou des fossiles ), parce que dans l’impossibilité de s’en rendre compte par les données plus récentes de la géologie, on les regardait encore comme des accidents ou des jeux de ia nature. Sans remonter à l’origine probable de ces fossiles, il reconnut pourtant qu’ils étaient ou qu’ils représentaient des corps d’abord organisés ; pensée dont il n’apprécia pas peut-être toute la portée, car elle eût ouvert dès lors un horizon nouveau à la science minéralogique. Bernard Palissy alla plus loin et ne craignit pas d’affirmer que « nulle pierre ne peut prendre forme de « coquille ni d’autre animal, si » l’animal lui-même n’a basti sa forme (2). »
(t) Ces planches servirent à plusieurs ouvrages, entr’autres à une édition abrégée de Matlhiole, par Camérarius.
(2) Voyez l’édition que j’ai donné des OEuvres complètes de Bernard Palissy , en 1844, Paris, in- î 8, p. 277.
Quoiqu’il en soit, le traité de Conrad Gesner attira l’attention sur les pétrifications, sur les cristaux, et fit faire un nouveau progrès à la minéralogie. Ce savant connaissait les propriétés électriques de plusieurs minéraux. Il publia aussi un Traité des eaux minérales de la Suisse et de l’Allemagne, ainsi qu’une Description du mont Pilate , près de Lucerne. C’est dans ce dernier écrit qu’il inséra un petit Traité de lait , et des remarques intéressantes sur les beautés que présente l’aspect des montagnes.
Si, dans l’histoire des progrès de la minéralogie au xvie siècle, Georges Agricola occupe la première place pour la connaissance des minéraux et Joachim Camérarius pour la méthode, Conrad Gesner tient le premier rang pour la description des cristaux et des pétrifications. Tel est le jugement qu’en portent encore les minéralogistes de nos jours. Or, on sait que cette branche de la minéralogie est la première origine d’une science encore toute nouvelle, la géologie ou connaissance de la terre, dont les rapides progrès comprennent aujourd’hui l’histoire de tous les êtres du globe, en remontant aux époques les plus reculées de la formation de notre planète.
Voilà ce que fit Gesner pour l’avancement des sciences naturelles ; mais ce n’est pas là que se bornent ses titres à l’une des places les plus éminentes dans l’histoire des progrès de l’esprit humain au xvie siècle. Il nous reste à jeter un coup d’œil sur ceux de ses écrits qui se rapportent à d’autres sujets non moins importants.
Avant de donner, par ses travaux personnels, un nouvel essor à l’esprit scientifique de son siècle, Gesner avait voulu en constater l’état actuel en dressant une sorte d’inventaire du savoir général acquis à son époque, comme pour servir de point de départ aux recherches nouvelles qu’il désirait y ajouter. Sa Biblio -
thèqiie universelle est, en effet, un vaste répertoire qui contient non-seulement les titres de tous ses ouvrages imprimés ou manuscrits renfermés dans les plus riches bibliothèques, mais une appréciation exacte et judicieuse de chaque ouvrage cité. Disposée d’abord par ordre alphabétique et plus tard par ordre de matières, elle a servi de modèle à toutes les compilations du même genre qui la suivirent. Elle est encore excellente à consulter à cause de sa parfaite exactitude. La partie de cet immense catalogue qui se rapporte à la médecine ne lui avait pas paru assez complète pour être publiée. Il s’excuse en même temps de n’avoir pu donner à certains fragments de ce travail toute la perfection qu’il eût désiré, obligé qu’il était, disait-il, de partager son temps « entre deux déesses inexorables » : la nécessité et l’amour de la science.
Dans un autre livre ayant pour titre : Mithridates, seu de différends linguorum (Zurich, 1555, in 8°), il compara la plupart
des idiomes connus. On v trouve l’énumération de cent trente
langues anciennes ou modernes, ainsi qu’un tableau polyglotte de l’oraison dominicale en vingt-deux langues. C. Gesner était très-versé dans les langues anciennes et parlait facilement toutes celles de l’Europe. Dans sa jeunesse il avait donné, outre quelques éditions d’auteurs grecs ou arabes, une traduction des oeuvres d’Éiien. Le célèbre professeur Key (Caius) de Cambridge, son ami, lui avait fourni d’utiles matériaux pour quelques-uns de ces ouvrages.
Nous ne dirons rien ici de ceux de ses travaux qui se rapportent à la philosophie, à la morale, à la théologie, parce que ces divers écrits, encore empreints, pour la plupart, des formes de la scolastique et de la controverse animée qui s’exercait alors sur les matières religieuses, ne sauraient être appréciés de nos jours comme ils le furent sans nul doute à l’époque où ils parurent,
rnais ils n’en sont pas moins un éclatant témoignage de la foi vive et sincère, comme du haut savoir et de la profonde sagesse qui caractérisent leur auteur.
C’est dans les préfaces (Epistolœ nuncupatoriœ ) de son grand Traité d'histoire naturelle qu’il faut étudier Conrad Gesner. C’est là qu’il exposa non-seulement ses vues, ses projets, le plan de sa vaste entreprise, mais encore le véritable caractère de sa belle âme. Malheureusement bien peu de savants iront les chercher à cette place, et toutefois c’est là seulement que l’on peut bien juger de la portée et de la justesse de ses vues, comme de l’étendue de son génie.
Dans YEpître dédicatoire que l’on trouve en tête de son livre sur les quadrupèdes, il expose son but, sa manière de comprendre la science, sa grandeur et sa dignité. Cette épître se termine par un extrait de Job sur les vues de la Providence au sujet des animaux. Celle du troisième volume, consacré aux oiseaux, est suivie d’une citation empruntée à la préface de Théodore de Gaza sur l’histoire des animaux d’Aristote. Chacune des suivantes est également terminée par des fragments tirés soit des saintes Écritures, soit des savants les plus autorisés de l’antiquité. C’est dans le quatrième livre, histoire des poissons, qu’il emploie, pour la première fois, la nomenclature binaire, formée du nom du genre suivi du nom spécifique : premier exemple de la nomenclature généralement adoptée aujourd’hui dans les sciences naturelles.
On trouve partout, dans ses épîtres dédicatoires, des témoignages de la grandeur de son âme et de ses pieux sentiments. Il déclare que son but, en se livrant à l’étude des sciences, a été d’y trouver une sorte d’échelle pour s’élever à la contemplation du grand architecte, maître et père de toutes choses, de la nature et de nous-mêmes.
Il blâme Pline d’avoir toujours personnifié la nature, au lieu de rapporter à Dieu les faits et les phénomènes qu’il signale. L’histoire de chaque objet naturel, dit-il, doit être comme un hymne à la sagesse et à la bonté divine, l’esprit devant naturellement remonter de l’œuvre au suprême artisan. Il ajoute qu’il ne s’est voué à la médecine qu’à cause de ses rapports avec la philosophie naturelle. Il regarde comme une âme abjecte et sordide celle qui ne considère dans l’étude des sciences que l’utilité et le lucre (î). La science, suivant lui, est formée de deux parties : la raison et l’expérience. La raison comprend les préceptes universels et éternels que l’expérience ne fait que confirmer ; car l’expérience ne prouve rien sans le raisonnement.
Si l’on cherche à résumer les services que Conrad Gesner a rendus à l’histoire naturelle, on doit reconnaître qu’ils consistent principalement dans les idées neuves et originales qu’il introduisit dans la science, et dont il fit lui-même la première application.
Par exemple, la description des objets naturels, qu’il assujettit à un ordre déterminé et qu’il accompagna de figures plus détaillées qu’on ne Payait fait jusqu’à lui.
Il eût vouJu y joindre la coloration des mêmes objets, mais sa pauvreté mit obstacle à son désir. Il compara le premier l’ensemble et les détails des êtres décrits, ce qui constitua la première tentative d’une classification rationnelle.
Au point de vue de la méthode , si, dans ses premiers essais, il adopta l’ordre alphabétique, il ne tarda pas à reconnaître, ainsi qu’Àlbert le Grand, que cet ordre n’avait rien de philosophique et qu’il rompait les affinités ( cognatas animantes) .
(1) Illeberalis hcrculé et sordidus est animus, quisquis iibïque ulilitalem et lucrum spectct. (Epist. nuncup. quadrup.)
C’est alors qu’il conçut l'idée du genre et qu’il commença à grouper autour de ce type les espèces voisines. Il réunit même quelques genres en faisceau, ce qui servit de prélude à l’établissement ultérieur des familles.
Conrad Gesner reconnut aussi que l’ordre artificiel repose sur la considération d’un seul caractère; par exemple, les dents chez les animaux et le nombre des étamines pour les plantes, tandis que l’ordre naturel doit se fonder sur l’ensemble et la valeur relative de tous les caractères: idée lumineuse qu’il ne fit qu’indiquer, mais qui n’en est pas moins le premier pas vers la fondation de la méthode naturelle.
Aristote avait pressenti la nomenclature rationnelle, qui existait déjà dans les langues hiéroglyphiques; Gesner la fit passer dans les langues modernes et l’appliqua aux sciences naturelles, en donnant au genre un nom substantif, accompagné d’un adjectif qualificatif pour l’espèce. Linnée, deux siècles après, généralisa ce système de nomenclature, qui s’appliqua successivement à plusieurs branches des sciences descriptives.
Albert le Grand avait essayé de ranger les corps naturels en série continue en montrant les degrés et les rapports généraux qui existent entre les êtres organisés. Gesner rendit cette série plus complète en appliquant cette pensée aux êtres des trois règnes. Il l’étendit même jusqu’à une série d’êtres supérieurs, imaginaires à la vérité, qui, selon lui, devaient servir de transition entre l’homme et la Divinité : idée ingénieuse qui fut reprise et développée plus tard par Charles Bonnet, compatriote de Gesner, et qui fait la base de la Palingénésie morale du savant philosophe génevois.
Conrad Gesner était d’un caractère doux et modeste. 11 s’était fait beaucoup d’amis et de nombreuses relations. Bien qu’il fût
pauvre, souvent maladif, et qu’il eût beaucoup voyagé, il avait rassemblé une bibliothèque considérable, ainsi qu’un grand nombre de planches et de manuscrits. Il était myope, ce qui ne l’empêchait pas de dessiner et même de peindre assez facillement. Il était bienveillant, pieux, simple et modéré dans ses habitudes. Moissonné dans la force de l’âge et victime de son dévouement, que de promesses, que d’espérances sa mort enlevait à la science et à la gloire! L’étendue et la variété de ses travaux ne s’expliquent que par l’innocence de sa vie, par son ardeur pour le travail et la rare aptitude de son esprit, secondés par une mémoire exceptionnelle et une activité infatigable. Conrad Gesner possédait surtout cet esprit d’ordre et de méthode qui abrège les recherches, qui allonge le temps, et sans lequel la mémoire ne garde aucune trace des faits appris ou observés. Il appliquait ce goût, j’allais dire ce sentiment, à tous les sujets de ses éludes, et c’est ce qui le rendit si habile dans l’art des classifications. Il réunissait à tant de facultés heureuses un tact exquis dans la critique, l’aptitude à extraire, à résumer, à exposer les matières scientifiques. S’il n’embrassa pas, comme Aristote et Albert le Grand, le cercle complet des connaissances humaines, personne n’approcha plus que lui de ces grands exemples de l’universalité du savoir.
A Conrad Gesner se termine l’ère de la science de l’antiquité, du moyen-âge, et comme celle de la science moderne. Il forme la transition entre l’une et l’autre, car il arriva précisément à l’époque où l’Europe, enrichie par les voyages et les découvertes de l’âge précédent, abandonnait partout les doctrines surannées pour s’élancer dans des voies nouvelles.
Au milieu de ce mouvement général, Conrad Gesner représente presqu’à lui seul tout l’avenir des sciences naturelles;
connue Bernard Palissy, Césalpin, Vésale, Harvey, et Van Helmont représentent les sciences physiques, comme Ticho-Brahé, Copernic, Galilée, Cardan, Fermât et Képler se placent à la tête des sciences mathémathiques, comme Thomas Morus, Montaigne, Bamus, Vives, Bacon et Descartes représentent toute la philosophie du xvie siècle. Au même moment, dans la littérature, déjà s’annonçait l’avénement de cette grande école qui devait fleurir avec tant d’éclat sous Louis XIV, tandis que, dans les beaux-arts, brillait en même temps cette noble phalange d’artistes qui illustrait les pontificats de Jules II et de Léon X. Siècle prodige qui, s’il ne fut pas l’apogée de la puissance de l’esprit humain, fut du moins l’une de ses périodes les plus glorieuses!
Il est beau de figurer à l’un des premiers rangs dans un semblable cortège et d’avoir les mêmes titres à la renommée, titres qu’il nous semble utile de rappeler quelquefois aux générations nouvelles et de signaler ainsi à la rèconnaissance de la postérité.
Note. Le catalogue des écrits de Conrad Gesner est très-volumineux. Il ne comprend pas moins de 66 numéros. Il a été rapporté très-complètement: 1° par le père Niceron, Mémoires pour servir à l’histoire de la république des lettres , t. XVII, p. 543 et 570. Paris, 1732, in-12; 2° par le docteur Gaspard Schmiedel, médecin du margrave d’Anspach, dans l’édition qu’il a donnée des Opéra Botanica de Conrad Gesner; 3° par le docteur Jourdan : Biographie médicale, t. IV, p. 402 et 408.
Les meilleurs éléments de sa biographie se trouvent: 1° dans son Epistola ap Guillelmum Turnerum: de libris a me editis. Zurich, 1562; 2° dans la préface de sa Bibliothèque universelle ; 3° dans l’oraison funèbre de Conrad Gesner, par Josias Simler, son compatriote et son successeur dans la chaire de mathémathiques, à Zurich (1565); 4° dans la Vit a Conradi Gesnerie de
C. Schmiedel, placée en tête du 'volume des Opéra Botanica de Conrad Gesner. Nuremberg, 1751 et 1770, 2 parties en un volume in-folio. Cette biographie, écrite en latin, est la plus étendue et la plus complète que nous connaissions. C’est à cette source que nous avons principalement puisé pour cette Etude.